Pire-Express #51 : FESTIVAL DE GERARDMER 2013, épisode 1.

Publié le par Pete Pendulum

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[Photo : "L'élégance a un Prénom" par Dr Devo]

 

 

Fantastic’Art fête ses 20 ans ! La manifestation la plus populaire auprès des amateurs de cinéma fantastique et d’horreur souffle ses bougies au son d’un cri déchirant qui perce les tympans du public avant chaque séance, et se pare d’une sélection très riche pour l’occasion, offrant comme toujours la possibilité de voir en avant-première des films à venir, mais aussi de revoir, dans le cadre d’un hommage à Simon Pegg, l’hilarant SHAUN OF THE DEAD en ouverture, le formidable THE HAMILTONS à l’occasion de la sortie de sa "suite" THE THOMPSONS, ou de découvrir le méconnu Carlos Enrique Taboada, réalisateur mexicain, à travers sa tétralogie fantastique… Comme toujours à Gérardmer, sous la neige comme sous la pluie, on court d’une salle à l’autre, tentant de respecter un programme savamment préétabli mais malheureusement difficile à suivre en raison des séances complètes ou des retards même légers, et on enrage d’avoir manqué un film, qu’on devra rattraper le lendemain, en délaissant un autre qu’on tente désespérément de recaser. Au final on s’y retrouve, non sans éviter les queues interminables pour les films les plus prisés, non sans éprouver la satisfaction intense d’être parvenu jusqu’au siège : on en oublierait même le confort aléatoire des quatre salles. L’ambiance fait le reste, malgré une organisation de plus en plus rigide et austère, la manifestation reste chaleureuse et le public est au rendez-vous, voilà vingt années bien célébrées.

 

La Compétition

 

THE BAY de Barry Levinson (USA-2012) : le vide et le sous-vide


Le found footage serait-il devenu un moyen d’excuser le vide scénaristique en montant sans souci d’identité cinématographique, des images sans véritable signification ? C’est peut-être en tout cas ce que s’est dit Barry Levinson, fatigué d’une longue carrière trop éclectique (rappelons-nous qu’on lui doit quand même le culte LE SECRET DE LA PYRAMIDE ainsi que GOOG MONING VIETNAM, RAIN MAN et SPHERE), en mettant sur pied THE BAY, énième pamphlet écologique qui se concentre sur une épidémie qui dévaste une petite ville au bord de la baie du Maryland. S’il se veut généreux en matière d’effets organiques, en exposant l’éclosion des parasites à l’origine de l’épidémie, il oublie son parti pris de base : tout est filmé en temps réel par la population dont les mains tremblantes de terreur sont à peine capables de cadrer le sujet. Incohérent sur ce premier point,  THE BAY se laisse aller et ne cherche aucunement à se rattraper, feignant la critique d’une société qui vit portable à la main, et celle d’un gouvernement auquel il faut bien trop de temps pour se convaincre de la gravité de la chose. Les lacunes rythmiques sont tout de même palliées par un environnement sonore très réussi, qui vaut à la salle quelques fou-rires lors des vomissements ininterrompus de candidats à un concours d’ingestion de crabe, ou un certain malaise lors des déambulations nocturnes d’une reporter près de la baie où résonne l’écho des cris de pauvres âmes en proie au stade final du mal qui les frappe. Demeure une galerie de personnages sans relief ni profondeur (impossible de se souvenir d’un seul d’entre eux une fois les lumières rallumées dans la salle), un vide scénaristique et artistique que le sous-texte écolo réchauffé ne sauvera pas.

 


 

REMINGTON AND THE CURSE OF THE ZOMBADINGS  de Jade Castro (Philippines-2011) :  gay plus très frais

 

Des Zombies gays ? Vraiment ? Voilà qui est tentant, si on s’imagine immédiatement que l’on va voir une armada de gays putréfiés raffolant de la chair mate de garçons encore frais… Oubliez ça, je m’égare dans mes rêveries, tout comme ce film s’égare dans la compétition, ne valant que pour son statut de curiosité. Remington est le type même du macho, mal fringué, peu soigné, et qui ne perd pas une occasion de se moquer des tapettes qu’il croise. Mais lorsqu’il rencontre Hannah, il devient soudainement raffiné et sensible, et son attirance pour elle se change en  amitié tandis qu’il éprouve d’étranges tourments en compagnie de son meilleur ami… Le pauvre Remington souffre d’une terrible malédiction qui veut qu’un jour il devienne le stéréotype dont il se moque, qu’il devienne gay, tout simplement.

A ce pitch qui flotte entre le délire touchant et le comique pas drôle s’ajoute la croisade anti-gay d’un tueur en série qui met donc désormais en danger le nouvellement gay Remington. Que dire de cette farce philippine qui en plus d’exhiber une image de l’homosexualité toute « cage-aux-follesque » ne met en scène, au final, aucun véritable zombie ? Rien sinon que l’on dérive entre la consternation et le sourire indulgent alors que l’éveil sexuel de Remington se résume à danser sous un arc-en-ciel, à voir son meilleur ami sortir de la salle de bain au ralenti ou à rêver une personnification de ses fantasmes qui, tout de cuire vêtu, vient hanter ses cauchemars. Pour lever la malédiction de Remington, c’est son père finalement, qui l’en décharge pour l’endurer à son tour, arguant que son fils a encore toute une vie devant lui, et à la question de Remington, "Mais que va dire maman ?", il répond simplement "Elle comprendra.", et ça lui fera un sacré avantage sur le spectateur qui, lui, se questionne encore. La démarche pourtant semblait honnête, mais le discours qu’on devine périmé est illisible.

 

 


THE COMPLEX de Hideo Nakata (Japon-2013) :  trop simple

 

Hideo Nakata, après un terrifiant RING et un glauque DARK WATER, après un décrié CHATROOM, dernier fleuron de son épopée américaine, revient à ses premières amours avec cette histoire de fantômes élégamment mise en scène. Atsuko Maeda prête son joli visage à Asuka, jeune fille qui vient d’emménager dans un immeuble prétendument hanté. Alors qu’elle se lie d’amitié avec un petit garçon qui dit vivre avec son papy dans l’appartement voisin, Asuka développe peu à peu avec lui une relation exclusive, acceptant chaque jour de venir jouer avec lui, même après avoir fait la macabre découverte du cadavre du grand-père recroquevillé dans son appartement.

Rien de vraiment complexe dans cette histoire de spectre possessif et de passé refoulé, mais l’efficacité première d’une mise en scène millimétrée nous invite à nous laisser couler dans les révélations à tiroir sur le passé d’Asuka qui revit avec sa famille la même journée encore et encore. Une efficacité qui prend fin alors que Nakata abandonne toute sobriété, rompant avec l’élégance surannée d’une fable classique pour donner dans les explications solennelles de faits divers ridicules et un final manga-esque. Au total THE COMPLEX ne propose rien de plus intéressant qu’une exploration des appartements sans personnalité et pourtant chargés de souvenirs d’un immeuble japonais trop propre pour être honnête. Agréable mais certainement pas mémorable

 


THE CRACK de Alfonso Acosta (Colombie/Argentine-2012) : la famille est un venin 

Les choses sérieuses commencent avec ce film argentin, idéal pour commencer la journée (vu à 9h du matin, le film ne se laisse pas oublier si facilement).

Un an après la mort de la jeune Marcela, sa famille (sa mère, ses quatre frères et sa tante) part s’isoler quelques temps à la campagne dans l’espoir d’en faire le deuil. Mais l’isolation va raviver des souvenirs douloureux, et révéler de sombres secrets : l’attirance d’un garçon pour sa tante,  la haine d’un autre pour son frère, l’univers malsain dans lequel s’enferment des jumeaux, l’impuissance d’une mère et son mépris pour sa sœur…  Abordant le deuil et l’inceste, exposant une famille éclatée, une fratrie désolidarisée, l’argentin Alfonso Acosta, installe avec une lenteur hypnotique une atmosphère lourde et un récit cruel, dont la chute est tout bonnement affolante. Irracontable, THE CRACK (EL RESQUICIO) se découvre, se vit, et plante ses griffes acérées dans l’esprit du spectateur. Sa place dans la compétition reste tout de même discutable, en tant qu’il ne s’agit ni d’un film fantastique ni d’un film d’horreur (ce qui lui retire immédiatement l’adhésion des deux tiers du public), même s’il suit le fil conducteur de cette vingtième édition du festival : les pires horreurs se vivent au sein de la famille.

 

 

 

YOU’RE NEXT de Adam Wingard (USA-2011) : final girl

 

A la manière du film d’Adam Wingard, entrons tout de suite dans le vif du sujet et avouons que ce slasher est la perle jouissive de la compétition, qui ravira les esprits assoiffés de spectacle violemment régressif.

Le film s’ouvre sur un double meurtre sans envergure en entrée pour mieux nous offrir un plat de résistance sans temps mort, qui joue la surenchère grandiose, jusqu’à un dessert tant attendu. C’est lors d’un diner en famille que tout commence d’ailleurs : alors qu’on assiste à la traditionnelle engueulade entre personnages merveilleusement cyniques, que siffle la première flèche qui, traversant une vitre vient se ficher dans le crane de Ti West, sonnant le début des festivités. L’attaque inexplicable est perpétrée par un groupe semble-t-il se cinglés portant des masques d’animaux, et les choses du côté des victimes sont prises en main par l’une des belles-filles qui met en pratique ses années passées dans un camp de survivalistes.

De meurtre en meurtre la brutalité va crescendo et l’humour n’est pas absent tandis que le réalisateur applique scolairement pour mieux les démonter tous les codes du slasher, allant jusqu’à servir un retournement final dans la logique méta-slasher de SCREAM, enrobé de répliques qui hissent le cliché au rang d’art. Fan service de premier ordre, YOU’RE NEXT repart avec le prix SYFY, mérité au regard d’un spectacle qui ne prétend pas viser plus haut que ne lui permet son sujet.

 

 

HOUSE OF LAST THINGS de Michael Bartlett (USA-2012) : kitsh haunting opera

 Alan, critique de musique, et sa femme dépressive Sarah, secoués par un traumatisme passé, quittent leur spacieuse maison bourgeoise pour un séjour qu’ils espèrent salvateur en Italie. Alan fait garder la maison par Kelly, jeune femme, rejointe par son frère Tim, et son petit ami Jesse. Jesse, paumé de première, ne trouve rien de mieux pour se faire de l’argent que de kidnapper un enfant au super marché et d’en demander rançon. Mais à qui ? Personne ne signale la disparition du jeune Adam ni ne semble le rechercher. Peu à peu les rôles se redistribuent et le couple Kelly/Jesse se renforce autour de l’enfant…

Encore une fois, la cellule familiale ou ce qui y ressemble est le théâtre du fantastique, et l’ombre de SHINING (Adam a tout du Danny du film de Kubrick) plane sur cette envoutante histoire de maison hantée à l’esthétique bourgeoise léchée. A mesure que l’on en apprend plus sur la tragédie qui a frappé Alan et Sarah, on voit leur schéma familial se reformer dans leur maison avec Kelly et Jesse qui adoptent Adam (un autre fantôme en quête d’amour) et au sein duquel Tim, désemparé, ne trouve pas sa place. L’absence d’originalité du récit est occultée par une construction complexe et des images étranges et fascinantes, jusqu’à une séquence paroxismique qui voit le rétablissement total des choses, portée par la septième symphonie de Beethoven. La musique d’ailleurs relève de l’intérêt principal du film de Michael Bartlett, les morceaux classiques rehaussant de superbes séquences d’une grande poésie et s’accordant parfaitement avec le rythme. HOUSE OF LAST THINGS ne remporte pour autant pas un franc succès, la terreur n’étant pas de mise, l’ennui gagne une partie de la salle qui refuse de se laisser bercer par l’aspect chatoyant et peut-être trop confortable du conte. Au final malgré toutes ses qualités et ses moments de grâce qui en font un spectacle délicieux, le rythme problématique du film illustre bien la devise d’Alan : "Un bon aria ne fait pas tout un opéra".

 

BERBERIAN SOUND STUDIO de Peter Strickland (UK-2012) : Mont(r)er le son

 

Fascinante expérience que celle de BERBERIAN SOUND STUDIO, joyaux quasi expérimental de la compétition, qui met l’horreur en son sans jamais la montrer mais développe une atmosphère lourde pleine de tension refoulée, tension qui s’incarne pleinement en Toby Jones, qui interprète Gilderoy, un génie du mixage, engagé par un producteur italien pour diriger la bande son d’un obscure giallo fantastico-gore réalisé par un certain Santini. L’ambiance en studio est parfaitement dérangeante, et le travail de Gilderoy se heurte sans arrêt aux obstacles que sont un producteur colérique, un réalisateur à l’orgueil démesuré, et des actrices incapables de crier, sorties tout droit de l’introduction de BLOW OUT. BERBERIAN SOUND STUDIO s’écoute et se ressent, et l’absence à l’écran des images du film de Santini permet à Peter Strickland de mêler la réalité diégétique à la fiction sonore et de précipiter Gilderoy dans une spirale où le réel est une notion inconnue. Rarement l’éclatement d’une pastèque n’aura produit autant d’effet et généré autant de fantasmes dans l’esprit du spectateur connaisseur du cinéma d’horreur transalpin des années 70, et rarement le visage de Droopy de Toby Jones n’aura aussi bien servi un personnage dépassé par la manière de travailler des producteurs peu scrupuleux pour qui l’idée de salaire n’est qu’anecdotique. Les tympans sont frappés de plein fouet par cet essai aussi brillant qu’hermétique aux yeux qui guettent impatiemment un meurtre qui n’arrivera jamais qu’hors champs, projeté sur un écran qui nous est presque tout le temps caché. Le film de Strickland repart tout de même avec le prix du jury et celui de la critique, inespérés, mais tellement mérités.

(NdDrD: Norman Bates avait aussi défendu ce film il y a quelques mois. Pour lire son article, cliquez ici !)

 

MAMA de Andres Muschietti (Espagne/Canada 2013) : mater dolorosa

 

Cette production Del Toro, réalisée par Andrès Muschietti, qui adapte son court-métrage éponyme, rafle tout sur son passage et recueille tous les suffrages : Grand Prix de cette édition, mais aussi Prix du Public et Prix du jury jeunes, MAMA était, qui plus est, le film idéal pour clore cette édition. Car votre serviteur désespérait de voir le film, manqué à chaque fois pour séances complètes, et s’est réjoui de pouvoir assister à sa projection en tant que grand prix du festival, pour sa dernière séance dans les Vosges.

MAMA raconte l’histoire de Lily et Victoria, deux petites filles laissées à leur sort en pleine forêt après la mort de leur père. Retrouvées cinq ans plus tard, elles sont confiées à leur oncle Luke et à sa compagne Annabel, qui tentent de leur faire reprendre une vie normale. Rien n’y fait, les enfants n’en ont que pour Mama, une présence maternelle apparemment imaginaire qu’elles se sont inventées pour survivre. Mais se retrouvant seule avec les deux fillettes qui ne lui manifestent aucune affection, lorsque Luke atterrit à l’hôpital après un accident, Annabel commence à se demander si Mama ne les a pas vraiment suivies jusque-là, et fait les frais de la jalousie de l’entité possessive.

Le film de Muschietti a tout pour séduire, un lot de frissons et de sursauts savamment dosé, un casting superbe (Jessica Chastain les cheveux noir corbeau, et surtout Megan Charpentier et Isabelle Nélisse, respectivement Victoria et Lily), et un récit fort sur la maternité qui pose un certain nombre de questions et implique un degré d’émotion qui va croissant à mesure que Mama et Annabel évoluent. L’une est de plus en plus agressive et désireuse de garder sa progéniture, l’autre d’abord persuadée de ne pouvoir assumer le statut de mère, est finalement à même d’apporter l’amour qui manque à l’ainée, Victoria. Lily quant à elle sera l’élément irrécupérable, inséparable de sa mama, effrayante lorsqu’elle sourit vers les coins sombres de sa chambre, consciente du regard de Mama, bouleversante dans son rapport à la monstruosité.

 

Pete Pendulum.

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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