TENTATIVE DE SIDERATION : Cannes Focale, saison 3/épisode 2 !

Publié le par LJ Ghost

 

 

 

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[Photo: "Honte Sur Vos Scalps" par Dr Devo, d'après une photo de MINUIT A PARIS de Woody Allen.]

 

 

 

 

HORS SATAN de Bruno Dumont (France - 2011)

 

 

Aimer si fort, si fort, que l'on va au-delà du sexe, de la mort, la petite et la grande, le microcosme des Flandres et l'omniprésence du divin. Un cadre apocalyptique pour la région préférée de Bruno Dumont, une terre désolée dans laquelle Dieu n'existe plus, dans laquelle la Nature est bleue, sèche, venteuse, berceau de l'homme et métaphore de l'âme.

 

Un vagabond qui campe. Une fille qui l'aide. Une relation forte, passionnelle, platonique, forcément. Des actes qu'on ne peut pas effacer et qui sauvent, un temps, un temps seulement. L'horreur est toujours dans les ténèbres des buissons.

 

Cinéaste du mystique, de l'homme animal, de la frustration, Bruno Dumont se terre encore et toujours, irrémédiablement, dans les tréfonds volontairement inexplorés de l'âme humaine. Si HADEWIJCH était un peu trop régi par son scénario, le réalisateur français a compris ses leçons et part tout à l'opposé. Une trame scénaristique mince mais importante qui n'est qu'un prétexte pour son film le plus austère, sans aucune concession à rien, Dumont s'enfonce irrémédiablement dans son modus operandi à la recherche de la grâce, de la sidération, de l'élévation.

 

Il connaît THEOREME de Pasolini par coeur. LE SACRIFICE de Tarkovski aussi. HORS SATAN est son film le plus fantastique, la magie suinte, expire, sort des bouches en une longue traînée blanche. Les démons hantent le monde, mais le héros, figure profondément mystique et terre à terre à la fois, pourrait être de l'un ou de l'autre côté. Il pourrait être les deux en même temps. Quelle importance. Il tue et exorcise. Et la fille, boule de sentiments qui "sent l'amour" parce qu'on lui en a trop pris, est son lien humain dans le monde. La mer est loin et on l'entend, les oiseaux sont rares dans le ciel, seuls existent le soleil et le souffle du vent. Et la magie. La magie.

 

Si le scénario semble mince en évènements dramatiques, l'évolution narrative est d'une redoutable intelligence, qui bouleverse profondément. Les actes de violence se déportent au fur et à mesure que va le film ; s'ils démarrent en étant éthiquement excusables, ils deviennent rapidement des résultats de la frustration, de la jalousie, relâchant une douleur trop longtemps contenue dans la nature. Présenté comme un film à sketches, des fermetures au noir indiquant un changement de chapitre implicite, les scènes primordiales, épidermiques se succèdent, dans un rythme tendu comme du cristal. Ce que Dumont fait avec le contre-champ, il doit être le seul à s'en préoccuper. L'émotion ne vient pas de la scène, du plan, le film est bouleversant à chaque point de montage, tous les regards ne faisant sens qu'une fois que l'on voit, ou pas, ce qu'il y a derrière.

 

Nous marchons vers rien, nous tournons en rond. Nous entendons la mer sans la voir, nous voyons les oiseaux sans plus les entendre. La question n'est pas de savoir s'il y a Dieu, c'est la vie qui est importante. Se sentir vivant, et courir, et hurler. Et s'élever, enfin.

 

 

 

 

 

TREE OF LIFE, de Terrence Malick (USA - 2011)

 

Le collier de perles de maman qui quitte lentement son cou lorsqu'elle se penche.

 

Un homme, dans la rue, a une crise d'épilepsie. Papa m'emmène loin. Je ne peux plus voir ce qui se passe.

 

Dans un beau jour d'automne, un mercredi peut-être, l'eau de la bassine que je tiens dans mes mains se reflète sur le mur.

 

Des nuages de gaz. Des petits, des grands. Une explosion, la voie lactée. Des volcans, des vagues, partout. Des méduses, des dinosaures, et je pleure. Je ne suis pas encore là. Une météorite me frappe de plein fouet. Je ne vis pas encore, mais l'impact est là, la douleur au plus profond de mon coeur.

 

Papa me dit qu'il va falloir que je sois fort. Que le monde, ce n'est pas pour les gentils. Qu'il faut en vouloir, tout bouffer. Il m'apprend à me battre.

 

Un de mes amis meurt noyé.

 

J'ai deux frères. Maman est sublime et je l'aime.

 

Les suburbs sont ennuyeux mais le soleil point toujours entre les arbres. Le cosmos... Le cosmos...

 

J'ai grandi. Je suis au Louvre, je suis derrière une caméra. Maman est toujours aussi belle.

 

J'entends les arbres respirer. Ils vibrent sous mes doigts, sous les coups de couteau que je leur assène sûrement. Les cailloux cassent des vitres.

 

Je n'ai pas de scénario et je m'en fous. Je vis. J'essaie de vivre. Je suis grand mais je suis toujours un enfant, à qui on a donné la clé qui ouvre la porte des souvenirs. On m'a laissé faire ce que je voulais. Enfin. Je peux enfin faire ce que je veux.

 

Papa me force à l'appeler Père. Je ne peux pas. Devant lui j'essaie, et je le déteste. Papa.

 

Ce que je filme s'évanouit tout le temps. Mes images se bloquent sur les visages et s'envolent, toujours, parce que mes souvenirs sont abîmés, ils ne sont pas entiers. Subjectifs. Comme la nature qui fait ce qu'elle veut. Je filme le ballet de ma mémoire. Je filme alors que rien n'est à sa place.

 

Un papillon vient se poser sur la main de maman, et elle lévite devant cet arbre immense. C'est le papillon qui lui a donné ses ailes ; elles sont juste recroquevillées et forment ses longues robes qui ne cherchent qu'à s'envoler.

 

Demain plus personne ne sera là, et les maisons seront sous l'eau. Il y aura bientôt des portes dans le désert, et des lunettes sur le nez de papa.

 

Entre la voie de la nature et la voie de la grâce, j'ai choisi les deux. On ne peut pas choisir entre son père et sa mère.

 

Je m'appelle Terry, et j'ai fait le plus beau film de l'histoire du cinéma. Ou pas. Cela n'a pas d'importance. Fermez, ouvrez les yeux, les oreilles. Je serai toujours là.

 

Je suis un enfant à qui on a tout donné. Je suis un enfant qui filme la pureté, la grâce, je filme mon corps et mon cerveau et mon coeur, et j'élève. Mon film est haut, très haut, trop haut. Je suis mon film et je suis un enfant. Je viens de naître avec le cosmos et je ne peux pas mourir.

 

Pas tant qu'il y aura papa, maman et mes frères sur la plage.

 

 

 

 

 

 

LE HAVRE de Aki Kaurismäki (Finlande, France, Allemagne - 2011)

 

Dans un célèbre port normand, André Wilms est cireur de chaussures et marié à Kari Outinen, qui a quelques problèmes de santé. Il fut écrivain, et eut un petit succès critique, mais a préféré retourner côtoyer les vrais gens et s'occupe de leurs souliers. Dans un container, des réfugiés congolais se dirigent vers Londres, mais s'échouent au Havre. Le jeune Blondin Miguel arrive à s'échapper, et Wilms parvient à le recueillir. Sauf que le commissaire Jean-Pierre Darroussin est aux trousses du fugueur.

 

S'il aurait pu très facilement tomber dans le film social de fort mauvais goût, Kaurismäki a plus de bouteille que cela et est particulièrement espiègle. Si la narration n'est pas particulièrement originale elle a le mérite d'être assez simple, linéaire, mais pas exempte de jeu. En donnant la part belle aux petites gens du café du coin, impayables et splendides trognes de comptoirs et de quartiers vieillissants mais ne se rendant pas compte que le monde marche loin devant eux, il évite facilement l'écueil d'un MIC-MACS A TIRE-L'ARIGOT en utilisant un mode opératoire très étonnant et source de toutes les émotions, et elles sont nombreuses, que procure le film.

 

Plusieurs choses frappent à mesure que les leviers de mise en scène sont tirés. D'abord le jeu des acteurs, absolument emprunté à Bresson, dans lequel les "modèles" ont très peu d'intentions et se contentent de déclamer à qui mieux mieux des lignes de dialogue très, trop écrites. Ils sont tous mauvais comme des cochons et d'une grande précision. C'est physique, c'est burlesque, c'est formidable et déporte rapidement les appréhensions que l'on pouvoir avoir après un pitch pareil. Pareille chose amène beaucoup de distance par rapport au scénario mais rapproche considérablement des sentiments en n'étant pas obnubilés par des performances mais pas la mise en scène elle-même. Qui contine d'ailleurs à jouer, par exemple avec cette lumière incroyable, d'une richesse inouïe, qui n'arrête pas de jouer avec les ombres, avec les projecteurs qui s'allument en plein milieu d'une scène. Autre jeu, celui du décor, qui plante définitivement le microcosme, la micro-société hors du monde. Un petit coin de paradis désuet, où les laissés pour compte s'entraident, où les problèmes d'argent ne sont pas des problèmes, où les téléphones sont vieux et même pas portables, où les voitures sont rutilantes, où les flics portent des impers et des borsalinos noirs. Quand en plus le film, très drôle bien sûr, se termine sur un moment de pure Poésie qui n'est possible et accepté comme allant de soi uniquement parce qu'il y a eu toute cette construction en carton-pâte tout autour...

 

LJ Ghost.

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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Martin R 15/06/2011 09:08



Très bon texte sur le dernier Malick, qui effectivement aurait pu (du ?) être le plus beau film du cinéma. Aurait pu seulement, car il reste malheureusement je pense un petit côté arbitraire dans
le choix des moments où le macro et le micro s'immissent dans le film.


Le plus grave, ce sont ces plans avec la mère qui volent (et va nous vendre un flacon de Dior ?) ou les passages oniriques qui puent le new age et la pub Matmut qui grèvent totalement la hauteur
métaphysique et esthétique que peut prendre le film (rarement, voire jamais, des enfants n'ont été si incarnés au cinéma)...