MORT SUR LE GRIL de Sam Raimi (USA 1985), KOYAANISQUATSI de Godfrey Reggio (USA 1983), TOURISTES de Ben Wheatley (UK 2012) et EXCISION de Richard Bates (USA 2012) : Etrange festival jour 10

Publié le par Norman Bates

 

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[Photo tirée du film EXCISION]

 

...et on enchaine après un court métrage vite oublié de Jan Kounen (ULTIMATE FUCKING avec Jean Duj’, censuré du navrant LES INFIDELES) avec MORT SUR LE GRIL de Sam Raimi, écrit par les frangins Coen et tourné juste après EVIL DEAD. Quand on connait un peu la filmographie de Raimi, il est assez surprenant de découvrir le film, on est bien loin des affreux SPIDER MAN mais un peu plus proche de l’excellent EVIL DEAD 2 (pour le coté cartoon), et ce fut un réel plaisir pour moi de voir le film en salle (la copie projetée était au bord de la destruction, donc sublime). Oubliez le cinéma d’horreur, MORT SUR LE GRIL est un film que vous pouvez regarder avec vos gosses, voire même avec une femme, et chacun prendra un réel plaisir. Sam Raimi n’a jamais fait un film aussi délirant sur le fond comme sur la forme, donnant un aspect volontairement iconoclaste à un immense flash back de 1h15. L’histoire, comptée par un condamné à mort sur sa chaise électrique, enchaîne les digressions et les rebondissements les plus absurdes, dans un jusqu’au boutisme abracadabrantesque qui confine au sublime. Chaque gag est poussé jusqu’a son plus extrême paroxysme, aussi bien visuellement que scénaristiquement. Impossible de s’endormir dans un récit qui va à 100 à l’heure et qui multiplie les audaces graphiques autant que cinématographique. Car si Raimi fait un film plus "familial" et grotesque que d’habitude, il n’en oublie pour autant jamais de garder un œil sur la caméra et livre une mise en scène virtuose et ultra précise. Il suffit de regarder la course poursuite (qui doit durer bien 20 minutes)  pour se rendre compte de la précision du découpage. Ajoutez à cela moult idées dans les transitions, des acteurs qui en font beaucoup sans jamais en faire trop, et vous aurez un film qui est souvent comparé à Tex Avery et aux cartoons (sur la forme sans doute, avec un peu du John Landis des débuts). Si le début est un peu lent et peine peut être à entrer dans le vif du sujet, le reste du métrage est un pur plaisir drôle et enlevé, absurde et au propos, à mon avis, bien plus pertinent sur la peine de mort que toutes les lignes vertes dégoulinantes de bons sentiments du monde.

 


Et maintenant quelque chose de complètement différent : Godfrey Reggio est un moine qui a réalisé une trilogie nommée QUATSI composée de films “non-verbaux” se voulant dénués de message au sens classique et inspirés des mythologies des civilisations primaires. On retrouve au générique de KOYAANISQUATSI un certain Ron Fricke au poste de chef op’ ainsi que Coppola à la production... C’est le même Ron Fricke que pour BARAKA, qui en 83 expérimentait ses premières inventions technologiques qui allaient donner naissance plus tard à BARAKA justement, et à sa suite SAMSARA. Cette fois-ci, années 80 obligent, exit le numérique et la haute définition, on ne garde que le format 70mm (Fricke ne tourne qu’en 70mm) cette fois-ci projeté en pellicule. La copie est un peu vieille, et si la qualité de l’image n’a rien à voir avec BARAKA on en est pas moins abasourdi par la grandeur du premier opus des QUATSI. Beaucoup plus métaphysique que BARAKA, les reproches que je faisais au film de Fricke sont quasi-absents de KOYAANISQUATSI (argh c’est un cauchemar ce titre), mis à part quelques plans sur Hiroshima dont on se serait bien passés. Pour le reste, c’est le même principe, et on retrouve même certains plans similaires, et parfois un dialogue s’instaure entre les deux films. Si on est sur le même modus operandi, ici la musique est signée Philip Glass, et grosse différence, composée exprès pour le film. Du coup, il émane du mélange une sorte de dialogue rythmique entre Glass et Reggio, dialogue quasi symphonique (contrepieds, mouvements, thèmes, ruptures), et c’est sublime. Glass déploie un large spectre guttural, illustre le film ou l’enrichit, travaille les silences et les respirations naturelles (bruits du vent et des oiseaux…) ; le moderne et la composition atonale rejoignent les chants sacrés, les mots sont Hopi (c’est des indiens), la musique grondante ou déferlante, hypnotisante ou brutale. De l’image nait un rythme propre, repris ou amplifié par la musique, déformé parfois par la violence ou martelé comme une transe. Les images sont accélérées ou ralenties, parfois à l’extrême (il y a un crescendo à couper le souffle qui dure 30 bonnes minutes), mais pas forcément en lien avec la musique, d’où l’idée de symphonie musicale ET picturale. De cette symphonie il y a une vraie symbolique forte qui ressort, KOYAANISQUATSI veut dire déséquilibre en langage Hopi (ce sont toujours des indiens), et le film s’articule sur deux images mises en opposition : le décollage d’une fusée et les peintures rupestres les plus vieilles du monde, dans un mouvement kubrickien. Le désequilibre est partout : dans la construction du film comme dans le propos qu’il illustre, de la balance des sons à la création d’accidents. Le déséquilibre engendre des accidents qui engendrent la vie. Ces images de fusée/peintures sont répétées au début et à la fin du film, commencement et fin du mouvement de l’homme pour quitter la Terre. A partir de là, le trajet est cosmique, hors du temps, hors des mots, dans les flux d’énergie qui inondent la terre et les hommes, dans la représentation de soi et la trace que l’on laisse, comme civilisation, comme individu et comme espèce. Il ne s’agit pas de confronter l’homme à ses erreurs, il s’agit d’élever le regard, de prendre du recul, de réfléchir et de faire émaner du chaos des images et des sons qui se répondent, de recréer le déséquilibre, ce laboratoire de la vie. Le film n’est pas à comprendre, il est à éprouver. Comme pour BARAKA ou BERERIAN SOUND STUDIO (présentés également lors de cet Etrange Festival) une partie du voyage est à faire par vous-même. Accrochez vous.

 


Comme on est dans le voyage, on va y rester avec TOURISTES de l’anglais Ben Wheatley, responsable l’année dernière de KILL LIST qui l’a fait découvrir au grand public. Un peu plus terre à terre que KOYAANISQUATSI (j’y aime), TOURISTES nous emmène dans la paisible campagne anglaise faire le tour des musée du crayon et du tramway en caravane. Enfin, paisible jusqu’a ce que le jeune couple de trentenaire et leur caniche se mettent à furieusement déconner avec les autochtones. Nos trois perdreaux sont en effet en pleine crise existentielle et ce sont leurs premières vacances en couple “pour le meilleur et pour le pire”... D’un coté on a Monsieur, poète au chômage, grand admirateur de tramway devant l’éternel, qui malgré sa prose cultivée et son port élitiste (c’est le genre de mec qui porte des polaires décathlon kaki dans les campings, vous en avez déjà vu) ne rechigne jamais aux choses de la vie avec celle qu’il qualifie volontiers de muse. Madame, 30 ans et toujours chez sa reum, peluches et literie brodée à l’anglaise, portraits de chiens à tous les étages et au fusain s’il vous plait, a accidentellement déclenché les foudres matriarcales en assassinant Popi (rien à voir avec les indiens cette fois-ci) le chien idolâtré depuis la mort du Père. Ce choc familial planera sur tout le voyage, et comme dirait Karl Jung, “ceci explique surement cela, du moins en partie”. (Vous avez remarqué en ce moment tout le monde cite Karl Jung !). Je ne sais plus vraiment où ça à commencé à merder, quelque part sans doute entre ce touriste qui jetait ses papiers par terre dans le musée du tramway et ce voisin de camping qui arborait une caravane très ostentatoire (et bien grosse). Toujours est-il que Monsieur a, à un moment donné, mis la poésie de coté et fait dans l’irrémédiable. Il sera dit que l’être fragile et docile qu’est Madame, par amour, et frappée sûrement par La Perte, fera tout son possible pour rendre son cher et tendre heureux, quitte à tuer. TOURISTES est une tragédie, un TUEUR-NES version scones et petit nuage de lait, un TRUE ROMANCE avec des tongs et des WC chimiques, un SAILOR ET LULA version point de croix et chaussettes-sandales. Coté mise en scène, c’est toujours filmé façon documentaire, caméra à l’épaule, ça tape dans le réaliste et avec des cadrages un peu aléatoires façon KILL LIST. Il y a parfois un ou deux jolis plans posés, mais dans l’ensemble on est dans l’utile plutôt agréable, et je trouve que le procédé marche mieux pour TOURISTES que pour KILL LIST, la notion de réel étant un ressort comique important. La mise en scène est efficace, mais le récit l’est davantage : toujours à moitié improvisé (Ben Wheatley travaille toujours comme ca, sans story board ni dialogues), le film marche jusqu’au bout (contrairement à KILL LIST dont la fin était ultra prévisible) dans une construction tout ce qu’il y a de plus classique (le couple de tueur se découvre dans un crescendo de violence qui connaitra une fin en apothéose) qui surprend grâce à l’humour noir et à la violence sans concession. Le ton parait léger au début, mais très vite la gêne se joint au rire (on est pas du tout chez les Monty Python par exemple) donnant une légère impression de malaise dans la seconde partie du film. En fait, le principal souci c’est qu’entre la gêne et l’humour, on a parfois l’impression de ne pas trop savoir sur quel pied le réalisateur veut danser, et ce flottement nuit à l’ambiance. On est pas du tout dans LES TUEURS DE LA LUNE DE MIEL ou HENRY PORTRAIT OF A SERIAL KILLER, ca ne va pas jusque là, c’est dommage, on est plus proche de C’EST ARRIVE PRES DE CHEZ VOUS dans le ton. Au final TOURISTES est intéressant de par sa violence et son scénario qui marche bien, mais décevant par le coté comédie un peu trop appuyé pour vraiment donner quelque chose de malsain. La fin du film est à l’avenant, mi-figue mi-raisin, et à l’image du métrage privilégie la farce au désespoir.

 


La soirée se termine avec EXCISION, un teen-movie qui sur le papier déroule un casting alléchant : Malcolm MacDowell en prof de math du lycée, John Waters en prêtre de la paroisse, Traci Lords (!!) en mère de famille et Ray Wise en proviseur ! Ray Wise !!! Avant de rentrer dans la salle j’étais certain qu’en alignant un tel casting et un pitch aussi prometteur, EXCISION ne pouvait donner qu’un grand film, mais c’était sans compter le facteur GROS BUZZ A SUNDANCE (c’est écrit dans le dossier de presse)… Enfin bon, pas de conclusions hâtives, reprenons depuis le début.
Pauline à une adolescence difficile : ainée d’une famille typique de la middle class américaine habitant un lotissement impeccable, fille d’une mère autoritaire et d’un père absent, les jours se suivent et se ressemblent dans une existence morne et sans surprise qui l’ennuie profondément. La nuit, elle rêve d’orgies dans le sang, de chirurgie à cœur ouvert et de fantasmes saignants, et au quotidien est plutôt du genre asociale et renfermée, au plus grand désespoir du curé de la paroisse (John Waters donc) et de sa mère. Tout le monde voudrait que Pauline fasse ses devoirs et son catéchisme au lieu de jouer avec ses tampons usagés et d’insulter ses camarades de lycée. Elle ne compte aucun ami, elle est la risée des enseignants et des autres élèves, et la seule personne dont elle se sente proche c’est sa sœur, atteinte de la mucoviscidose.

EXCISION démarre et déjà on sent bien le truc arriver, on va avoir droit à une comédie trés soignée, mais aussi très typée cinéma indépendant, avec moult métaphores psychologiques sur le passage à l’âge adulte, critique de l’école machine à conformer et personnage féminin fort à la JUNO. Bon, ce n’est pas exactement ca, dieu merci. Le film est très court (1h15 je crois), et nous plonge dans la vie quotidienne de la famille de Pauline, le tout entrecoupé de fantasmes saignants mis en scène comme un clip de Lady Gaga (le critique de Mad Movie qui a présenté le film à dit “à la Jodorowski”), c’est à dire des personnages très superficiels (des tops models sur-maquillés nues ou avec des tenus extravagantes) qui partouzent dans le sang ou dans les viscères. C’est plutôt bien écrit, un brin ennuyeux quand même, tout est très convenu (en dehors des fantasmes), e l’aspect teen movie est très classique (mère de famille castratrice, père de famille préoccupé par le foot et la TV, jeunes américains préoccupés par leur équipe de foot et bimbos pom pom girls), mais l’ambiance et la mise en scène sont tellement SUNDANCE que le film donne une très forte sensation de prétention. Je veux bien que l’on dise que les fantasmes de Pauline sont justement un rejet à ce monde trop clean et formaté du lycée et de la famille, mais les soi disant fantasmes gores sont tellement mis en scène de façon "clippesque" que ca ne fonctionne jamais. Il n’y a pas de malaise, pas de volonté de faire du dérangeant, c’est trop stylisé. Coté casting, c’est finalement tout ce qu’il y a de plus classique. Waters en fait des tonnes dans le rôle de prêtre, si bien que ca ne fonctionne pas une seconde, Ray Wise et MacDowell ont des rôles très mal écrits et semblent sortis d’une autre dimension tant ils sont en roue libre. Il n’y a guère la jeune actrice principale et Traci Lords qui sauvent un peu les meubles. Le film se déroule pépère sur un rythme tranquillou, on tombe doucement dans le film de maladie à cause de la sœur, on commence à entrevoir où le réalisateur veut en venir, sans vraiment y croire non plus. Jusqu’a la fin, je m’attendais à une pirouette ou un truc bâclé, alors quelle ne fut pas ma surprise... Sans trop la dévoiler, la fin du film, je me retrouve devant un cas de conscience inédit : on était la tranquille, et mis à part à un moment où la spectatrice dans la rangée devant moi à eu la bonne idée de faire un malaise, je m’ennuyais un peu et pensait aux courses pour le chien et au chemin pour rentrer. Et là, le GROS BUZZ A SUNDANCE (j’ai envie de faire un film d’horreur avec ce titre) explose dans un final hyper glauque et pour le coup vraiment terrifiant. Et du coup, je me demande si tout ca n’était pas fait sciemment, si tout le film ne servait qu’à donner un impact démesuré à cette fin, totalement premier degré, qui marche au delà de toute espérance. J’ai presque failli devenir livide, d’autant plus que ca dure 10 minutes douche comprise. 10 minutes glaçantes qui jettent un gros froid dans le public qui rigolait beaucoup jusqu’a présent. Ce sont ces 10 minutes que le film aurait du être ! Il y avait le sujet pour faire un film très punk sur la société occidentale et la pression exercée sur les femmes par les autres femmes (mére, sœur, amies), cette dictature de la séduction qui va jusqu'à transformer le corps. Il aurait fallu que le film assume tout, au lieu de n’être au final que du cynisme. En tout état de cause, EXCISION mérite le coup d’œil, ca n’est pas qu’un gros buzz, il y a au fond un truc vraiment dérangeant, quelque chose d’engagé et de sincère, mais trop d’artifices avant pour ce soit vraiment totalement honnête.

 

 

 

 

Norman Bates.    

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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