OBSCÉNITÉ ET VERTU de Madonna (UK 2008): l'Afrique en chantant !

Publié le par Norman Bates










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[Photo : "Point de non retour" par Norman Bates.]









Le DVD commence plutôt mal : en lieu et place des traditionnelles bandes annonces interminables qu'on ne peut pas zapper situées juste avant d'accéder à un menu animé qui va nous révéler la moitié du film, on a droit à un clip sur Madonna et les enfants d'Afrique-qui-ont-faim-et-qui-ont-le-sida-mais-qu'il-faut-aider-a-tout-prix-en-paradant-chez-eux-avec-des-lunettes-prada-a-12000 €, parce que ca nous rend plus grand et ca nous sauve de les aider. Ce qui pose un grave conflit d'intérêt parce qu’à la limite il faudrait les aider pour eux et non pour nous, ce serait quand même plus fair play. On se consolera en se disant que du coup les petits africains peuvent ainsi découvrir des choses que sans Madonna ou Bono ils n'auraient jamais découverts, comme cette paire de bottine ou cette chemisette en lin qui à eux seuls valent bien le PIB de la moitié des pays d'Afrique noire réunis. Cette bande annonce bien racoleuse qui servira surtout à montrer qu'a son âge la diva peut encore porter trois enfants faméliques en même temps dans ses bras prend fin et l'on peut commencer à parler de choses importantes et essentielles, comme la vertu et l'obscénité. Tout un programme.





Eugène Hutz est un manouche punk qui squatte l'appartement que partagent Vicky McClure et Holly Weston. Il gagne sa vie grâce à ses activités de gigolo SM spécialité uniforme des régimes totalitaires d'URSS, ce qui lui permet de pouvoir se consacrer à l'alcool et la création à plein temps. Vicky McClure est pharmacienne mais elle rêve de quitter son métier pour se consacrer à la famine en Afrique, et puisque vous voulez qu'on aborde le sujet absolument, Holly Weston est une danseuse étoile qui décide de travailler comme stripteaseuse dans une boite de nuit pour arrondir ses fin de mois. Cette petite communauté est donc tiraillée entre la vertu et l'obscénité (putain, on  la voyait pas venir celle là), et sous les apparences les plus vertueux ne sont pas ceux qui semblent l'être au premier abord (comme c'est mystérieux !). Ah oui, et tous trois sont célibataires et il va y avoir des histoires de coucheries extraordinaires. Le film est plus ou moins une évocation de la vie de la madonne, c'est en tout cas le reflet de ses interrogations sur le bien et le mal, interrogations sans doute profondes qu'il fallait qu'elle extériorise absolument, qu'elle accouche de ses doutes en sublimant via l'art ses plus nobles penchants, tout en confessant ses erreurs....





Déjà trois paragraphes ! Et oui le temps passe vite, et le film aussi : il ne dure qu'une heure et quart, ce qui est bien court face aux enjeux que le film soulève, je vous l'accorde (en fait ,je me force pas vraiment, mais en même temps il faut me comprendre, il y a pas grand chose d'intéressant dans les salles en ce moment). La dualité est donc le thème principal du film, et Madonna l'aborde assez frontalement, j'oserais même dire qu'elle s'y jette, allons y carrément. En fait, Eugene est le narrateur de l'histoire, et pour lui c'est déjà couru d'avance, chercher à faire le bien passe par une forme d'obscénité pour que la démarche soit complètement honnête. Et inversement : les gens qui cherchent à faire le mal doivent forcement user de gentillesse à un moment ou a un autre (par exemple le Polansky est raté, il pensait surement faire un truc à la Cronenberg avec une ambiance pesante, le résultat ressemble à du JOSEPHINE ANGE GARDIEN sous éclairé avec une vague intrigue policière à twist). Tout ces jeunes un peu paumés qui font des choses avilissantes pour gagner de l'argent, c'est rock'n'roll non ? En plus il y a des scènes de fesses plutôt sympathique et de la musique punk pour emballer tout ca, ca fait cinéma indépendant, c'est toujours bon à prendre. Le scénario n'a vraiment rien d'extraordinaire, c'est loin d'être le grand film sur la dualité du XXI éme siècle que l'on est en droit d'attendre, pourtant la narration est plutôt intéressante (le Scorsese est pas mal par contre, bien qu'un peu long, et bien qu'il y ait un twist à la fin) car elle est complètement disloquée : Madonna commence à raconter l'histoire et sans que l'on s'en rende compte, hop, elle passe à autre chose (en tout cas si vous n'avez toujours pas vu le Wes Anderson, il faut y aller sur le champ, c'est presque sublime) sans rupture, ce qui est assez sympa pour les spectateurs, on a pas l'impression d'être pris par la main comme les derniers des imbéciles. Sauf à la fin par contre, ou on a vraiment l'impression qu'on se moque de nous : au bout d'une heure dix tout les personnages se mettent à chanter et tous les soucis sont réglés en un claquement de doigt : dix minutes de plus et on guérissait le sida ! Que c'est naïf de la part de Madonna ! C'est même étonnant de la part d'une femme qui connait si bien la détresse des peuples africains, elle devrait quand même savoir que la seule chose que génère l'angélisme en matière d'humanitaire, c'est un ancrage de plus en plus important dans la misère la plus infâme.





Niveau mise en scène, grosse surprise : le film est loin d'être infamant ! Madonna porte vraiment le film dans ses tripes, elle est réalisatrice, productrice exécutive et elle a écrit le scénario (il serait mal vu dans sa position d'avoir recours à un nègre) toute seule. Chaque plan irradie la nécessité fondamentale de l'artiste à s'exprimer au moyen de tous les leviers possibles et imaginables à sa disposition : c'est un vrai festival entre les mouvements de caméras, les ruptures dans l'axe, les changements de formats en pleine séquence, les parties en diaporama, le jeu sur le son, la photo très appliquée et le cadrage sans faute, on est loin de la petite lubie passagère. Le gros problème c'est qu’à trop mettre en scène des inepties ou des scènes qui n'aboutissent sur rien, l'effet est un peu amoindri. Il y a également de grosses carences dans le montage : certes ca coupe vite et à des endroits assez insolites, mais il est très difficile de rentrer dans le bain pendant la première demi heure, et la deuxième demi heure marque la fin du film. Ce qui domine c'est la frustration d'avoir assisté à la mise en place d'un procédé un peu foufou et plutôt intéressant, mais qui se termine bien trop vite, et surtout, plus grave avant d'avoir pu exprimer tout le potentiel qu'on peut sentir à certains moments, derrière un rideau de velours ou percent de grivois murmures. Du coup le film ne décolle pas vraiment de la racine des pissenlits (allez voir le film d'Atom Egoyan !! vite !!), et donne surtout une impression de grande naïveté un peu gênante. C'est vraiment dommage, d'autant plus que dans les commentaires audios on ressent chez Madonna l'envie de se jeter à l'eau complètement, et une grande attention dans la forme à donner à son film (tellement d'ailleurs que 50 % des commentaires évoquent les vêtements des acteurs). A mon avis elle est tellement focalisée sur les malheurs des peuples opprimés qu’à un moment donné elle perd toute raison et finit en larme, chantant un peu ivre que tout s'arrange au bout du compte. J'ai envie de m'adresser aux jeunes et de leur dire que c'est ce qu'il en coute de trop laisser parler son cœur quand on réalise son film avec la bibliographie du Mahatmah Gandhi en tête ! Et puis soudain, on apprend au détour d'un commentaire sur la tunique unisexe des indiens que la principale inspiration de Madonna en matière de cinéma c'est Godard et la nouvelle vague française (remarque elle y associe Guillaume Canet) : malheureusement quand on assiste à un strip tease sur fond de Britney Spears, on se dit qu'elle a quand même dû louper un ou deux trucs en route (certes c'est le remake d'un film français, mais il y a plus de mise en scène que Michel Field n'en a jamais vu de toute sa vie, et en plus on voit les seins de Julianne Moore !).





Reste la sincérité, quelques beaux passages inattendus, une propension à la générosité qui parfois laisse pantois, les courbures de rein d'une femme splendide et l'impression d'avoir partagé l'intimité de trois femmes sensibles... C'est pas le Mexique mais ca y ressemble un peu !




Norman Bates.


PS: Dr Devo avait déjà consacré un article à ce film: c'est là.













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Publié dans Corpus Filmi

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