PISCINE SANS EAU de Kôji Wakamatsu (Japon-1982) : Étrange festival 2011 épisode 3

Publié le par Norman Bates

 

 

 

 

 

 


Même heure, même lieu, même visages, les jours se ressemblent à l'extérieur des murs souterrains du Forum des Images, rue du cinéma (s’il vous plaît). A l'extérieur le quotidien souterrain blafard du parisien pressé type, à l'intérieur l’effervescence de geeks courant chronomètre en main de séance en séances pour essayer de voir le maximum de film et ainsi remplir leurs blogs respectifs de critiques des toutes dernières productions underground évaluées en fonction du “fun” afin de voire si c’est vraiment du “délire” ou bien si c’est complètement “hallucinant”. Au milieu de cette fourmilière il y a deux individus singuliers qui se démarquent, un couple qui dénote à la fois du hipster moyen qui attend sa séance en sirotant un jus de fruit bio devant son Mac au bar du festival et du traditionnel barbu chevelu de festival arborant des t shirts de groupes de métal, de film obscurs ou de jeu vidéo. Ce couple dis-je, qui n’est malheureusement pas le Dr Devo et votre serviteur, n’est autre que la trop rare Lucile Hadzihalilovic et Gaspar Noé qui attendent devant moi de rentrer dans la salle qui projette PISCINE SANS EAU.


Alors évidemment toute cette intro pour placer des infos people vous devez sûrement vous indigner derrière votre écran en vous exclamant que vous ne reconnaissez plus votre blog préféré. Que sont devenus les valeurs que nous défendions vaillement hier, aucun honneur, aucune dignité, représentativité bafouée, etc, etc... Vous vous indignez, et vous avez raison, c’est devenu à la mode, s’indigner pour tout et n’importe quoi. Seulement le but est tout autre, puisque c’est cette même Lucile Hadzihalilovic qui va nous présenter le film en termes fortements élogieux, nous préparant à encaisser un des plus gros chocs de ce festival. Bah oui, PISCINE SANS EAU est un chef d’oeuvre, je ne vous ferait pas attendre plus longtemps, arrêtez tout et allez acheter le DVD (et ne lisez pas la suite). Cerise sur le gâteau, le film est projeté dans une très belle copie (peut être bientôt dans un BCMG).


Il est assez difficile de décrire le film. C’est l’histoire d’un poinçonneur qui va transcender son existence de petit salarié misérable en violant des femmes endormies, mais dire ça c’est passer à coté du film. C’est plutôt une histoire d’amour profonde et intime entre deux personnes que la société sépare complètement, ou encore l’histoire d’un artiste qui se construit en se marginalisant. Des thèmes assez classiques somme toute, mais c’est le traitement incisif et insolent de Wakamatsu qui donne tout son piquant à l’oeuvre. Même si c’est un de ses films les plus grands publics, c’est la grande qualité d’une mise en scène sensuelle (ce qui est délicat vu le sujet) et totalement irrespectueuse qui donne une force considérable au film. La scène de fin est sidérante et hante longtemps après la projection... En fait, ce qui intéresse Wakamatsu c’est de montrer comment la société au sens large (les règles de la communauté, y compris religieuse) est un compromis dérisoire inadapté à un épanouissement que l’on pourrait qualifier d’existentialiste. En gros il veut prouver en bon anar qu’une PISCINE SANS EAU n’est pas une piscine vide, et pour cela il prend un individu lambda qui ne devient pas fou, qui ne devient pas psychopathe, qui devient humain au sens existentialiste ; c’est à dire dans une indépendance totale de pensée et d’acte. Et cela à l’instar d’une société bien pensante qui est au fond malade : pour cela il oppose l’individualisme à l’existentialisme via cette histoire d’amour improbable entre le violeur et sa victime, victime individualiste car  totalement passive, vivant seule dans une grande maison, au mépris de ses aspirations profondes ce qui du coup donne au viol l’aspect d’une libération douloureuse. Dans les faits ce sentiment violent n’est pas traduit par de l’érotisme outrancier ou  de la violence graphique (PISCINE SANS EAU n’est pas une boucherie) mais au contraire par la plus extrême douceur : Wakamatsu prend le spectateur à contrepied et le confronte à un choix fondamental : continuer à subir un système écrasant (le travail, le couple, la famille) ou se libérer en perdant tout, en adoptant la marge, en risquant sa vie et en choquant la “bonne conscience”. Sans eau, nager quand même.


Pour cela le réalisateur utilise avec humour et sensualité les codes du film érotique, en en jouant pour mieux surprendre le spectateur. Par exemple il enlève le son sur une scène érotique et brutalement le malaise se fait sentir ; au contraire il balance du synthé et des éclairages artificiels pendant un viol et joue sur une symbolique phallique vulgosse (la seringue, la grenouille, la petite fille, autant d’indices graveleux de la mutation) pour désamorcer un propos ultra glauque. Une scène d’inceste qui passe tranquillou, un truc impossible à faire à l’époque des indignés style chienne de garde. Il ne faut pas s’y tromper : ce n’est pas de la provoc’, rien n’est gratuit. Le cheminement du personnage est douloureux, mais en rapport avec la société japonaise telle qu’elle est montrée c’est un chemin de croix courageux et délicat. Il ne s’agit pas de trouver le bonheur, ce combat futile des milieux bourgeois, il s’agit juste de respirer. Sans eau c’est quand même plus pratique.


Et le montage tout en finesse, l'interprétation impeccable de l’acteur principal (une rock star japonaise, comme quoi), les jeunes asiatiques à poil (et poilues de la chatte), cette propension de faire de toute relation humaine une confrontation sexuelle qui va du vulgaire au sublime et où l’amour est un fantasme de rébellion, qui grandit dans l’absence, caché par un masque, anonyme parmi les anonymes, pour toute ces raisons et pour des centaines d’autres, PISCINE SANS EAU vaut que l’on s’y plonge de toute urgence.


 

 

 

 

 

Norman Bates.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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Josianne H. (Seine et Marne) 13/09/2011 15:02



mmouais...j'ai été assez impressionné par les films de Wakamatsu tournés à cette époque, c'est un fait, le problème c'est que c'est un spécialiste des adaptations non-officielles, genre " Quand
l'embryon s'en va braconner" est une version bondage de "The collector" de John Fowles, et le pitch de "Piscine sans eau" que vous décrivez me fait fortement penser au "Diary of a rapist" de Evan
Cornell.


Mais c'est bien, je ne doute pas que Wakamatsu nous aie livré un bel objet cinématographique, ça lui réussit toujours quand il a un fond littéraire bien solide par rapport aux histoires qu'il
écrit lui-même. Je ne sais pas si vous avez vu son récent "Caterpillar" (Le soldat-Dieu en vf) mais c'est une vraie merde sans nom.