TOTO QUI VECUT DEUX FOIS (Italie-1998) de Daniele Cipri et Franco Maresco : Toute l'Education à Refaire...

Publié le par Nonobstant2000

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[Photo: "Search and destroy"]

 

 

Le dernier film du tandem Cipri/Maresco, L'ONCLE DE BROOKLYN est sorti ce 3 Juillet (2013) dans un anonymat qui fait encore froid dans le dos. Je n'essaie pas de faire le hipster, je ne le savais pas non plus. C'est en achetant ce joyau lumineux et déviant qu'est TOTO QUI VECUT DEUX FOIS que je l'apprîtes, parce que les invendus du Carouf du coin attirent toujours mon attention (incroyable, je suis en train de tout vous dire sur moi, c'est super ce qui nous arrive non ?). Surtout quand ils sortent de chez ED DISTRIBUTION, le diffuseur dans notre beau pays des Frères Quay, Jan Svankmajer, Guy Maddin, Harmony Korine, Matthew Porter, Bill Plympton, Andrew Kotting et de bien d'autres pépites encore. Je sais que tout le monde le sait, mais pas encore assez si vous voulez mon avis. L' ONCLE... semble battre la même veine que TOTO..., ce qui est à la fois dommage et en même temps non (j'me comprends): à savoir de nouveau une sorte de segment oublié de la filmographie de Fellini, convoquant en plus cette fois les films de Scorcese et peut-être même le sublime INCINERATEUR DE CADAVRES de Juraz Herz, au vu de la bande-annonce. Dommage disais-je car j'aurais, à un niveau tout à fait personnel, souhaité suite au visionnage de TOTO..., que celui-ci demeura unique dans son univers transgressif époustouflant, que son lexique grotesque chirurgical et imparable se voit transposé et porté vers de nouveaux horizons plutôt que "simplement" repris, mais il doit bien y avoir une raison et de plus, comme on n' a pas vu L'ONCLE ..., on ne sait pas, donc on ne dira rien.

 

Le dos de jaquette nous apprend que la vie n'a pas toujours été facile pour TOTO... Présenté à la sélection officielle de Berlin, il fût interdit tout net dans son propre pays. Le bon côté de l'histoire, c'est qu'au bout d'un procès qui dura deux ans - durant lesquels les auteurs furent privés de toute subvention, ça c'est moins drôle - le film permettra l'abolition de toute forme de censure cinématographique en Italie, le temps certainement d'expliquer au Comité ce que c'est que le cinéma. Mais bon, comme on dit dans le Réseau : "y a pas de petites victoires". Le dos de la jaquette, toujours lui, nous dit encore que l'atmosphère de TOTO... se déroule dans une espèce de fin du monde, et derechef c'est là où j'interviens. Laissez-moi vous dire que c'est encore loin, très loin de la réalité. N'allez surtout pas imaginer un énième truc post-apocalyptique c'est pas ça du tout. Au terme "fin du monde" je substituerais plutôt celui de "grenier de l' Histoire". TOTO..., ce sont les mamelles suintantes de l'obscurantisme, les braises encore rougeoiantes du dernier des barbecues des vanités, c'est le théâtre de la cruauté qu' Artaud a toujours revendiqué, ou bien encore une extension directe et turgescente de celui d'Arrabal (" UNE PUCELLE POUR UN GORILLE"; "LE FOU RIRE DES LILIPUTIENS" - qui feraient tous des films magnifiques; réalisateur du cultissime " VIVA LA MUERTE" et au passage avant tout ça, fondateur du Mouvement Panique aux côtés de Jodorowsky et Topor, mais c'est celui dont on parle le moins et c'est dommage ici aussi). En bref TOTO..., ça se passerait plutôt dans les Vestiaires du Monde et ça sent grave de grave la chaussette ..

 

Mais quel style.

Quelle virtuosité.

 

Je passe d'emblée sur la photographie, d'un noir et blanc somptueusement graphique, granuleux parfois et contrasté à souhait -paraît que c'est donné à tout le monde, en tout cas ça surprend plus personne. Alors tournons-nous vers la mise-en-scène et surtout le talent d'interprétation des comédiens dont la diction proprement amateure -mais totalement assumée- permet à elle seule de pousser chaque situation dans un burlesque abyssal. Comédiens que l'on retrouve parfois grimés, d'un sketch à l'autre (il y en a trois), tantôt en homme, tantôt en femme, tantôt avec une perruque et une fausse moustache, tantôt même dans leurs propres rôles (enfin, espérons que non) et à qui nous devons immanquablement la sève de ce pamphlet iconoclaste. Et la mise-en-scène camarade, impeccable, ne manque jamais d'accrocher la moindre parcelle de ce désordre sublime : quid d'un temps marqué sur une bouche édentée la larme à l'oeil, quid des mimiques aguichantes d'une pute avec du poil au menton, les mots me manquent, c'est d'une beauté proprement indescriptible...

 

...et d'une touchante sincérité, car il est aussi question de beaux sentiments dans TOTO... Le film est parsemé de masturbateurs compulsifs - certains zoophiles même - de don de soi désinterressé, source de dialogues les plus tendres ("tu as le cul d'un enfant... en plus poilu mais bon je l'aime quand-même... oh pardonne-moi d'être aussi brutal mon amour"), Cipri et Maresco piétinent et élaguent avec une joie à peine dissimulée les standarts hollywoodiens (l'approche du romantisme), disneyiens (le souvenir du petit garçon la dernière fois qu'il a vu son papa, qui lui apprenait comment bien piller), voire même hammeriens (non sans parsemer toutefois ces derniers d'une forme élégante de réalisme magique : lorsque par exemple un fantôme déboule dans une scène, cherchant sa tombe ou encore quand un Parrain et un Saint-Homme Faiseur de Miracles joués par le même comédien et qui partagent bizarrement quelques traits de caractère : le premier vous demandera de lui gratter les balloches avant toute audience, tandis que l'autre vous parlera comme à un chien, par principe) , tous passés au centrifuge d'un Nouveau-Réalisme sans-pitié, à la limite du registre Grotesque, mais doté d'une intégrité rarement égalée.

 

 

Ainsi grâce à TOTO..., c'est le coeur serré que l'on repense à la dernière incartade du genre dans notre beau pays, à se demander si nous en sommes encore capables, oui souvenez-vous, longtemps avant la déferlante C'EST ARRIVE PRES DE CHEZ VOUS, Patrick Bouchitey et Jean-François Stevenin adaptèrent une nouvelle de Bukowski pour en faire un cri d'amour drôlatique et déchirant dans la nuit (LUNE FROIDE). Aujourd'hui il n'y a guère que l' Ami Américain Chuck Palanhiuk qui martèle cette fibre proprement irréductible à l'espèce humaine, la connerie, dans ce qu'elle se transcende elle-même, dans ce que elle seule est capable de venir à bout d'à peu près tout (dans son roman "A L' ESTOMAC", notamment) se faisant dès lors définitivement, et irrémédiablement, constitutive. Et indissociable, quand il s'agit de parler de l'Homme Moderne. Et l'Homme Moderne de son côté essaie par tous les moyens de nier publiquement ce fait -avec autant d'acharnement malheureusement qu'il le revendique dans l' intimité, devant un bon buffet et des petits fours, si c'est pas de la contradiction. C'est aussi ce qu'essaie de nous dire TOTO..., avec ses mots à lui, et il fallait bien deux vies pour cela : l'innocent comme le coupable sont jugés par des porcs, et quel que soit le sens que l'on essaie de donner au Monde pour sauver quelques âmes, ça ne suffit jamais.

 

Imaginez, dans trois mille ans ou plus, qu'un seul vestige de notre civilisation aie survécu au temps, et que ce soit TOTO... (- et il peut le faire, il en est capable-) et qu'il soit au final le seul outil dont disposeront les générations futures pour étudier notre époque ..?

 

Et bien ce serait très bien, parce que c'est à peu près tout ce qu'il y a à en retenir.

 

 

 

Nonobstant2000.

 

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Publié dans Corpus Analogia

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