MY LITTLE EYE de Mark Evans (Angleterre/USA/Canada/France, 2002): En Plein Dedans !

Publié le par Nonobstant2000

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[Photo: "Bigre Science (Amen)" par Dr Devo.]

 


Nota-Bene

Le marquis avait déjà fait un article, en son temps sur ce film. Pour le lire, cliquez ici !

 

 

Amie focalienne, ami focalien,

 

J'espère que la journée fût bonne, semi-méthodique, semi-épanouissante, peut-être les deux, et si tel ne fût pas le cas, oubliez ça deux secondes, ce soir c'est galette, pantoufles, robe de chambre avec cognac au fond du ballon, vous êtes conviés à la séance de MY LITTLE EYE de Marc Evans (à qui l'on doit également l'excellent RESURECTION MAN), un petit slasher cuvée 2002 qu'on peut regarder même pour ne pas se faire peur.

 

Deux filles, trois garçons, une télé-réalité. Une annonce diffusée sur Internet, qui restera d'ailleurs le seul support de diffusion, six mois dans une baraque pour un million, sauf en cas d'abandon de l'un des concurrents. Tout ce que je viens de vous raconter en quelques lignes prend à peu près autant de place dans le film: puisque la maison est truffée de caméras, c'est direct à coups de split-screens multi-angulaires que nous assistons à l'arrivée des participants, et en fait au gros du séjour avec un montage rapide d'instantannés pris sur le vif, ça donne tout de suite le ton et de ce côté-là on ne sera pas déçus. Nous arrivons au terme des six mois, rien de très croustillant d'un point de vue télé-réalité, c'est presque trop facile, pourtant nos amis sont quand-même un peu exténués, on ne peut pas dire que beaucoup d'affinités se soient construites, à la limite ils ressembleraient plus à une bande de co-locs qui auraient ratés leurs études ensemble, ce qui est déjà un point commun me direz-vous peut-être. Là-dessus c'est la tuyauterie qui pète, et comme on est à Petaouchnok-dans-le-grand-froid ça tombe un peu mal, puis ce sont les collis de ravitaillement qui se révèlent être effectivement de mauvais goût, dans le sens où ils se posent plutôt en tant qu'énigmes un peu bizarres et qui sont en fait dirigés sur chacun des candidats tour à tour, quelquechose que eux seuls sont susceptibles de comprendre et qui daterait comme qui dirait de leurs passé secret le plus enfoui. On se fout de notre gueule et en plus c'est pas drôle, alors où veulent-ils en venir? -se disent-ils. Cherchez pas nous dit le petit malin de la bande, reprennant par là une des expressions favorites de Charles Bukowsky ' ils veulent du show'. Bien. Tout est en place nous pouvons donc commencer.

 

Avouez que pour une thématique sur la télé-réalité, on en attendait évidemment pas moins (du show; le titre ferait référence à un jeu, I SPY, et le concept en gros d'une emission appelée BIG BROTHER), et pourtant il faut aussi rendre hommage au travail d'écriture, car le spectacularisme à deux sous est ici évité avec élégance, il n'est pas sur-appuyé à outrance et sert véritablement de carburant à l'intrigue et à creuser progressivement l'ambiance pour donner lieu également à un très beau travail de caractérisation des personnages, très nuancé. Et c'est un véritable crève-coeur d'ailleurs de ne pas pouvoir s'étendre vraiment sur l'emploi de quelques fausses-pistes. Tant que j'y suis je saluerais également l'interprétation de tous les comédiens, magnifiquement portés par la mise-en-scène d'accord, mais pas seulement. Et pour avoir vu le film d'abord en vo, puis en vf, je ne peux que vous encourager à la première, le doublage étant plutôt un peu mollichon (de quoi ressoulever toutes les polémiques sur le protectionnisme de l'industrie française). Certaines des répliques doublées qui tombent complètement à plat, alors qu'elles sont absolument imparables (...hey..HEY..THIS IS MY ASS …! - I k-now Emma) sans être pour autant aussi drôles que celle que je n'ai pu m'empêcher de vous citer.

 

La mise en scène camarade, c'est bien notre second point, et pour essayer de me faire encore mieux comprendre, parce que moi je n'y connais absolument rien, je me permettrais de vous renvoyer à la superbe chronique de notre estimé Docteur (bien trop rare ces temps-ci pour nos rétines et cortex, mais occupé à défendre nos couleurs dans toutes les ambassades du monde face à des hordes de fonctionnaires toxico-dépendants) du film POPCORN de Mark Harrier -attention, pas un autre truc datant de 2007-, car il y a comme ça des articles qui peuvent changer une vie, et c'est spécialement à cause du film qui nous intéresse ce soir que je reprendrais une formule de notre Très Haut Maître Estimé : voilà bien un film où tout le monde bosse. C'est rien de le dire, mais ça n'arrive pas tous les jours non plus. Je ne connais aucune de nos super ('iniquité-iniquité') productions qui puisse prétendre rivaliser avec la qualité du film de Mark Evans,. et la seule référence qui me viendrait à l'esprit serait le tandem Scott McGee et David Siegel (auteurs de l'incroyable SUTURE et de DEEP END, qui fît l'objet d'une soirée BCMG il n'y a pas si longtemps) ce qui n'est sans doute pas une consolation pour nos estimés collègues de la profession, et croyez-le bien toutes ces citations ne sont malheureusement pas un déballage gratuit de culture générale, mais bien une volonté de situer le débat.

 

Pour vous dire que même un néophyte de la pire espèce comme moi n'a pu s'empêcher de se dire au moins une seconde "là je crois qu'on est vraiment gâté" : il n'y a pas un seul plan qui ne soit une véritable offrande pour le spectateur, j'ai pu évoquer le jeu des comédiens peut-être un chouilla porté par la mise-en-scène mais les deux ne se marchent absolument pas sur les pieds (oui, eventuellement suivez mon regard), le découpage, l'enchaînement des plans -le concept multi-caméra toujours- est une véritable symphonie, on circule incroyablement dans l'espace, quand au cadre (mon dieu le cadre) ainsi que l'échelle de plans... Là, ce sont de vrais moments de solos free- jazz. Je ne parle pas de quelques (pardonnez l'expression) moments de caméra subjective (réputés illisibles et vomitoires, ce n'est pas le cas, récurrents mais pas plus que ça) ni des moments en caméra-infra, la référence au BLAIR WITCH PROJECT bien sûr mais encore une fois, utilisée ici avec parcimonie et pertinence, et donc oui, disons-le aussi comme ça, gros boulot d'éclairage, c'est même le seul film qui pourrait vous faire bondir du fauteuil quand une ampoule s'allumme. Et d'ailleurs on a droit à toute la panoplie de figures imposées que propose la catégorie (comme au skate) y compris les sessions lampe de poche (le MISTER LONELY de Harmony Korine contient lui aussi, entre autre, un très grand moment lampe de poche. Peut-être que je m'égare..à vous de me dire) ou les bons-vieux contre-jours que ne renieraient ni John Cassavetes ni Damon Packard (olé.)

 

Le cadre (j'allais partir) c'est simple, pensez au maître Argento qui quoi qu'on en dise est le Dieu du plan-épaule en caméra portée, mais ce n'est toujours pas tout : il n'y en a pas un seul qui ne soit composé, et même archi-composé. Des surcadrages (un split-screen sans le split) tout simplement somptueux, toujours pertinents, créant et re-créant une géométrie de l'espace suivant les affinités du moment et les temps psychologiques. Quand un personnage va mourir il y a même une croix dessus (mention spéciale pour la fenêtre ouest), et avec ça re-cadrés et encore re-cadrés et re et re, ça ne s'arrête JAMAIS. Quand ce n'est pas non plus la technologie elle-même qui s'en mêle, du fait des organisateurs qu'on ne voit jamais qui, en prenant tout leur temps même vous pètent des petits zooms avec mise au point, et où le résultat renvoit presque au cinéma expérimental, faisant ressortir la texture de l'image à coups de gros grains, en intérieur et en extérieur, comme ça y a pas de jaloux -tenez je recraque à niveau, je pense tout particulièrement à une scène en particulier, de nuit, avec deux personnages sur fond de montagne où l'on pourrait se croire en plein coeur de la techtonique des plaques.

 

Toutes ces gourmandises contribueraient-elles à nous faire oublier le propos, non certainement pas. Mais comme tout le reste il nous est envoyé autant avec modération qu'en concentré. Parfois certains films comptent sur un petit rajout "en profondeur" en essayant de susciter une ambiguité, un quelque chose à déduire. Ici il n'y a rien d'autre à voir que ce que vous voyez, mais je n'ai pas dit que c'était plus rassurant pour autant; nous sommes juste au-delà du bien et du mal parce que nous sommes dans les faits. Et pour revenir une dernière fois sur l'emphase professionnelle de toute l'équipe (véritablement "animée'", j'ai envie de dire, ou "habitée"), qu'il n' y a pas si longtemps un film comme MY LITTLE EYE était carrément considéré comme le minimum syndical dans les écoles. Posé au regard du battage complaisant qui entoure chacun des pets colorés qui caractérise notre production nationnale dans le registre, cela aussi est un fait et comme le reste, il convient pour nous bien sûr de l'accepter. N'oubliez pas de récupérer vos papiers d'identité auprès d'Ingrid et Anouchka, nos ambassadrices, excusez cette précaution de notre part, mais après un film pareil c'est quand même bien pratique pour pouvoir se rappeler qui on est et où on habite, à moins que vous ne souhaitiez profiter du feu de cheminée encore quelques instants.

 

 

Nonobstant2000.

 

 

 

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Publié dans Corpus Analogia

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