RAMPAGE de Uwe Boll (Canada-Allemagne, 2009) : Regarde, c'est la déglingue ...

Publié le par Norman Bates

mensonge

[Photo: MENSONGES ! par Norman Bates.]

 

  

 

Une famille américaine modèle, Papa, Maman et Brendan Fletcher dans la cuisine pour le petit déjeuner. Ca va fiston aujourd’hui ? Encore du jus d’orange ? Tu quittes quand la maison ? A ce soir mon chéri. Bonne journée papa-maman, c’est ça, à ce soir, on en reparlera.  Explosions, massacre, dégoût de la race humaine et bienvenue sur Matière Focale.

 

Alors oui Uwe Boll, certes, et un sujet gravissime : la société menacée par son plus parfait représentant, sans qu’on ne puisse rien y faire. Brendan Fletcher, famille moyenne et bien intégré, blanc, vivant encore chez ses parents à 26 ans, victime de l’ennui harassant d’une société fast food monotonique qui se résume à Vis, Consomme et Meurs en regardant Fox News, commande deux flingues sur internet, revêtit une armure cataphractique et solde son enfer quotidien avec un calme méthodique et une froideur glaçante. Certains jouent au Paint Ball, d’autres se déguisent en Zombies, ses potes s’indignent de la crise économique, lui cherche à massacrer le plus grand nombre de gens dans son centre ville un jour de semaine, entre le petit déj et le dîner en famille. Itinéraire d’un jeune normal.

 

Récit complet d’une journée à sécher la vie quotidienne, du lever au coucher. Caméra à l’épaule, filmé nerveusement style Spielberg dans ...LE SOLDAT RYAN les déambulations de Fletcher sont somme toute celle d’un jeune de son âge : se rendre au commissariat en camionnette, faire sauter le commissariat, marcher dans la rue, tuer les piétons, prendre un café, tuer le serveur, se rendre au boulot, tuer son boss, sortir dans la rue, tuer les piétons, aller au salon de coiffure, tuer les clients, etc... Monotonie on vous dit, comme ces vieux qui jouent au loto avec leurs gros feutres fluorescents alors que le monde prend fin devant eux quand s'égrène la litanie sans fin des chiffres tirés au hasard. C’est le thème central du film, ces vieux qui jouent au loto. La mort tout autour, ils notent avidement les chiffres qu’une speakerine déblatère ad nauseam, corps gris dans des vêtements trop larges, épaisse lunettes et les petits enfants le week end pour le barbecue. Au milieu du genre humain, le silence ponctué de numéros aléatoire et des bruissements des cases qui se remplissent. On ne peut pas définir la mort... on ne peut que l’approcher... et ceci définit notre présence humaine.

 

C’est comme dans l’album de Houellebecq, exactement la même chose. Tout disparaît au profit de l’informationnel ; bientôt le dialogue des machines remplira le cadavre vidé de la structure Divine, les gens se déplaceront courbé en silence avant de s’enfuir hors du monde. Une lente érosion de nos systèmes critiques, de nos moyens d’agir. Tous les combats se multiplient, l’humanité n’a jamais autant été célébrée : on organise des festivals pour guérir le sida, des lancers de ballons pour sauver des otages, le festif est devenu un animisme, tout comme la Terre. L’écologie triomphante remplaceras nos cadavres par des plantes, on s’indignera de tout en allant faire la même chose que les autres ! Dans le fatras d’informations émergent quelques data sensibles : des chiffres qui rempliront des grilles. Tout existe, tout à lieu, tout est phénomène. Sortir les flingues c’est une manière rassurante de se constituer une individualité en marge de celle des autres, de s’échapper du courant pour trouver un chemin unique. C’est une démarche existentialiste au même titre que de violer des enfants ou faire le tour du monde en voilier ; explorer des territoires inconnus quand tout est cartographié, que tout l’espace est rempli de médias informatifs, d’informations en direct et de chiffres aléatoires.

 

La mort même est partie intégrante du processus. Un mec armé peut faire descendre le chaos sur Terre dans ton centre ville, avec internet et une solide condition physique, un plan bien préparé s’il sort de nulle part assure un succès immédiat. Il faut juste choisir en se rasant le matin si on va travailler ou tuer 100 personnes. Le ciel est dégagé, les conditions météo agréables pour un automne bien que le ciel soit grisâtre, le taux d’humidité stagne dans les 60%, tous les gens veulent rentrer chez eux ce soir, en famille. C’est une affaire de chance et de hasard, et surtout être bien méthodique. Il ne s’agit pas d’un jeu ou d’être célèbre, c’est une occupation. Il n’y a pas de motivation particulière (les jeux vidéos, la politique, la télé ou la musique), non juste combler du vide. Il n’y a aucune revendication, aucun message. C’est pas une angoisse... c’est pas métaphysique... c’est la fin de l’Homme... il y a un alignement, un axe qui va de l’arme à la cible en passant par l’idée.. c’est horrible ce qu’il se passe non ?

 

Conçu comme un one-shot brut de décoffrage, RAMPAGE est le film le plus épuré de Boll ; pas d’effets débiles ostentatoires, pas un scénario qui part dans tout les sens, juste une idée et une caméra, et plein de choses à tuer. Bon c’est pas très bien foutu, les acteurs vont du convenable à l’épouvantable, mais le film est cohérent, et d’un seul bloc il exprime toute la frustration d’un gamin. La narration est même plutôt surprenante car l’intégralité du film est dévoilée dans les 3 premières minutes : tout le métrage ne sera qu’une redite constante, l’infernale répétition d’un plan parfait fruit d’un calcul méthodique assené avec calme et froideur. En fait on à l’impression que toute la mise en scène, tout le dispositif peut s’écrouler à tout moment, comme l'entreprise de Fletcher. C’est ça l'intérêt du film, ce qui fait qu’on ne sait jamais ou on va. Cette fragilité comblée par de la haine, qui conduit à choquer à tout prix, certes, mais à faire du cinéma quand même, au mépris de tout bon sens. Le film met en danger le spectateur, c’est pour ça qu’on est là. Pas de psychologie, pas d’explications, pas de morale, c’est une volonté versus un mur inébranlable et le spectacle de l’agonie d’une société mortifère. La créativité est morte quand on l’a proclamée, et loin de s’avouer vaincu Boll balance tout ce qu’il a dans une entreprise insensée et de mauvais goût, mais une entreprise qui suinte le désespoir et la sincérité. Un film malade, chaotique, qui a l’extrême horreur de ne se révéler n’être rien de plus qu’un film. C’est pas du Wim Wenders, c’est Luchini à l’île de Ré. On vous vend pas les grands espaces ou l’aventure, on vous met le nez dans votre banlieue bourgeoise ou il ne se passe jamais rien, et on vous tire dessus aléatoirement ! Gratosse ! Zéro espoir mon pote ! Le bon numéro, c’est tout... La grosse déglingue en somme.

 

 

 

Un film prémonitoire.

 

 

 

 

 

 

Norman Bates.

 

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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Norman B 14/10/2011 08:51



Sans doute, mais c'est voulu comme une simple allusion, mon but n'étant pas de parler de Muray mais bien du film qui illustre bien certains textes.



Guy Georges 13/10/2011 17:47



Critique sympathique mais qui donne l'impression de lectures de Muray pas trop bien digérées ...