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(Photo: "L'Âne et mes Treize Lunes" par Dr Devo.)

 

 

Pour sa deuxième collaboration avec le réalisateur Steve Mc Queen, Michael Fassbinder joue ici le rôle d’un sex-addict dont nos confrères des tabloïds se feront une joie de vous faire le détail de la panoplie. J’ai envie de dire, à chaud, à froid, comme vous voudrez, que c’est non pas la partie la plus faible, mais étrangement la plus implicite. On n’est pas du tout dans la complaisance de l’accro au porno de type compulsif, ou plutôt si, et même en phase terminale -et c’est évoqué quand son boss lui fait l’éventail de ce que l’on a trouvé sur son disque dur de boulot-, mais cette addiction recèle bien d’autres ressorts. Dans les grandes lignes, notre héros est quelqu’un qui a "les moyens" de vivre sa "perversion" : grand consommateur de porno en ligne et de professionnelles, on ne sait pas bien ce qu’il cherche puisqu’il peut se lever quasiment toutes les filles qu’il veut (dans le métro, ou bien la blonde que son boss voulait se faire au bar, ou bien sa charmante collègue) et dans la façon très routinière où cela nous est présenté, on est en fait pas très très loin de AMERICAN PSYCHO mais sans le psycho, ou avec un psycho plutôt modéré, avec juste un peu plus de sexe que le Michel Blanc moyen.

 

Nous expliquerons bientôt pourquoi nous nous attardons tellement sur les considérations psychologiques qui vont suivre, mais au fur et à mesure que l’intrigue d’avance, et grâce à l’introduction du personnage de Carey Mulligan (dont nous apercevons enfin avec bonheur la petite chatte épilée, pour ceux comme moi qui ont étés déçus par DRIVE, enfin, de ce côté-là … –des questions ?) le film prend définitivement les atours d’une thèse de doctorat, et révèle son sujet principal : "l’amour au temps du capitalisme". Et c’est toujours grâce à ce personnage de petite sœur envahissante que se définit un peu plus le motus operandi du personnage de Fassbender, notamment grâce à la scène absolument GIGANTESQUE entre le frère et la sœur de dos sur le canap, révélant littéralement le gouffre existentiel qui sépare les personnages. Notre héros est juste quelqu’un qui s’est assumé en tant qu’adulte, et qui compose tant bien que mal avec les contraintes du monde tel qu’il est. La recherche de la jouissance à tout prix, et ce sont les seuls moments véritablement compulsifs, le submerge bizarrement à chaque fois qu’il est dépassé, c’est à la fois un exutoire et une façon de reprendre le contrôle sur sa vie. Et c’est avec ce point préçis que nous entrons seulement dans le cadre de la perversion.

 

Car le sexe est aussi un espace de pouvoir et de domination. C’est là également où il faut rendre hommage aux qualités d’écriture du film. On dit que l’un des effets pervers de la pornographie en ligne, du fait de la position du spectateur, est de couper les liens avec la réalité, car par définition, cela n’existe que pour "satisfaire une pulsion" et l’on craint evidemment de fait que ce soit la capacité même de l’individu à vivre un échange qui ne soit définitivement amputée, ce qui rappellons-le, est un enjeu crucial du XXIe siècle (la déshumanisation, d’accord soit, mais au profit de quoi si ce n’est la marchandisation de l’individu) d’ailleurs la question du sens de l’union est soulevée, et ce en plein milieu du film, au moment de la scène de dîner entre Fassbinder et sa collègue. Jusqu’ici tout va bien comme dirait l’autre, si ce n’est qu’au moment de passer à l’acte, notre héros se retrouve incapable d’honorer sa compagne puisqu’il se retrouve dans un espace dont il n’a pas l’habitude, celui de l’échange amoureux donc, celui où l’on domine tour à tour, et là voyez-vous ça ne marche pas et il est tout perdu. C’est là que la mise en scène intervient avec brio : quand justement il se tape une professionnelle juste après le départ de sa collègue. On pourrait croire que c’est pour regagner confiance à ses propres yeux, certes mais pas seulement. Car il se la tape, certes mais pas n’importe comment, je dirais même : contre la baie vitrée, comme cette inconnue qu’il avait entre-aperçue un soir de jogging tandis que sa sœur se tapait son boss dans ses propres draps. Et là, tout s’éclaire, le pourquoi des grandes vitres la garconnière, louée originalement en vue de ses ébats avec sa collègue (c’est là où –il me semble- le film rejoint brillamment l’ANTICHRIST de Lars Von Trier, car finalement les personnages sont "existentiellement" tiraillés entre le vital et le superflu, sous sa manifestation la plus ultime, la jouissance) et implicitement l’actualisation d’un fantasme. Et ça, en terme de profondeur de caractérisation, de personnage, c’est sublime. C’est pour ça j’ai comme envie de me moquer un peu, en montrant comme ça du doigt LA DELICATESSE à l’affiche à côté, avec Audrey Tautou.

 

 

Une des critiques les plus immédiates que j’ai pu entendre à propos de SHAME, c’était alors que j’étais encore dans la salle, au moment du générique de fin, comme quoi la narration s’ancrait volontairement, et un peu trop, dans "l’implicite", et c’est à mon avis le gros problème de l’Art Contemporain en général, quelque chose qui pourrait même faire frémir notre bon Docteur, car c’est le "mystère poétique" même qui est en jeu. L’ Art doit-il être/devenir Dogmatique, ne serait-ce que pour faire la preuve "qu'il ne dit pas n’importe quoi' ? Je pense également à un tableau exposé au Musée d’Amsterdam, tout en écriture anamorphique, qui, frontalement ne laisse voir que des motifs abstraits, mais sous un certain angle laisse entrevoir son message : "IL N’Y A RIEN D’AUTRE A VOIR QUE CE QUE VOUS VOYEZ". Bien sûr pour quelques-uns, faire usage du registre contemplatif pour donner une pseudo-profondeur à leur ouvrage relève de l’opportunisme le plus abordable –mais c’est loin d’être le cas du réalisateur Mc Queen. A l’image de l’héroïne incarnée par Sasha Grey dans l’avant-dernier Soderbergh, THE GIRLFRIEND EXPERIENCE, où une prostituée tombée une fois encore dans le piège illusoire du Grand Amour se retrouve conformée dans ses choix de vie, SHAME retranscrit avec brio, par le biais semi-prétexte de l’addiction au porno, la transformation – et ce à son corps défendant (je répète) – d’un séducteur en prédateur, et j’insiste sur ce point, qui est logiquement ce que l’on pouvait attendre d’un tel sujet, si ce n’est, et bien, que ce ne sont pas pour les raisons que l’on croit.

 

Certes il y a l’insatisfaction, qui devient frustration et génère la volonté de pouvoir, aussi dans ses pires moments, notre héros en manque de compensation au regard de sa propre aliénation, finit par marcher comme "un Dieu Sur La Terre", à moins que ce ne soit comme le Diable (la scène du doigt dans la chatte, où vraiment Fassbender laisse entrevoir son gros potentiel luciférien) ou bien comme le Père des Dieux Grecs, habité par une fringale gargantuesque : backroom homo, puis deux nanas en même temps. NB : Dans les deux cas, ne pas perdre de vue la tendance dominatrice du sujet, et en même temps la prise de conscience de la vacuité de sa jouissance, jamais au bon moment, jamais au bon endroit, jamais comme qu’il voudrait, bref, de  son propre cercle vicieux –mais c’est le "fardeau" de l’homme moderne n’est-ce pas, toujours trop loin, ou bien trop près de l’objet de son Désir. Et bizarrement, encore une fois, c’est au moment où il est dans la dispersion (le superflu) la plus totale que le vital se rappelle à lui, par le biais de sa sœur (attention spoiler, oui mais non c’était juste pour refaire à nouveau un parallèle avec ANTICHRIST. J’arrête là, on va croire encore que je fais trop mon malin). Mais par contre, dans ses bons moments, et bien notre Héros est obsédé non pas par le Sexe, mais par l’Amour, le Grand, le Gros, le Fusionnel, mais pour réaliser hélas, et c’est toute la trajectoire du film, que c’est un fantasme "comme un autre", et pour le prouver, le film s’ouvre et se referme sur les deux mêmes personnages : lui, et une inconnue, dans le Métral.

 

L’inconnue, fringuée comme elle est, renvoie à cet idéal doucereux-mode de la Bohème, et notre Héros qui lui est déjà un peu comme dans la chanson GRACE (des questions ?) de Jeff Buckley la désarme quelque peu en lui proposant le Grand Saut (pas celui-là, l’autre. Celui dans le Vide) malheureusement il (spoiler). Quand il la retrouve, ce n’est plus le même idéal, c’est le modèle institutionnalisé (avec plein de baleine morte sur la figure –c’est déstabilisant, je renvoie à ma description du début, on pouvait quand même espérer une Amoureuse De La Nature) y compris avec le Kit sur un doigt, et cette fois toute prête pour La Grande Ballade. Notre héros entre-temps a lui aussi bien changé, et grâce à l’intérêt du réalisateur pour l’éventail des expressions faciales de son comédien tout au long du film, on comprend tout à fait ce qui lui passe par la tête. Comme le dit Umberto Eco dans son livre LES LIMTES DE L'INTERPRETATION, pendant en quelque sorte de son best-seller des Facs L'OEUVRE OUVERTE : "s’il y a bien quelque chose qu’on ne peut pas faire dire à un film, c’est ce qu’il ne dit pas." et nous parlions d’implicite tout à l’heure, le seul passage  vraiment martelé dans le film, où l’on aperçoit donc un peu de porno, c’est quand le héros se débarrasse de ses revues, et c’est filmé comme les prises de drogue dans REQUIEM FOR A DREAM.

 

Etonnant non ?

 

 Nonobstant2000.

 

 

 

 

 

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Jeudi 12 janvier 2012 4 12 /01 /Jan /2012 20:22

Publié dans : Corpus Filmi
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