TERRITOIRES de Olivier Abbou (France/Canada-2011) : Apologie du Deux-En-Un...

Publié le par Nonobstant2000

boobs-devo.jpg

[Photo: "Finite=Alright" par Dr Devo.]

 

 

 

 

Attention spoilers.

Je sais c’est mal mais rarement j’aurais eu autant envie d’écrire sur un film, tant celui-ci regorge d’idées aussi bien purement visuelles que proprement narratives, un vrai Festival à lui tout seul, surfant entre plusieurs registres avec une précision rare dans ses interventions formelles, ne rechignant pas sur les expérimentations, auxquelles la nuit et le brouillard viennent magnifiquement servir de cadre et donner l’unité à l’ensemble . Là tout de suite, le seul exemple qui me vienne à l’esprit, en terme d’aboutissement, plus ou moins dans le même registre, serait le MY LITTLE EYE de Mark Evans [article du Marquis ici, et article de Nonobstant2000 . NdDrD], qui non content de préfigurer les dérives du cyber-espace et de la télé-réalité, épuisait absolument tout le lexique du langage cinéma en terme de mise-en-scène et c’est exactement de ceci dont il sera question à propos du film d’Olivier Abbou.

 

On a pas manqué (Dieu Merci) l’aspect critique sociale du film (la référence aux camps de Guantanamo est immanquable) il n’empêche, TERRITOIRES n’est absolument pas un truc de petit malin surfant comme ça sur la vague de l’actualité, le réalisateur pousse au contraire la réflexion, l’égrène, point par point, sans en avoir l’air, jusqu’à son terme, et la fait rejaillir sur la réalité et la re-questionner, comme toute oeuvre de fiction digne de ce nom. C’est le minimum syndical me dira-t-on, même si le fait est que la majorité de nos productions y parviennent à grand-peine - je sais je me répète, croyez pas que ça me fasse tant plaisir que ça . Le film ose se risquer en dehors de son sujet, et quand il le fait, c’est pour mieux nous y ramener et ouvrir le débat aussi bien sur ce qu’il dénonce que sur la façon de le dénoncer et c’est par là qu’il redéfinit surtout les termes de "fiction contemporaine" même, d’où les quelques emprunts à d’autres lexiques, expérimental, théâtral –nous y reviendrons. Mais décidément, je ne vais pas réussir à commencer..

 

 

Reprenons depuis le début, et pour cela rendons grâce de suite à l’équipe de MAD MOVIES qui a soutenu le film tout le long de sa distribution presque confidentielle en France. Je n’avais absolument jamais entendu parler d’Olivier Abbou (ce qui est sûr désormais, c’est que c’est un réalisateur à suivre) mais la seule présence au montage du canadien Douglas Buck était pour moi un argument suffisant, son remake du SOEURS DE SANG de Brian De Palma, SISTERS, m’a personnellement laissé sur le carreau pour des décennies (photographie incroyable, direction d’acteurs et mise-en-scène époustouflantes) mais malgré cela, j’ai réussi à passer à côté (sous vos applaudissements) de la diffusion en salles, ce qui fait que j’en parle seulement maintenant, un peu après la bataille. Le problème étant que, depuis le visionnage de celui-ci sur le câble, je ne dors plus. TERRITOIRES pourrait presque être une légende urbaine, c’est un peu NOTRE cauchemar personnel à chacun , nous autres issus de la classe moyenne (oups) , à savoir une certaine forme d’autorité zélée -ici la douane- en roue libre : impunité la plus totale, 4h du mat, de retour d’un mariage, enfin bref, des choses qui se font et dont on ne croirait jamais qu’il faille trop s'en justifier outre mesure. Les choses dégénèrent et on en arrive rapidement aux gourmandises de la fonction , je vous le donne en 2000 (Car Tel Est Mon Nom) : la Procédure , qui , en soit, pousseraient n’importe quel individu au crime, jusqu’à ce qu’effectivement un de nos personnages en fasse les frais un grand coup.

 

Alors alors, moi qui guettait mon Douglas Buck, alerte sur la moindre saillie de montage, je suis déjà forcé de constater qu’on ne lui pas filé n’importe quoi dans les pattes non plus. Les premières minutes en plans serrés dans l’espace confiné de la voiture sont somptueuses (je le dis maintenant, le reste est plus qu’à la hauteur également), les personnages très bien campés et la progression de la situation n’est jamais forcée : l’autorité n’a pas à se justifier et donc elle ne le fait jamais, c’est comme à la maison, et ce n’est que le début en ce qui concernera la petite mécanique de précision narrative qu’est le film.

 


 

PHOTO-1-territoire-devo.jpg

[Photo: "Les Frères Sartres" par Dr Devo.]


Hélas toutefois, on reconnaît les pyjamas, on reconnaît les cagoules, il est 2h du mat aussi (pour moi) - je commence à bailler, je me demande bien comment nos personnages vont finir par renverser la vapeur et s’en sortir, qui survivra, qui ne survivra pas. Ben ouais, c’est ce que j’attendais, je pensais que c’était un film comme ça. Le contexte posé si rapidement toutefois aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Lorsque l’on découvre ensuite que nos douaniers n’en sont pas, je me régale encore de la qualité de cette scène de caractérisation– parfaitement réussie, collée au déroulement de l’intrigue avec la venue du shérif du coin –, je suis forcé de déduire que TERRITOIRES semble bel et bien ouvert à la digression, mais pas n’importe comment, et que tout a son importance. Je passe volontairement sur certains points, on a parlé de la mentalité sécuritaire post-11 Septembre, du fait également que la retranscription des méthodes de cassage de tête n’était que trop ressemblante à celles employées par les Services Secrets. Tout cela fait son effet : ça ne manque pas, les personnages s’effondrent de jours en jours (c’est vrai qu’on les a marqués au fer pour commencer), mais le réalisateur a le tact de s’arrêter là où il faut. Il suffit juste qu’un finisse par en "dénoncer" un autre, on ne s’étonne plus pourquoi les amis deviennent des ennemis sous la torture, quand leur propre survie est en jeu, et c’est tout ce qu’il y a à comprendre j’ai envie de dire.. Au milieu de tout ça nos tortionnaires, dont les motivations n’apparaissent vraiment qu’en filigranes, ici et là sans jamais être matraquées justement, juste voilà ce que ça donne quand Monsieur-Tout-Le-Monde fait son Patriote. Mais on ne m’a toujours pas tout dit, quelque chose cloche toujours, je ne sais pas quoi.

 

Pourtant j’ai eu droit à ma séquence tentative d’évasion et c’est là que le montage nous fait un petit pied de nez, très vite- ça ne dure pas très longtemps, mais d’un coup d’un seul, notre resquilleur à force de courir entre les arbres en cut, finit par galoper la tête à l’envers, le sol au plafond comme qui dirait. Si ça c’est pas osé, alors c’est juste légèrement couillu , puisque ça nous sort totalement de l’action, en la dédramatisant complètement. Quelle drôle d’idée n’est-ce pas, si ce n’ était une façon supplémentaire de prévenir que l’on va prendre méchamment du recul par rapport à la situation. Quand l’un des prisonniers (une) finit par nous réciter – nue mais épaulée par un recadrage savant ( crucifiée en gros -quand je vous disais qu’on est au théâtre ce soir, si ça c’est pas du cadrage et de la scénographie), le code pénal et l’éventail des statistiques des disparitions inexpliquées c’est comme si le film se clôturait sous nos yeux, parce que c’est plus ou moins comme ça que l’on finit une pièce de nos jours.. sauf qu’on est à peu près au milieu, je commence à me demander VRAIMENT ce qu’on essaie de me dire parce que ça semble parti pour continuer...

 

 

Attention spoilers (j’avais prévenu). [Si vous n'avez pas vu le film, gardez pour vous le plaisir futur et arrêtez de lire cet article ! NdDrD.]

Et bien sur, c'est quasiment un deuxième film. Qui n’est en réalité qu’un autre chapitre, initié par l’irruption d’un personnage nouveau, qui devra entre autre rassembler des indices que nous spectateurs, possédons déjà. Comme UNE NUIT EN ENFER, TERRITOIRES c’est deux films en un. Même si la seconde partie est autant emphatique que la première, c’est le point de vue qui a changé et qui déboule dans l’histoire -sans être lui-même sans histoire-, postulat merveilleusement développé d’ailleurs dans la séquence onirique qui en dit long sur les facultés intuitives du nouveau venu. On pense discrètement (peut-être) au Dale Cooper de David Lynch dans TWIN PEAKS – c’est pas la plus sotte des références et certainement pas la plus déplacée – mais c’est accessoire, tant ce qui finit par être important ici c’est que l’univers personnel du héros fasse écho - douloureusement- à la thématique globale. Et dans la foulée, Olivier Abbou repose une bonne fois pour toutes les rapports entre fiction et réalité, ainsi que les canons du héros contemporain, sans nous faire gober des couleuvres. "Quelle trempe d’individus faut-il vraiment pour en finir avec ce genre d’oppresseurs ?"

 

Le réalisateur ne s’attarde pas à essayer de nous raconter que tout est bien qui finit bien puisque ce genre de pratiques existent, et continuent d’exister. Pour le coup, et malgré le fait que TERRITOIRES marche très bien debout tout seul en l’état, on en viendrait à supplier pour une suite. L’idée pourrait être déclinée à l’infini, voire quasi devenir une franchise, une saga , en conservant simplement le même contexte, mais de nouvelles victimes, de nouveaux enquêteurs, peut-être même d’autres tordus… En tout cas on en redemande, ne serait-ce que pour poursuivre et étendre le cadre de la réflexion.

 

J’en ai peut-être trop dit (à mon sens pas assez !), mais Olivier Abbou aborde certaines de ces questions narratives dans les bonus du DVD (et voici une autre bonne raison supplémentaire de tenter l'expérience). En tout cas, je terminerais là-dessus : osez voir ce film, et avec ceci le deuxième film, le deuxième monde qu’il contient, inclus dans le premier. 1+1 = 3.

 

Nonobstant 2000.

 

PHOTO-2-territoire-devo.jpg

[Photo: "the Jean-Claude Brialy Syndrome" par Dr Devo.]

 

 

Découvrez d'autres articles sur d'autres films en consultant l'Index des Films Abordés.

 


Retrouvez Matière Focale sur Facebook ainsi que sur Twitter.

Publié dans Corpus Analogia

Commenter cet article