NAKED de Mike Leigh (UK-1993): -... Et Ta Journée ?

Publié le par Nonobstant2000

 

 padget devo

 [Photo: "Impetus" par Nonobstant2000 et Dr Devo.]

 

 

Si d’aventure cet article devait vous donner envie de voir ce film –et je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour que ce soit le cas – alors avant toute chose je vous en conjure, regardez le en VOST.

Pour avoir fait l’expérience d’une VF glanée sur le câble, c’est bien simple: la boîte de doublage dont je ne citerais pas le nom mériterait un procès dans les règles et surtout une interdiction à vie d'éxercer la profession. Si le film atteint véritablement des sommets vertigineux, c’est bien grâce à l’interprétation magistrale de l’ensemble de son casting, du premier rôle jusqu’au dernier -vous ne pourrez jamais plus considérer un Prix d'Interprétation cannois comme avant -enfin si, il se trouve que David Thewlis a effectivement été récompensé par un Prix d'Interprétation cannois mais comme vous savez, les choses ont bien changées depuis en ce qui concerne les Prix d'Interprétation cannois - donc voilà, vous êtes prévenus, ce film contient un Prix d'Interprétation cannois (je vais le redire encore une fois parce que c'est vraiment trop drôle et parce que surtout ça ne signifie vraiment plus rien, le prix d'interprétation cannois). Seulement  voilà,  à cause d’une démarche perfide de protectionnisme informel, "on" a réussi à faire ressembler un joyau brut du cinéma indépendant à une sorte de film français, j'entends par là à saper l’énergie du matériau original pour le plomber d’un didactisme affligeant qui renvoie au pathétisme de nos propres productions en général : toutes les scènes (toutes) ainsi que l'énergie et la  verve des dialogues finissent par tomber à plat. Du sabotage, je voie pas d’autres mots.Là où c'est dommage, c'est que le film de Leigh est un aboutissement dans tous les sens du terme, presque l’étendard du cinéma indépendant des années 90, côte-à-côte dans la dernière ligne droite avec le cinéma d’Atom Egoyan à l’époque, j’ai pas peur de le dire. Et Indépendant oui,  pas uniquement en termes de conditions de financement,  mais bien jusque dans la filiation directe de l’œuvre du Grand Père Fondateur, j’ai nommé John Cassavetes, ne  reposant pas uniquement sur un montage habile (c’est rien de le dire) de scènes mais poussant la comparaison jusqu’à  rivaliser avec la quintessence finale de l’œuvre du Maître, OPENING NIGHT, où celui-ci faisait s’entrechoquer jubilatoirement une foule de registres différents. Oui, le film de Leigh sort du même tonneau, à grands coups de sous-texte apparemment disparates mais se faisant radicalement écho, et  je peux vous dire que ça timballe sacrément à la fin. Ainsi donc, une dernière fois avant de commencer :

 

-   ..NAKED ? en VF ?

 

>>> Non.

 

Il ne faut pas.

Jamais.

C'est sous cette condition seulement que vous ne pourrez vous méprendre entre ce qui ressemble à une petite chronique urbaine olé-olé et un voyage au bout de la nuit qui risque de vous hanter longtemps.

 

L'action commence dans la banlieue de Manchester et le film attaque fort dès l’ouverture où l'on découvre celui qui sera notre personnage principal,un dénommé  Johnny (David Thewlis donc, météorique, subliminal, incandescent, …,la liste serait trop longue) en train de violer une inconnue. De cette scène dont nous ne connaitrons pas les antécédents, mais pleine de sens toutefois (nous y reviendrons), nous retiendrons aussi qu'elle oblige notre "héros" à se cavaler fissa. Direction London taper l’incruste chez une ex. Elle n’est pas là, mais sa colloc complètement branque (Kathryn Carltridge, qui nous a quitté à l’aune d’une carrière plus que prometteuse bordel de merde) le fait entrer tout de même. Il ne faudra pas très longtemps pour qu’ils tombent dans les bras l’un de l’autre (façon de parler, c’est pas tout à fait ce que j’appellerais du romantisme non plus) jusqu’au retour de l’ex sus-dite (là, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ). A cette heure-ci du métrage, on se retrouve déjà ni vu ni connu dans une relecture à peine voilée d'une autre œuvre emblématique du Cinéma En Général, LA MAMAN ET LA PUTAIN de Jean Eustache, où nos trois personnages à peine posés  entament déjà une  Valse Aux Adieux septentrionnale, soutenue par une mise-en-scène au taquet où les personnages se rapprochent et se lâchent dans la même minute. Johnny qui est un type chelou et qui ne tient pas en place - on l'a vu, se carapate encore une fois.

 

poppinsdevo

[photo: Dr Devo et Nonobstant2000.]

 


Ça peut paraître étrange de le dire comme ça, mais au moment où NAKED est sorti, l’adaptation de AMERICAN PSYCHO avec Christian Bale d’après le roman de Brett Easton Ellis n’en était même pas au stade de développement. En attendant, elle était dans tous les esprits, fantasme d'un certain public aussi bien que de moultes cinéastes, de par la portée subversive incommensurable du livre - une dérouillée au millimètre du consumérisme des Années 80  à travers le prisme de son héros riche et blasé et surtout complètement schtraque. Enter the yuppie  donc (je reviens de Los Angeles, désolé), Mike Leigh introduit un quatrième personnage en une ou deux scènes à peine différentes du roman d’ Ellis  où ne manquent vraiment que les murs tapissés de bâches en plastique. OK, c’est sympa, mais pourquoi donc faire ? Nous tâcherons de répondre à cette question un peu plus tard, en attendant le spectateur attentif aura déjà remarqué une certaine propension du récit à mettre l’accent sur les interactions entre les Etres, et  sur le fait surtout que ce n’est pas spécialement de tout repos.

 

 

 

sashadevo.jpg

[photo: Dr Devo et Nonobstant2000.]

 

 

Johnny entame donc de son côté une pérégrination erratique dans les rues de Londres, qui lui fera croiser un couple provincial (pardon) je voulais dire Ewan Brenner (Oscar Du Meilleur Accent Ecossais Toutes Catégories Confondues, fraîchement téléporté de TRAINSPOTTING ) ainsi qu’une toute aussi talentueuse inconnue, tous deux dans le rôle d’une jeunesse fougueuse et pleine de reconnaissance. Suivront encore également quelques personnages disparates, ça c'est pour le déroulement de la trame. Le propos lui est tout autre et on peut ne pas le voir, bien que le spectateur toujours attentif notera une certaine récurrence du personnage principal à évoquer l'Apocalypse (la scène avec le veilleur de nuit est traduite dans toutes les langues sur You Tube) et pour bien recentrer le débat, Leigh enfonce le clou et va encastrer ni vu ni connu le visage de son personnage au centre d'un vieux mirroir Louis quelquechose -à moins que ce soit un truc vintage, enfin très solaire en tout cas. Comme quoi tout n'est pas que Improvisation non plus,et le parallèle avec THEOREME de Pasolini est de fait plutôt flagrant( l'intrusion d'un Ange -peut-être même un Ange Déchu, interprété par Terence Stamp jeune - au sein d'une famille petit-bourgeoise et qui littéralement s'emploie à les révéler à eux-mêmes) et quelqu'un comme  Arnaud Desplechin s'autorise le même genre de sorties de registre quand il transforme le quotidien en épopée (références nombreuses à l'ULYSSE de Joyce, ou encore les prénoms mythologiques dans UN CONTE DE NOEL, etc.).

 

Que tout ceci ne vous effraie pas : notre Johnny n'est pas le Christ (hein, puisqu'il s'appelle Johnny, l'équivalent de notre Jeanjean à nous,  et la scène de viol du début  aurait déjà dû nous mettre sur la  voie -en effet la victime lui crie tandis qu'il s'échappe : " - tu vas voir quand je vais en parler à mon mec il va t'éclater la tête ", comme dirait Salomée) et comme le prophète, il a bel et bien entrevu la Fin Des Temps, de par ses intéractions avec les différents personnages et jusque dans sa confrontation ultime avec le yuppie, en fait le proprio de son ex, véritable AntéChrist du récit, lui. L'un tente de convaincre pour "sauver" (conscientiser) quitte à être rude car exaspéré par les voiles d'ignorance et d'idées reçues qui obscurcissent les sens de son Prochain -après tout il n'est qu'un Homme mais il demeure tout de même dans le Don désinteressé à l'image de ces fameux " clochards magnifiques" dont parle Kerouac (dans le même esprit, j'ose vous renvoyer au superbe article de mon mien collègue Norman Bates à propos du KNIGHTRIDERS de Roméro) tandis que l'autre laisse libre cours à ses pulsions et même, en toute impunité. C'est là où fiction et réalité se rejoignent un peu tristement, à savoir laquelle des deux philosophies est devenue depuis en voie de disparition. L' Art peut encore tout dire, tant que ce n'est pas trop contre-productif, ce qui n'empêche pas les Institutions de se gargariser avec les chefs-d'oeuvre contestataires du Passé. N'en doutez pas, c'est vers l'oeuvre de Leigh qu'un film comme UN PROPHETE essaie lamentablement de ressembler. Sans jamais y parvenir pour autant, puisqu'ils ne servent tout simplement pas les mêmes intérêts.

 

Attention, Leigh ne force pas le regard du spectateur, il utilise plus ou moins les mêmes outils que Pasolini en son temps, à savoir une désintégration complète des schémas dramatiques habituels, une certaine neutralité documentaire qui, comme dans la vie, ne "va pas toujours quelquepart", n'aboutit pas forcément sur quelquechose puisque tout un chacun demeure engoncé dans sa propre temporalité, ses propres blocages - on ne sait pas si les personnages seront radicalement changés après leur rencontre d'avec Johnny, malgré tous ses efforts. Dans l'ensemble Leigh se contente surtout de laisser voir (sa peinture du yuppie n'est absolument pas autant surlignée que l'adaptation ciné  tout à fait correcte de AMERICAN PSYCHO)- c'est là où cela peut devenir effrayant, au moins avec une caricature on sait à quoi s'en tenir. Bref, tout ceci pour vous dire que déjà à l'époque le changement c'était maintenant, mais entretemps y a un truc qui a ... je sais pas..

 

 

buggé.

 

 

 cameron_01.gif

 [Photo-gif: "Change pas de sujet" par Nonobstant2000.]

 

 

Nonobstant2000.

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Analogia

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Baron Samedi Soir 03/12/2013 18:15


Depuis que je connais ce site, si il y a bien une critique de film que je voulais voir, c'était celle-là. Je crois bien que c'est depuis ce film que d'une part j'ai été chercher qui était David
Thewlis, et d'autre part que j'ai commencé à connaître les filmographies de tous les acteurs que je rencontre (du premier nom aux derniers figurants). J'ai subi la version française (j'étais
petit, faut m'excuser), infâme c'est vrai. A cette époque, Arte le soir avait un formidable pouvoir d'attraction. Quelques temps plus tard, apprendre la mort de Katrin Cartlidge a été le premier
pincement au cœur que j'ai ressenti pour un acteur (je venais de voir le Poids de l'eau ; j'étais dans ma période groupie pour Sean Penn). Drôle, vous citez Cassevetes que j'ai enfin vu au cinéma
cet été et la Maman et la Putain est un film qu'un ami m'a passé tout récemment parce qu'il sait que je vais aimer. La musique de Naked m'avait marqué. Il n'y a pas longtemps, sur Youtube, je
suis tombé sur la fin de Naked avec le thème à la harpe. Ce film me manque. A la revoyure !


 


P.S. : à force de cabotinage, on devrait pas plutôt l'appeler le prix d'interprétation canin ?