MINUIT A PARIS de Woody Allen (USA/Espagne, 2011): Il Est Vivant, Vous Êtes Tous Morts

Publié le par Norman Bates

 

 

  sadest devo in the world[Photo: "Dans L'Urinoir" par Dr Devo. (cliquez sur l'image pour l'aggrandir.)]

 

 

Bon, je ne vous le cache pas, c’est difficile. Écrire à Paris un article sur un film projeté à Cannes qui parle de Paris en mélangeant les espaces temps, c’est acrobatique. Je me lance.

 

Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris. Paris.

C’est le décor, le thème, l’ambiance, la marque de fabrique, la différence avec les autres films de Woody Allen. Paris carte postale comme Paris la nuit, Paris romantique ou Paris artistique, Paris le jour et Paris la pluie, Paris aujourd’hui, Paris demain et Paris hier, Paris fantasmé et Paris mythologique, Paris vide et Paris boite de nuit, Paris restaurant et Paris hôtel, Paris mythomane et Paris littéraire. Et le pari de Woody Allen c’est qu’en sortant vous ne reconnaitrez plus Paris.


En effet, si tout le film ne semble parler que de Paris, suinter Paris par tous les pores, c’est à une véritable destruction orchestrée de la ville Lumière que vous allez assister. Mais avant ca, essayons de reprendre dans l’ordre.

Owen Wislon et sa meuf, sont venus chez moi à Paris rendre visite à papa-maman et en profiter pour confronter leur amour à la vie Parisienne. Wilson est scénariste pour le cinéma, sa meuf est héritière d’une grande famille, bref le couple ne manque pas de liquidité et c’est entre hôtels chics et grands restaurants quel le film se déroule. Wilson est très bon, c’est un scénariste qui voudrait devenir écrivain et qui trouve dans Paris le cadre idéal pour créer, loin d’une Californie trop toc et sans âme. Dans Paris il fait la connaissance de Fitzgerald, Hemingway, Dali, Toulouse Lautrec, Picasso pendant que sa femme découvre les boites de nuit, le fitness et le fouquet’s. Elle rêve d’une villa à Malibu, lui rêve d’une chambre de bonne dans le XVe avec un hublot qui donne sur Montmartre et la tour Eiffel. Quand elle prend le taxi, lui se perd dans la ville et dans le temps. Ca pourrait être ca MIDNIGHT IN PARIS. Ca pourrait être l’histoire d’un couple qui se sépare. Ca pourrait….

 

Le Penseur de Rodin. Vous voyez cette statue monumentale d’un mec qui pense pour l’éternité au milieu des jardins d’un Hôtel parisien ? Il domine les jardins, il domine Carla Bruni, Owen Wilson, sa femme et ses parents. Il est nu car il représente la réflexion et la poésie. Il est le pivot, le point de passage entre le temps et les hommes, car quoi qu’il puisse se passer, il pense. Il pense et il domine, à poil, tranquillou. Imperturbable il assiste à la pédanterie, à la drague, à la naissance d’un bouquin comme d’une histoire d’amour. Il est sous la pluie, il est pendant la nuit, au soleil, il est posé là. Ca pourrait être ça MINUIT A PARIS. Ca pourrait être une statue immobile devant laquelle il se passerait pleins de choses importantes dans la vie d’un homme. Ca pourrait, mais ce n’est pas ca non plus.

 

En fait, c’est vraiment très difficile de remonter dans les strates qui composent le film. MINUIT A PARIS c’est quasiment du K Dick. Il y a un temps, un lieu et une histoire unique, mais ce temps, ce lieu et cette histoire sont différentes à un même instant donné. En fait, ce qu’il se passe c’est que la mise en scène et le scénario rament dans deux directions différentes, ce qui fait tourner le film autour du penseur de Rodin, qui représente donc, si vous suivez bien, la poésie et la réflexion. Voila, on s’approche de la vérité. Owen Wilson voyage dans le temps, et sa femme en Taxi. Sa femme passe ses nuits dans les bras d’un autre homme, Wilson passe ses nuits dans les vapeurs d’un Paris mythologique, peuplé d’artistes mais qui ne ressemble plus à Paris, dans une dimension parallèle. On passe d’un Paris bassement géographique à une construction mentale, remplie de névrose, nid de l’art. Ca c’est pour le scénario, on va dire.

 

Niveau mise en scène il se passe tout autre chose. Au début du film Allen balance carte postale sur carte postale, cliché sur cliché, et fait durer beaucoup trop longtemps pour que ce soit honnête. En fait c’est carrément l’inverse, c’est la destruction du cliché qui se passe. En alignant à peu prés tout les lieux communs imaginables et possibles sur Paris, Woody Allen bazarde son film-touristique en 5 minutes. Pourquoi ? Parce qu’il n‘y a strictement rien dans les premières minutes. Rien qui ne constitue un langage, une logique. Il y a tout Paris qui défile pour que Paris n’existe plus une fois que le film commence. Suite à cette longue intro bien vide et très punk, le premier dialogue commence sur un fond noir, blam, exit le décor. Ensuite le film se déroule dans des hôtels, des restaurants, des musées, que dans des décors passe-partout qui pourraient très bien être situés à New York ou à Pékin. Et c’est là qu’un personnage s’exprime “j’adore Paris”.

 

Enfin cette partie concerne la femme d’Owen Wilson, leurs amis et leurs parents, qui se promènent dans Paris comme dans Disneyland, débitant des extraits de guides touristiques devant un Manet avant d’aller diner de cuisses de grenouilles ou je ne sais quels horreur dans le même style. Owen Wilson se déplace dans une autre dimension, donc, qu’on pourrait qualifier d’imaginaire et subconsciente, fantasme d’écrivain qui rencontre ses pairs qui eux même le félicitent pour son livre et avec qui il apprend à devenir encore meilleur, à libérer son potentiel artistique, à trouver le vrai amour et à garder une bonne érection. En fait Paris est une immense coquille vide où il ne se passe rien, où il ne s’est jamais rien passé. Tous les personnages sont constamment en train de se plaindre que c’était mieux avant, jusqu'à remonter à la révolution. Owen entre dans cette dimension via un mécanisme de conte de fée qui le propulse dans un Paris jazzy de la belle époque, peuplé de grands artistes. Et là ,logiquement tu te dis que Wilson est un Grand, il quitte sa meuf superficielle pour s’élever et traîner avec les “true” oui, sauf que la mise ne scène dit exactement l’inverse. Son rêve c’est Disneyland aussi. C’est du conte de fée totalement bidon, les acteurs sont des clowns, des mimes, et le choix de ces acteurs et la manière dont ils jouent est très pertinent. On est habitué à ce que Marion Cotillard le fasse, mais Brody par exemple joue également à merveille Dali, en patatant comme jamais et le reste du casting est au diapason, donnant à cette galerie de personnage un aspect situé entre Madame Tussaud et les reconstitutions historiques d’arte.


Pour résumer : le Paris de Owen Wilson, c’est un Paris en toc, des décors cartons pâtes, une galerie d’acteurs qui jouent à être des grandes personnalités artistiques, une géographie douteuse qui semble changer en fonction des moments. Le Paris de sa meuf c’est des grands musées vides, des grands restaurants sans âmes, du luxe et de la parure, des Taxis qui évoluent sous la Tour Eiffel et des cartes postales. Finalement les deux visions de Paris sont aussi fausse l’une que l’autre. Qu’on se complaise dans le fantasme du Paris des Lumières, ou qu’on admire du Magritte dans une immense salle style Ikéa ca revient au même. C’est un théâtre de la représentation, ce que l’art ne doit pas être. C’est le sens de la scène du Picasso, ou les deux personnages ont chacun une histoire de l’Art qui soit semblable dans la fin mais différente dans le déroulement. Ce qui compte c’est que la femme que Picasso à peinte ne sera JAMAIS Marion Cotillard. Dans aucune dimension, physique ou spirituelle l’art ne sera une représentation. L’art c’est le penseur de Rodin, c’est la porte, le pilier autour duquel est articulée l’existence des hommes. C’est de la poésie plus de la réflexion. C’est à poil. Tout le temps. Il n’y a plus d’art à Paris, il n’y a des guides touristiques qui couchent avec le président. Paris c’est le parc d’attractions des américains et des chinois.

 

Au final qu’en est-il de Paris ? Qu’en est-il de ce film qu’on nous vend comme dépliant touristique ? Il n’en est rien. C’est comme l’amour une ville. C’est une femme qu’il faut inventer en s’y projetant. Tout le reste c’est des cartes postales, des dates et des bouquins. Tout le reste c’est Disneyland. MINUIT A PARIS c’est un film sur le surréalisme comme ode à la liberté, c’est un film sur la limite et comment la dépasser. Wilson c’est le Rhinocéros de Dali, semblable à mille autres Rhinocéros mais aussi unique et puissante qu’une créature vivante. C’est du pointillisme, du cubisme, de préférence hors des musées, loin des clichés, profondément dans la tête. MINUIT A PARIS est un film contre Paris, contre l’idée même qu’il puisse y avoir un cinéma dans une ville où il n’y a plus d’art. Que ce soit du fantasme ou de la réalité, tout est faux. Tout est prétendu, tout est revendiqué. Tout est dans des musées, enfermés à jamais.

Dommage que la fin soit si naïve, en forme de compromis entre fantasme, vanité, réalité et amour retrouvé qui contredit un peu tout le film et arrive comme un cheveu sur la soupe. On retiendra surtout un dispositif de mise en scène qui renoue avec les grands films de Woody Allen, ce qui paraissait bien compromis ces derniers temps. Woody Allen bouge encore !

 

 


Norman Bates.

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

Commenter cet article

lachésis 03/07/2011 22:26



J'ai du mal à saisir si t'as aimé Norman..Perso je reste imperméable à ce déballage en carton tellement cliché qu'aucun scénar' ne peut rattraper ce massacre. Le début et les cartes postales avec
le violoncelle et l'accordéon de gitan m'a juste tué. Le reste, c'est du Woody Wal Mart, on se sert et on ouvre la bouche, perso depuis Match Point il m'excite plus trop le gamin. Sinon
excellente critique dans l'ensemble, toujours aussi bien écrit !


A plus



atoninouch 31/05/2011 12:13



Critique bien meilleure que le film !



Digital Mojo 25/05/2011 10:14



J'en viens à penser que la chronique est mille fois meilleure que le film en lui-même (sans avoir encore vu ledit film). Mais encore une grande critique/chronique/ce que vous voulez de Norman
Bates sur un film pour lequel j'entretiens tous les a priori du monde ou presque. C'est admirable, bravo.