PIRE EXPRESS #50: Manichéenne Bichromie.

Publié le par Nonobstant2000

 

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[Photo: "No Trendy Rechauffé" par Dr Devo.]

 

 

Il paraît que LA NUIT DU CHASSEUR sort en coffret ultra-restauré, alors il ne m’en faut pas plus pour avoir envie de regarder du noir et blanc. C’est comme ça, j’ai pas envie de me justifier. Avec pour vous ce soir le compte-rendu d’une course effrénée dans les rayons des Médiathèques, pour une sélection entièrement prélevée avec les naseaux.

 

 

LE GARDIEN (UK-1963) de Clive Donner

.. d’après la pièce éponyme de Harold Pinter, et des sous-titres traduits par Philippe Djian s’il vous plaît. Le dos de la jaquette nous dit que l’action se situe dans une pièce exiguë d’une maison délabrée de l’East End, mais on pourrait tout aussi bien se trouver dans la Twilight Zone. En cela, Pinter rejoint un autre dramaturge célèbre, Beckett (c’était pour finir les présentations ; sinon il y a une autre rumeur assez persistante à propos de Pinter, c’est qu’il faut absolument lire Pinter), où les personnages sont souvent présentés en mode autarcique, avec le monde qui continue de tourner derrière les murs - la première chose que l’on finit d’ailleurs par mettre en doute une fois que l’on connaît un peu mieux tous ces personnages très attachants. Deux frères recueillent donc un vieux clochard pour une nuit . L’un semble bienveillant, réservé et s’il se montre intrusif parfois, c’est toujours pour essayer de trouver des solutions. Il doit faire un peu de rangement et construire une cabane dans le jardin, mais à part ça, ça va. L’autre est un peu plus intermittent, un peu plus foufou et enflammé, comme ces types toujours trop pressés de vous rendre service. Le clochard lui, a ses problèmes de clochard (retrouver ses papiers, une paire de chaussure neuve à se procurer, un peu de monnaie for a damned cup of tea) et le reste c’est la faute des Noirs. Et puisque tout le monde s’entend si bien, les deux frères finissent tout naturellement par lui offrir un poste de gardien dans ce havre de paix...

 
Alors attention, ce film pourrait choquer un public sensible, notamment tous ceux qui seraient plus ou moins confrontés à des formes plus ou moins diverses de Hiérarchie, mais il renvoie également, sans empressement, à l’univers enjoué des vendeurs de sommeil –pour ceux qui ont testé, et sinon c’est plus la peine de prendre un pseudo sorti d’un film d’Hitchcock, ça fait même plus rire (je parle à mon pote Frenzy) – ainsi qu’à moulte récits d’épopée (y compris ceux de beau-papa en slip sur le canapé et qui squatte la télécommande) et ces instants merveilleux de huit-clos où ce qui paraît être un droit naturel homologué ne l’est pas, et où il faut justifier chaque seconde d’autonomie. Au milieu de ce maelstrom existentiel, une intrigue sous-jacente, une sorte de règlement de compte avec quelques années de retard, comme ça arrive parfois.

 

 

Au-delà de la sempiternelle dialectique de l’incommunicabilité entre les êtres chers à Antonioni (et battue comme le fer blanc par pléthore de suiveurs parmi nos contemporains, mais sans les enjeux si vous voulez: les rapports de force n'existent pas, que l’aliénation n’existe pas, et ça donne de véritables perles, comme si on avait fait VRAIMENT mieux depuis LA MAMAN ET LA PUTAIN si vous voulez mon avis >> enfin, sauf dans les films avec Clint, en effet oui, merci Frenzy -), c’est l’éternel combat entre ceux qui ont une vision du monde et ceux qui n’en ont qu’une version, et dont certains plus que d’autres contribuent à faire du Monde ce qu’il est. A force de mettre les individus en cage, forcément ça devient le seul mode qu'ils connaissent, "plus c'est con, plus on retient", comme le dit très bien le marchande de poisson. C’était une chronique à l’intention bien sûr de ceux qu’un certain type de cinéma fait encore rêver…

 

 

SPIDER BABY (USA-1964) de Jack Hill

.. mais on se reprend très vite, car Nul N’est Elitiste En Un Salon VIP, avec cette délicieuse cuvée vintage, de Jack Hill, avec Lon Chaney Jr, aux prises avec un notaire irascible qui aurait pu être Chancelier d’Allemagne en 1933, et une héritière blasée pas du tout aride, qui chercheront à le déposséder (mais oui) de la somptueuse demeure d’un défunt ami auquel il a promis de veiller sur la progéniture, qui recèle par ailleurs un douloureux et tragique secret.

 
La progéniture en question, il s’agit de deux jeunes soeurs bien sages chacune à leur façon, d’un grand frère un peu simplet, ainsi que d’un tonton et une tata pas très présentables. Que le film, tourné en 12 jours (quand-même) aie influencé LA FAMILLE ADAMS soit, mais EVIL DEAD et BLUE VELVET ça je ne sais pas. Tous les ingrédients du genre sont présents, le repas de famille à grands renforts de cuisine expérimentale donc, les rituels sexys de mise à mort –et moi à partir du moment où il y a une blonde chtarbée avec des gros seins qui se ballade en nuisette sous la pleine lune, tout de suite je cautionne. Non, impératifs de tournage sans-doute, la narration est un poil didactique, et la mise-en-scène aussi parfois, comme si le côté théâtre filmé était utilisée comme cale, pour reprendre un peu son souffle, remettre un peu d’équilibre, mais un peu trop souvent. De fait le jeu des acteurs apparaît un peu envoyé à la truelle parfois -en fait ce sont les personnages secondaires au dernier degré (le frère de l’héritière, la jeune secrétaire) qui eux font vraiment des étincelles et déploient le second degré nécessaire pour pallier aux performances un rien appuyées de leurs collègues.
Connaissant donc les délais de tournage, un petit lever le chapeau quand-même pour Mr Hill, car l’ensemble reste fichtrement bien découpé, et les éclairages assez somptueux. Jack Hill aurait étudié le cinéma à l’UCLA aux côtés de Francis Coppola et Roger Corman, son SWITCHBLADE SISTERS serait absolument révéré par Quentin Tarantino.

 

 



KILLER OF SHEEP ( USA- 1977) de Charles Burnett

.. le dos de la jaquette nous apprend que KILLER OF SHEEP a été classé parmi les 50 films américains les plus importants par la Library Of Congress de Washington. L’autre petite histoire c’est que le film est resté invisible pendant trente ans parce que Burnett n’avait pas tous les droits de sa bande-sonore, conçue par ailleurs comme une « histoire auditive de la musique populaire afro-américaine », et ce, malgré le triomphe remporté par le film au Festival de Berlin.

 
Bon. L’action se situe dans le ghetto de Watts à Los Angeles. Dès les premières secondes, puis les premières minutes, puis le premier quart d’heure, etc..les soupçons ne font que se confirmer, c’est l’ensemble de la fine fleur du Cinéma Indépendant Américain qui vous explose à la figure en une fois. On pouvait subodorer des réminiscences de Diane Arbus ou de Robert Frank parce que c’était la saison. Très bien. Casavettes aussi, sinon on aurait été déçu ; mais Wikipédia brasse encore plus large que moi et cite Ozu pour la narration, Kubrick pour le soin apporté au cadre et Altman pour l’attention donnée aux interactions entre les personnages. Moi j’ai juste vu Jarmush avant l’heure (et lui-même passablement influencé par Ozu, de toutes façons ce n’est pas le problème) et je suis remonté comme ça jusqu’au GUMMO d’Harmony Korine (attendez il y a même un Larry Clark dans les assistants, mais bon c’est pas le même ; un condisciple étudiant de Burnett en fait, et toujours d’après Wiki, pas vraiment manchot lui non plus), sans y croire moi-même pourtant la comparaison est immanquable vous verrez, surtout par la virtuosité et la subtilité de l’agencement narratif, qui je vous le dis tout net, concoure à faire de KILLER OF SHEEP une Expérience Cinématographique de très, très Haute Qualité. Sur la même galette vous trouverez également le court-métrage SEVERAL FRIENDS et là encore vous serez confronté à la même sorte de quintescence ; c’est simple, on a comparé le travail de Burnett à pied d’égalité avec les néo-réalistes italiens, alors c’est pas que le petit Korine connaît ses classiques mais ..  (Harmony si tu m’entends, je t’aime mec, tu le sais) .. mais là c’est du pillage.
Tout est fait pour ressentir le même sentiment de malédiction que le personnage principal quand au regard qu’il porte sa propre condition. On nous dispose au préalable une vision tout à fait large du contexte, si la misère est présente sans être montrée exagérément, elle est omniprésente, dans toutes les discussions, à la source de tous les conflits, comme si la Parole n’était que Transaction, et peu à peu la pesanteur qui oppresse le héros prend toute sa densité. Stan travaille dans un abattoir, il se coupe peu à peu de son épouse qui l’aime, les à-côtés ne lui proposent que les mauvaises solutions, il est à deux doigts de bosser pour l’épicière, à l’arrière-boutique, comme dans un film de Melvin Van Peebles. Il résiste tant bien que mal à la tentation de la délinquance, à conserver sa dignité, il n’en demeure pas moins toutefois cette arrière-pensée terrible que la société, d’une façon ou d’une autre, a réussi à faire de lui un prédateur, un bourreau.


Oilà, c'est tout pour aujourd'hui; je ferais mieux la prochaine fois.



                                                                                                                                                                                                                                                           Nonobstant2000

Publié dans Corpus Analogia

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Nonobstant2000 06/02/2013 10:14


...oui et c'est là où il ne faut pas faire abstraction du contexte justement : le pourquoi d'un tel film aujourd'hui, du traitement si particulier de son récit, et pour quelle idéologie au fond
(>>cf. ton dernier paragraphe dans le com 4, parce que moi je n'ai toujours pas vu le film je le répète).


Puisque tu en parles, maintenant que j'y pense j'aurais sûrement préféré que ce soit Spike Lee qui fasse un DJANGO; de ce que je n'ai vu que dans la b.a toujours, Tarantino s'amuse avec les
clichés (le propriétaire terrien; le KKK) avec une ironie d'inspecteur des travaux finis

Norman B 06/02/2013 08:54


Tu t'en rendras sans doute compte toi même en voyant le film, s'interesser à l'aspect historique de DJANGO est sans interêt, si ce n'est pour dire avec toute la finesse d'un Spike Lee que
l'esclavage c'était pas bien. L'enjeu est ailleurs heuresement.

Nonobstant2000 05/02/2013 20:43


>> Norman, estimé collègue, je ne crois pas que tenir compte du contexte politique ou historique soit si impensable. Je penche personnellement du côté de ceux qui, au contraire, pensent que
toute forme d'Art est par définition idéologique, et toujours "en réponse", en réaction à quelque chose : le Monde tel qu'il est, ou juste la façon dont le Cinéma est pratiqué à son époque..


Décontextualiser un film aujourd'hui et le situer systématiquement sur un espèce de pied d'estale intouchable, voire sacralisé, c'est refuser de voir sa nature même de PRODUIT, à savoir quelque
chose de pensé marketinguement, et à moi ça me fait plutôt l'effet de quelquechose de .. presque suspect.


Donc voilà, je cherche pas à rentrer dans un débat d'école ni quoi, de toutes façons on est pas d'accord (on a déjà abordé le sujet je veux dire), c'était pour dire que chacun voit la pertinence
là où il veut, si ça t'ennuies pas ..

Norman B 05/02/2013 15:17


Il y aurait beaucoup à dire sur DJANGO, je ne pense pas qu'il faille voir le film d'un point de vue politique ou historique, ca me semble pas très pertinent.


Il est sur en tout cas que le film à de multiples points communs avec INGLORIOUS..., ne serait ce qu'au point de vue scénaristique, mais comme tout les films de Tarantino, pas plus ou pas moins.


Concernant la presse, elle a toujours plus ou moins reproché la violence sois disant gratuite de ses films, donc maintenant que ce sont des gentils noirs ou des gentils juifs qui sont à l'origine
de cette violence, qu'elle est donc historiquement excusée, elle se sent plus à l'aise pour complimenter le cinéaste.


A mon sens tout cela n'a pas vraiment d'interêt, DJANGO montre justement l'inverse, à savoir que toute forme de cinéma, et donc de mise en scène, est profondément non-historique, et ne peut être
jugé comme tel. Il force en gros les gens à reconnaitre qu'ils peuvent apprécier la violence si elle est "justifiable". C'est très pervers et ca marche à tout les coups, comme le prouve les
stupéfiantes critiques parues sur DJANGO (le magasine ELLE qui se réjouit des scènes de violence...).


Sur le film en lui même j'ai été un peu déçu, principalement à cause de la linéarité et des gros coups de coudes un peu ratés, mais ca reste du grand cinéma, comme on aimerait en voir plus
souvent (très belles idées, notamment dans le son, dans les ellipses et le découpage). Et puis y'a cette idée qui marche toujours de l'absurdité du discours et de ses ramifications alors que
chaque situation est reglée par la violence systématiquement. 


 

Dr Devo 05/02/2013 13:05


Pas vu encore pour ma part... Mais ça ne serait tarder...


Dr Devo.