THE HOLE de Joe Dante (USA-2009): Et La Gloire ?

Publié le par Norman Bates

oshimadevo.jpg

[Photo : "The darkened Shore Would Not Bother Me" par Dr Devo, d'après une photo de Nagisa Oshima.]

 

 



Des tréfonds d’une civilisation disparue, des quelques derniers hères se mouvant péniblement entre les tumbleweeds d’un désert rocailleux, d’une ancienne musique brouillée par les dérèglements magnétiques, subsiste le souvenir des années précédant la chute. Comme une religion, comme un fardeau à porter dans la plus profonde solitude, on se remémore les derniers spots TV, les derniers tubes entendus avant que le silence et le vent n’abîment pour toujours les derniers hommes. Tendus dans l’espoir, grelottant dans la nuit étoilé, les habits en lambeaux, regarder le ciel. Parler seul, oublier peu à peu les cendres, reconstruire dans la tête une vie qu’on avait pourtant toujours voulu fuir. Parfois, je me sens un peu comme Joe Dante, vieille gloire aujourd’hui inconnue alors que pourtant tout le monde à vu les GREMLINS (meilleur film de Noël), cantonné à réaliser des séries TV pour survivre, tel le dernier des étudiants en cinéma venu. Heureusement, moi je peux quitter le mojave. Joe Dante lui prépare un nouvel épisode des Experts : Miami.


THE HOLE : une famille monoparentale s’installe à la campagne. On est dans la middle-class tranquillou qui vote Obama, confortablement installée dans son quartier pavillonnaire blanc et organise des barbecues régulièrement le dimanche. Deux enfants, une mère “célibataire mais forte”, et des déménagements incessants qui irritent le jeune Dane, ainé en pleine crise d’adolescence qui en veut tellement à sa reum’. Il lui en veut jusqu’a ce qu’il découvre qu’ils ont emménagés à coté de chez Haley Bennett (la bonnasse de KABOOM) et qu’elle organise des après midi entre filles dans sa piscine, soit exactement devant sa fenêtre. Entre les petits pavillons bien carrés et la pelouse toute verte, l’ennui s’épanouit doucement au soleil et les enfants finissent par faire connaissance et vont jusqu’à explorer leur garage ensemble. La vie aurait pu s’écouler sans soucis entre les matchs de base-ball et les virée en pick-up si ce garage ne renfermait pas un trou noir et mystérieux (il fait du bruit quand on met la tête à l’intérieur) qui devient la préoccupation première des ados. Que fait un adolescent quand il a un trou sous la main ? Il essaye de mettre tout ce qu’il a sous la main à l’intérieur, et c’est ainsi qu’ils découvrent que l’enfer est dans le trou, qu’ils l’ont fait sortir et qu’il va ravager le monde.

Jamais sorti en salle (enfin si, quatre copies en 3D pour touts les Etats-Unis d’Amérique, pardon), sorti en DVD comme un film pour enfant et vendu comme tel avec une jaquette ignoble, il faut avoir du cran pour descendre dans l’enfer avec Dante. Et ce serait dommage d’y couper tant le voyage vaut le coup. Evidemment, il y a un aspect enfantin au film. Il s’agit d’adolescents et de leur imagination, problèmes et frayeurs. Mais rien à voir avec un énième teenage movie d’horreur pour pucelles décérébrées, rassurez-vous.

De facture classique au premier abord, THE HOLE se révèle peu à peu extrêmement singulier et devient beaucoup plus qu’un teen-movie horrifique. Le contexte qu’on pourrait craindre de quête initiatique de l’adolescence est bien loin par exemple d’un TWILIGHT et de ses sophistications pudibondes. Ici pas de recherche désespérée de l’amour et de la paternité, il s’agit d’exploiter l’imagination et la psychologie comme un terrain d’angoisse pour ces jeunes américains très fréquentables. Psychologie, le mot est lâché, mais attention, pas question ici de longs dialogues introspectifs ou de réalisme autheurisant : on est bien dans le fantastique et c’est avant tout la dimension latente du passif familial et personnel des héros qui sert de toile de fond à l’horreur, et pas l’inverse.  Ce que fait Joe Dante est très beau, dans une construction sans doute classique : chaque personnage à une Némésis à affronter, une étape à franchir qui fasse appel à des souvenirs personnels et à un blocage psychologique. Du coup,  on a un contexte de base très teen movie avec les copains, les pompom girls, les sororités, le rock FM mais de par cette Némésis intime, on passe soudain à un film très froid, très solitaire où les jeunes sont sortis du groupe et du monde, enfermés dans des visions de cauchemar. Et mieux encore, ce que fait Dante c’est jouer là dessus pour au final constituer une sorte d’anthologie de l’horreur, de THE RING à CHUCKY, en convoquant tous les poncifs du genre : poupées effrayantes, petites filles maléfiques, monstres tapis dans l’obscurité, etc... Sauf qu’on est dans un propos éminemment plus construit qu’un après-midi chez Pierre Tchérnia, et qu’il ne s’agit pas du tout d’empiler les poncifs entre vieux potes assaisonnés au formol: il s’agit bien de montrer ce que les adolescents doivent à la culture, ce que l’imagination à d’important dans la compréhension du monde et la construction d’une personnalité : en fait il ne s’agit pas de faire une compil' de 80 ans de cinéma fantastique, mais de montrer que le fantastique est une interface du réel, un moyen d’ostraciser la peur et de donner un sens à un monde qui repose toujours sur des fondations millénaires inchangées. Et on arrive maintenant à ce que THE HOLE a de génial, la mise en scène comme seul moteur de la relation au réel.

Le film est en 3D, tourné en numérique qui déchire ton peusli. Rien à voir avec les précédents films de Dante techniquement parlant, donc. Là c’est du blu-ray, du high-tech, de la haute définition comme l’environnement dans lequel un jeune d’aujourd’hui grandit. Malheureusement, les distributeurs ayant décidés que personne ne verrait le film en 3D, on ne peut qu’imaginer ce que rendrait vraiment le film, et pourquoi fondamentalement le médium est important ici. La 3D n’apporte pas que des lucioles qui viennent voler autour de vous, ici on va plus loin, il s’agit de fausser la perspective, de casser les structures pour montrer la fuite de la réalité. On parle du médium, parce qu’il est la structure même de l’horreur. Nous ne voyons que ce que l’on nous montre au cinéma. Et ce que l’on nous montre va beaucoup plus loin que ce que l’on voit. C’est le paradoxe fondateur de l’art en général et c’est ici la clé de voute du film : dans un trou on ne voit rien ! Partant du principe que la réalité est inopérante, elle est à recréer chez le spectateur comme chez les personnages du film. En ce sens nous utilisons tout ce que nous avons en nous pour substituer à l’inconnu des schémas préétablis, qui lorsqu’ils s’avèrent faux ou non adaptés deviennent terrifiants. Le quartier, l’école, les rues, les fast-foods, tout est en 3D, avec de la profondeur et du champ. Dés qu’on bascule à travers le trou il n’y a plus de perspectives, il y a des terrains flottants, des fonds noirs, des maisons biscornues, et quantités de symboles qui se font et se défond suivant les gens et leurs parcours. Et même, plus effrayent encore, parfois il n’y a rien. C’est une idée vieille comme le cinéma, mais pourtant avec les technologies actuelles elle acquiert une résonance toute particulière et qui fonctionne peut être encore mieux. En fait, plutôt que d’utiliser la technique pour en donner le plus possible au spectateur (plus d’images, plus de son, plus grand, plus fort) et ainsi transformer les salles de cinéma en parc d’attractions, Joe Dante utilise cette même technique pour ne plus rien montrer, ou tout du moins pour ne montrer que ce qui est en marge du film. En gros, les détails, les textures sont très soignées, les éclairages et les lumières brillent de milles feux, mais les éléments principaux du film et de son fonctionnement sont planqués là ou tout le monde ne regarde plus : au beau milieu de l’écran (mais pas en 3D, alors que tout est en 3D). C’est une démarche que n’aurait pas renié Antonioni ou même Argento : le salut du protagoniste est juste sous ses yeux, mais il ne le voit pas. D’où l’horreur. Et dans THE HOLE, c’est le spectateur et non plus le protagoniste qui cherche le salut. Et hormis la 3D, la photographie est essentielle aussi, utilisée comme chez Argento là encore : des couleurs très vives font immédiatement opposition à des passages sombres, la lumière éclate quand les personnages reviennent au monde et en numérique c’est bien évidemment très marquant, les personnages pourraient ne jamais dire un mot. Ce jeu sur le medium, et donc sur la texture de l’image est à deux niveaux : non seulement dans la technique déployée, mais aussi de par ces fameux monstres qui semblent sortis de mondes et d’époques différentes. Ainsi une des premières choses que vont faire les jeunes héros est d’envoyer un caméscope dans les profondeurs -James Cameron’s style- afin de voir ce qu’il s’y cache. Et dans l’instant, idée sublime : par une suite de hasard, il n’y a que le spectateur qui voit la vidéo ! Les acteurs ont le dos tournés pendant qu’un truc horrible se passe en vidéo. C’est la première phase de la désolidarisation du groupe: l’élément fondateur est invisible dans le film. A partir de là, le jeu est faussé et tout le monde ne verra plus que ce qu’il a envie de voir. Ainsi le spectateur devient immédiatement le quatrième membre du groupe, et il va déguster avant les personnages puisqu’il sera parti sur une piste imaginaire et totalement hors-champ ! Et par la suite ce schéma est décliné pour chaque personnage, chacun se verra confronté à sa Némésis, Némésis qui corresponds à un genre précis de cinéma. Le plus petit, Lucas, est hanté par un pantin, la fille par une écolière, etc... Et à chaque fois Dante à recours à des effets spéciaux traditionnels, non-numériques et issu des années 80 (poupée qui marche à l’envers, film inversé et projeté à l’endroit, etc...). Bref, on est en plein dévoiement de la technique, c’est absolument fascinant.

La trappe, l’imaginaire, les adolescents : la maison, son garage, ses monstres et tout d’un coup une petite vie tranquille devient terrifiante, depuis qu’ils ont ouvert la trappe c’est le monde qui est révélé sous un jour nouveau. Evidemment c’est une métaphore de l’âge adulte, mais on s’en cogne au fond, ce qui est intéressant c’est le jeu. Jeu entre le spectateur et le film, jeu entre la réalité et son interprétation, jeu entre la 3d et l’absence de relief des scènes les plus marquantes, jeu de Dante qui film l’enfer au sein de l'environnement le plus banal possible et qui rajoute des clins d’œil savoureux un peu partout (le personnage principal du film s’appelle Dane, il lit Dante, dans un film de Dante, tu les sens mes gros niveaux de contextualisation ?), et jeu sur la texture de la réalité. Les niveaux de significations sont nombreux et un dialogue sous forme de ping-pong s’établit entre le spectateur et le film. On est ici dans l’antithèse totale de PARANORMAL ACTIVITY où tout est montré, toute la terreur est graphique. Dans THE HOLE les pistes sont suggérées, obscures et dans les marges, tissées de songes ou de phantasmes. PARANORMAL ACTIVITY est distribué au tractopelle dans le monde entier. THE HOLE est quasi inconnu. Il y a peut être une véritable peur de l’imagination aujourd’hui, ou tout simplement un désintérêt pour les choses moins immédiates. En tout état de cause si THE HOLE ressemble à un film des années 80, la mise en scène d’une modernité sidérante prouve que plus que jamais ce cinéma là a une place dans les salles aujourd’hui. Bien plus qu’un quatrième PARANORMAL ACTIVITY. Le cinéma c’est comme le sexe: le plus excitant c’est de monter l’escalier, pas d’en balancer des litres dans la gueule de son partenaire.

Pour autant THE HOLE souffre quand même de problèmes de rythme et d’écriture. A la décharge de l’équipe du film, je pense que c’est du à l’action d’un producteur ou a des coupes à postériori, car plane ici et là une sensation frustrante de fin prématurée. Pas que la fin ne soit pas abouti, au contraire elle est très belle et très angoissante, en dévoilant en quelque sorte les coulisses, mais elle arrive très vite alors que l’introduction du film est assez longue. Rajoutez à cela quelques scènes qui tombent à plat, des éléments bien trop “pratique” (la résolution d’une énigme en 10s), et vous aurez un film qui malheureusement n’arrive pas à concrétiser toutes ses promesses. Mais c’est peut être ca aussi qui le rend si intéressant, et si hors du commun. Et puis merde, c’est suffisamment touchant de voir un film avec des ados auxquels on peut s’identifier sans passer pour des gothiques dégénérés qui ont pour seule préoccupation de fonder une famille à 17 ans et de se bastonner avec des indiens-loups garous-réparateurs de motos torses nus pour que vous courriez acheter le blu ray.

 


Sûr en tout cas que peu de gamines iront se faire tatouer THE HOLE au dessus de la chatte.

Joyeux Noel, meilleurs vœux,

Norman Bates.

 

Publié dans Corpus Analogia

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Florida Bitch 04/03/2013 23:52


Je ne vais pas dénoter énormément du premier commentaire, mais effectivement, merci. Je ne comprendrai jamais pourquoi Dante n'a pas la notoriété qu'il mérite. D'autant qu'il est un des derniers
à ne pas céder au grossier. La critique est très sympa à lire et franchement bien pensée, la dernière phrase m'a franchement fait marrer. Je reviendrai ! 


 

minary michel 17/01/2013 19:21


Merci pour m'avoir incité  à le voir ,;