THE INFORMANT de Steven Soderbergh (2009-USA): L'Oiseau au Plumage de Latex

Publié le par Dr Devo








[Photo: "Tes Maters en Leggings devant le Credit Lyonnais" par Dr Devo.]





Allez, on se remue et on s’en retourne en salle pour de nouvelles aventures, loin des séries bis ou Z que je vous inflige avec douceur et tendresse depuis deux semaines… Et ça tombe bien, il y a du beau linge en salle en ce moment, avant le débarquement de quelques films (Gilliam, Dumont…) qui pourront peut-être faire en sorte que l’année 2009 soit un peu moins poussive que jusqu’alors…

 

J’ai l’impression de faire des articles sur les films de Soderbergh toutes les trois semaines, j’ai l’impression que ce site est consacré à Soderbergh et des fois, j’y pense, et ça me fait peur.

Il y a trois heures, je vous parlais de son dernier film sorti en salle GIRLFRIEND EXPERIENCE. Il y a sept minutes et une seconde, je vous parlais d’un de ses films des débuts, vu pour la première fois il y a quelques semaines, et qui me fit ronronner de plaisir, qui me fit me rouler dans l’art comme un petit cochon patauge joyeusement dans la boue, sans se soucier du qu’en-dira-t-on. SCHIZOPOLIS que ça s’appelle, et c’est bon, mangez-en ! Là, on est reparti avec THE INFORMANT, soixante-neuvième film de l’auteur cette année. Woody Allen va finir par se suicider, je vous le dis…

 

 

Au milieu des années 90 dans les Etats-Unis d’Amérique. Maaatt, … (silence), Daaaamon est un Américain qui a réussi. Biologiste de formation reconverti par sa boîte au monde des affaires, il occupe un poste très très haut placé dans une grande firme d’agro-alimentaire. Il est notamment responsable de la fabrication de la lysine, une espèce de sucre de synthèse issu du traitement du maïs. Ca ne paye pas de mine comme ça, mais voilà un bizeness très très juteux, car de la lysine, on en trouve partout : dans les sodas, dans le Benco, dans les papiers recyclables, dans ton slip et même dans le maïs !

Mais rien ne va plus. Les laboratoires qui extraient et traitent le précieux sucre montrent des résultats bizarres : la lysine qu’il synthétise depuis quelques temps est de mauvaise qualité et a de bas rendements. La firme de Damon perd énormément d’argent au profit de leur concurrent japonais. Et quand Damon subit le chantage d’un de ces contacts commerciaux japonais, justement, il alerte le FBI, soupçonnant là un espionnage puis un sabotage industriel de grande envergure. Quand l’agent fédéral Scott Bakula vient discuter avec Damon, ce dernier lui avoue quelque chose de bien plus effarant encore. Etant en premier ligne des discussions commerciales sur le commerce juteux de la lysine, Damon avoue que le jeu est pipé et que les quelques grands producteurs se sont moultes fois réunis, et continuent de se réunir pour s’entendre sur les prix et garantir un court extraordinaire sur le Marché ! Et cette hypocrisie et cette fraude, Damon n’en peut plus. Devant l’ampleur hallucinante d’une telle information, Bakula propose alors à Maaaat Daaaaaamon de devenir informateur pour le FBI en portant un micro enregistreur. Une enquête de plusieurs années commence…

 

 

Hooooouuuu, j’en vois déjà plusieurs qui quittent virtuellement la salle en se disant qu’un Soderbergh parlant de complot industriel, et d’un petit gars au milieu de tout ça qui prend tous les risques pour prouver l’affaire, façon ERIN BROKOVICH, et en plus co-produit par l’ineffable George Clooney (seewhatimean, seewhatimean, coudecoude ?), ça sent pas très bon, ça sent son petit pamphlet gentillet comme le cinéma américain indépendant (ou pas d’ailleurs) en raffole ! Oh surprise, ben non, les filles, ce n’est pas exactement ça, et il n’y a pas que la vérité qui soit ailleurs, mais aussi le sujet, et là je vous dois quelques explications. Et ce d’autant plus, que ce n’est pas non plus la comédie désopilante et tellement vraie-et-juste que le film-annonce nous promet non plus… Mon style est lourd? Attendez de voir la suite.

 

 

On va commencer par crever l’abcès direct, par rentrer dans le vif du sujet dès le premier round, en parlant de la mise en scène. Bon, toute proportion gardée, le Steven est un peu en mode "imitation of life" comme dirait Kirk Douglas, ou Michael Douglas, ou je-ne-sais-plus-qui, car on retrouve un peu dans THE INFORMANT le modousse opérandaille du film BIDULE CHOUETTE du même Soderbergh qui se passait dans l’Allemagne de l’après-guerre avec encore George Clooney, coudecoude, et dont j’ai totalement oublié le nom. Vous savez le machin en noir et blanc qui voulait recréer l’hollywoodinanité hollywoodissime des ambiances hollywoodiennes des films de ces époques hollywoodisantes là. Ici, on est moins dans la muséographie et c’est heureux. Mais néanmoins, le Soderbergh ne cache pas sa volonté de recréer hic et nunc, l’ambiance "graphique", allais-je dire, des années cinéma 80 ! Costumes gentiment surannés qui sentent encore bon les eighties, look improbable des protagonistes, coupes de cheveux hallucinantes et plus encore photographie "dans le ton" sont donc au menu de ce hamburger que je qualifierai "aux quatre steaks". (Enfin, je me comprends…)


Bon ceci noté, est-ce beau, ma petite Louisette ? Ben, euh… Bah non. Bon, ce n’est pas non plus laidissime. On trouvera le procédé un peu kitsch cependant, surtout que dans la plupart des plans, pas grand chose ne tend vers la volonté de faire quelque chose d’étonnamment beau. Ce ne sera donc pas le léchouillage extrême de GIRLFRIEND EXPERIENCE et autres "petits films" de l’auteur. Ici, c’est plutôt un look, et je vous annonce que j’ai retrouvé le titre du film avec Clooney Clignecligne : THE GOOD GERMAN ! Bon, ça c’est fait… Et maintenant, quelque chose de complètement différent : la critique de THE INFORMANT !

 


Donc, il y a de la direction artistique, en veux-tu, en voilà-dans-ta-face, à qui mieux-mieux. Donc, je l’ai déjà dit, ce n’est pas renversant de beauté, et ce n’est pas avec les photogrammes du film qu’on repeindra le plafond de la Chapelle Sixtine. Comme dans OCEAN’S N, ou N+1, Sodie nous fait un plan basculé, et même à l’envers, et… Et… Et…. Et c’est tout ! Terminé. De temps en temps, il y a un cadre joli, pas de souçaille, comme disait la poète. Mais, grosso mocho, et tu ne parles pas de mère comme ça, bah on est plutôt dans le plan rapproché, pas toujours laid d’ailleurs, mais jamais renversant. Bon soyons clairs, si on fait des statistiques en pourcentages, ainsi que des camemberts sous Powerpoint, on s’apercevra que Sodie écarte, oh oui, oh oui, bien plus que la con(ne)curence. Mais bon, vous me connaissez, moi j’aime bien que ça rolle et ça roque, j’aime les ballades à cheval à grands galops, avec des attaques d’Indiens, et là avec ces petits plans pépères, qu’est-ce que je m’ennuie. Le montage nous sauvera de l’ennui profond, tout juste, en étant correctement alerte, quoique sans beaucoup d’expression, ni beaucoup d’ellipses avec de gros morceaux de sidération dedans. Bref, ça suit le dialogue sur un rythme de footing. Yeah. D’ailleurs, puisqu’on en parle, la seule véritable fantaisie, ce sera une voix-off, celle du héros qui vient perturber régulièrement les scènes en interrompant les dialogues en son-on pour faire passer au premier plan des informations plus générales qui, la plupart du temps, n’ont pas directement à voir avec la choucroute, comme disent les jeunes.

 

 

 

On sait déjà que quand le frigo est fermé, on y passe, à l’intérieur du frigo, des séries japonaises débiles. Mais comme disait notre super-héros préféré (non, ce n’est pas moi mais c’est gentil d'y avoir pensé quand même, bisou!), "Les carottes sont-elles cuite ?"

A cette question, je réponds, bizarrement, non… Et bienvenue dans le monde merveilleux des paradoxes. Car je vous fendais la mèche plus haut, en vous disant tout d’abord que le film n’est pas vraiment la grosse poilade de comédie annoncée. Le sujet, même s’il contient quelques loufoqueries basées sur le fait que Damon, homme d’affaires assez brillant, tout à fait professionnel et dont on se doute qu’il n’a pas volé son superbe poste, est aussi quelqu’un d’assez terne, et encore plus une espèce d’idiot, au sens large, un type qui ne mesure guère la portée potentiellement destructrice de ses actes, même s’ils sont relativement courageux - et qui s’engage dans cette lutte contre l’injustice de manière bêtement aventureuse - n'est donc pas spécialement rigolo, et bon courage pour retrouver le sujet de cette phrase. Donc, ce n’est pas le valeureux chevalier blanc surpuissant, mais seulement  un très bon professionnel doublé d’un gentil stupide. Et c’est de là que viennent les aspects drolatiques parfois, ou loufoques de l’aventure.

 

Ceci dit, le sujet n’est pas du tout, enfin pas vraiment, l’affaire d’abus de pouvoirs débouchant sur des milliards de dollars au détriment du petit peuple des consommateurs. Non, Madame ! Le sujet du film, c’est Matt Damon, et à la limite, sa quête de justice a, curieusement, un aspect complètement secondaire. Dansons alors le mambo numéro cinq sur ce paradoxe numéro deux.

Je touche du doigt, et vous avec moi, ho oui, ho oui, l’aspect le plus intéressant de THE INFORMANT. Et ce n’est pas du paradoxe de collégiennes, mais du bon vieux paradoxe vétéran des trois guerres, du musclé, du pas rasé, et du sur-armé, sur-entraîné. Yo te dice porque.


On ne s’en rend pas compte tout de suite. C’est que nous, on est venu pour une enquête solide et là, le Sodie, il charge la barquette ! L’enquête est longue, très longue : la recherche des preuves est rébarbative et demande de l’endurance. L’affaire est compliquée, les ramifications sont nombreuses. Soderbergh a en plus pour lui de ne pas donner un film chronologique complet. On ne voit pas tout, on comprend le gros du mécanisme, mais il y a des ellipses nombreuses, des choses passées sous silence, faute de temps, nous disons-nous. Donc, cette enquête c’est un gros morceau à avaler, si je puis me permettre, où on se perd quelquefois, même si on finit toujours par comprendre, dans les grandes lignes, les tenants et les aboutissants.

Ce paradoxe a une double lame qui empêche le poil de repousser, en plus. C’est que, dès le départ, comme on suit Damon partout, l’effet est encore plus présent, Sodie raconte les mésaventures professionnelles de son héros mais place aussi beaucoup de scènes intimes, soit dans sa famille, soit simplement avec sa fidèle épouse.  Et là aussi, il y a des choses non-dites dont nous ne sommes pas au courant, et des ellipses de sens. Dans les deux domaines, professionnel et intime, les personnages plaisantent ou réfléchissent sur ceci ou cela sans que nous sachions de quoi  ils parlent, ce qui complexifie encore le film. De ces trous de sens, on ne sait pas trop quoi faire. On se dit que ça sent le twist à Saint-Tropez et les yeah yeah, on se dit qu’il y a des anguilles sous les roches, on attend le troisième acte révélateur.

 

En fait, ce n’est pas entièrement qui se passe. Ce qui va apparaître est assez surprenant : on va pénétrer dans l’univers de Damon. Voilà qui est bien étonnant car grosso modo, ce gros Damon grimé, cet espèce de beauf de la upper class, bah il n’est pas bien passionnant, et on va pas en tirer grand chose, et d’une. On se dit que dans ces trous, on nous manipule et on nous cache des choses. Et plus on approche de Damon, plus on effleure puis caresse sa bêtise, plus le film s’enlise, sentiment délicieux, plus cette histoire de malversation s’englue, plus on dévie, plus ça patine. Ca, c’est quand même pas mal. Il y avait dés le départ des non-dits, des choses inconnues dont on constatait quand même les répercussions à l’écran, on cherchait du sens, en vain. Un sentiment d’absurde nous envahissait. Il y avait même quelque chose de dangereux qui planait, une menace. A ce titre, les moments les plus intéressants du film sont souvent au début, et je trouve les premières scènes avec la femme de Damon et/ou avec Bakula particulièrement réussies, ou plutôt devrais-je dire intéressantes. Quel dommage d’ailleurs que la mise en scène ne fut pas plus gourmande, plus perturbatrice et aussi plus ludique. Elle aurait été alors un délicieux moteur pour se perdre et se réapproprier le sens du film. Je passe.

Et je me rapproche de Damon, encore un peu plus, et la mécanique se grippe, pour entrer dans une sphère plus intéressante que je ne vous dévoilerai pas, et qui contredit bien le pitch du film tel que vanté par sa pub.

 

Par contre, je peux vous parler du deuxième effet pas cool du tout du personnage de Damon. C’est un des rares points où le film se fait un tout petit peu, un petit poil d’embryon de début, sensuel. Pas glamour mais sensuel. Les actions de Damon sont ce qu’elles sont, et ce à quoi nous assistons, c’est l’énorme somme de travail, l’hallucinant labeur qui découle de tout cela. Et ça tombe bien, car c’est exactement ça que raconte le patinage exaspérant mais intéressant du film. On regrette vraiment qu’il y ait quand même trou d’air lors de la partie enquête. Le patinage à suivre n’en aurait été que plus usant et délicieux. Globalement, le film ayant en plus un rythme pépère, on trouvera sans doute que cela aurait pu être plus concis. Certes. Mais il n’empêche, il y a quelque chose de bien foutu dans THE INFORMANT, et grosso modo, c’est son scénario, toute patine dehors donc, qui a aussi le gros intérêt de pousser Damon dans ses cordes jusqu’à l’exaspération. Ça, dans le cadre d’une critique respectueuse de son lecteur, c'est-à-dire qui respecte son plaisir de découverte, je ne peux pas vous en parler. Mais c’est là qu’on mesure la pertinence du scénario, son écriture intéressante qui a su éviter le côté politique pour une exploration plus intéressante et originale.

 

 

Au final, on décode très bien ce qui se passe. Le scénario est vraiment intéressant et très original. Il met le doigt dessus. La première demi-heure nous conforte dans le sentiment de tromperie ou d’illusions, et se construit plutôt sur l’ellipse. Comme c’est relativement complexe, souvent dans l’impression et le non-dit plutôt que dans le stricto narratif, c’est vraiment bien. Ceci dit, le rythme est largement paresseux, et encore plus, la mise en scène se résume à peu de choses. Et même si on prend un plaisir relatif devant ce film, on se dit que le Sodie est un peu feignasse ou méprisant. Il y aurait eu la gourmandise de certains de ses petits films, même GIRLFRIEND EXPERIENCE, ça aurait été quand même autre chose. Mais ça n’intéresse pas Soderbergh qui considère que ses films "grand public" n’ont pas besoin de ce genre d’exigences. C’est une attitude assez antipathique. Et pendant ce temps, entre ses petits films léchouillés et ses grosses machines, l’écart se rétrécit, et au fur et à mesure, le niveau n’augmente pas. Regardez SCHIZOPOLIS. Comparez. Il y a quand même là, dans THE INFORMANT plutôt au-dessus de la moyenne, une philosophie anti-généreuse, assez méprisante, et une impression terrible de gâchis de talent.

Dr Devo.







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Publié dans Corpus Filmi

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Mifune 15/10/2009 14:05


Cher Docteur


tout ceci est bien intéressant mais il manque une chose essentielle ; vous oubliez de mentionner que "y'a d'la stache !" (C'était un message de l'Union française pour la réhabilitation du système
pileux).

Sinon, Imitation of life n'a rien à voir avec la famille Douglas, mais plutôt avec Douglas Sirk. Ahh c'était de l'humour ? Ho ben moi vous savez y paraît que j'y connais rien...

Oui mais voilà, les jeunes générations qui vous lisent (malgré l'âge avancé de votre lectorat, y'a bien quelques jeunes) ne verront pas la subtilité et vous les ferez irrémédiablement tomber dans
l'erreur ! Et ça, la corruption de la jeunesse, vous savez où ça finit ! C'est la cigüe ou le ministère de la Kultur !

Michael Stipe aurait été accepté comme réponse.


Maître Mifune Cappello



Dr Devo 15/10/2009 01:43


Salut david!

On est plutôt d'accord. cela je persiste et signe, le film me semble singer les années 80 même sil se deroule des les années 90. Et ce que vous appelez mise en scène, je l'appelle scéanrio, var
pour moi la mise en scène est globalement pauvre.

Pour le reste nous disons la même chose...


Dr Devo.


David 14/10/2009 23:46


"Mais néanmoins, le Soderbergh ne cache pas sa volonté de recréer hic et nunc, l’ambiance "graphique", allais-je dire, des années cinéma 80 !"

Ben oui, sauf que justement le film se passe dans les années 90, si je ne m'abuse. Personnellement, j'avais compris cette mise en scène et cette ambiance délibérément terne et surannée comme une
volonté de coller, encore plus que par le scénario, au point de vue du personnage de Matt Damon, impression encore renforcée par la voix off dont le rapport avec ce qui se passe à l'écran est
inexistant. C'est de là finalement que vient tout le sel de ce film, me semble-t-il: de la lente découverte dans le scénario de ce que la mise en scène, la voix off et les ellipses nous hurlaient
depuis le début sur ce personnage mythomane et schizophrène qui semble dans une autre réalité. Il semble que les autres protagonistes évoluent dans une sorte de thriller complexe au possible qui se
déroule quasiment hors champ, et que nous assistons à un autre film, celui qui est vécu par Marc Whitacre, un film qui est autrement plus surprenant puisqu'on n'en saisit les enjeux que par
bribes.
La mise en scène serait donc en quelques sorte pilotée par ce personnage qui est à lui seul le sujet et l'objet du film.