WALL STREET : L’ARGENT NE DORT JAMAIS d’Oliver Stone (USA 2010) : New York, royaume des cieux.

Publié le par Norman Bates

 

 

 

 

 

 

 

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[Photo : Saturne dévorant son fils de Goya, d'après le film WALL STREET : L'ARGENT NE DORT JAMAIS.]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mettons qu’il y ait une maison, ca doit être celle là, et que vous y habitiez. Mettons qu’il y ait une femme, que ce soit la vôtre et qu’elle vous aime, rajoutons y les étoiles la nuit et un extérieur pour vos enfants, pour qu’ils grandissent.  Disons que vous auriez du temps, que vous puissiez y vivre sereinement, envisager un avenir sur le long terme et tracer un chemin dans ce monde… Vous y êtes ?


Vous êtes juste un animal à la recherche d’un toit, et on va vous abattre.

 

 

 

 

Je vais voir un Oliver Stone sur sept : le dernier c’était U-TURN, à l’époque là ou commence l’enfer. C’était très beau, après il s’est lancé dans une série de films politiques et de péplums, si bien que l’envie de retourner en salle s’était estompée. Aujourd’hui je ne saurais dire si c’est le fait de ressusciter d’anciennes gloires du passé ou la promesse d’une bande originale composée par David Byrne et Brian Eno (pour Talking Heads évidemment) qui me poussent vers la salle… En tout cas ce n’est pas pour voir un film de gauchiste sur le capitalisme, c’est certain.

 

J’aurais pu être déçu. Du retour de Gekko aux affaires, sorti de prison et cherchant à se refaire, Oliver Stone semble partir sur un film de vengeance classique style Comte de Monte Cristo avec moult jargon boursier, le tout en arrosant cyniquement aussi bien les banquiers que les traders ou le gouvernement. Et ca en prend le chemin malgré tout au début : Shia LaBeouf jeune trader, petit génie de la bourse rencontre le grand Gekko et veulent se venger du tout puissant banquier Josh Brolin qui est plus ou moins à l’origine de leur faillite personnelle. Ca c’est pour la première demi heure, menée tambours battants, à grand coup de mouvements de caméra dans tous les sens, de courses dans les salles d’affaires, de gros chiffres hurlés au téléphone, mais aussi de virée dans New York, dans les clubs là où il y a l’argent, dans les grands lofts et les soirée caritatives.  Heureusement, ce portrait digne d’un reportage TF1 sur le « monde de la finance », même si plutôt bien mené et bien écrit laisse vite place à quelque chose de beaucoup plus intéressant…

 

Toute la presse à parlé du cynisme du film, pour moi ce n’est absolument pas le cas. En fait très vite des éléments secondaires vont venir prendre une place démesurée dans le déroulement de la narration : omniprésence de films d’entreprises, de graphiques, de courbes, d’animations en 3D, de chiffres traversant l’écran, jusqu'à la boulimie. On l’impression de voir un film de Michael Moore, sauf que tout est faux, et volontairement inexpressif. Stone traite ces informations non pas pour appuyer un propos, mais comme un décor. Les chiffres, les courbes et les schémas ne sont jamais expliqués, ils sont balancés sur l’écran comme autant de pistes dans lesquelles les personnages évoluent. Toute cette esthétique corporatiste et boursière est appuyée plus que de mesure, ce qui donne un aspect film d’entreprise, un style très factice et surtout d’une laideur absolue. Et c’est là que ca devient intéressant ! Loin d’enfoncer un système qui est déjà de fait absurde et injuste (quelques puissants s’amusent avec l’argent du monde dans des tours d’ivoires, bref rien de nouveau depuis 2000 ans), Oliver Stone en aligne toutes les figures, convoque leur univers, s’applique à mettre tout ca en place soigneusement, et une fois que les rails sont posés - au bout d’une demi heure environ- il met un slip sur la tête et traverse WALL STREET en chantant les Talking Heads à tue tête ! Et là c’est le festival : une fois parti, il emmène tout le monde avec lui, à la queue-leu-leu et enchaine des morceaux de films sur la fusion nucléaire ou sur les énergies durables, balance une course de moto tout en mêlant le jargon boursier style actifs toxiques et réflexions sur l’influence de la spéculation sur la crise mondiale. Et cette profusion est aussi visible dans la mise en scène, laidissime et grossière, remplie d’inserts du plus mauvais gout (les scènes de téléphones ! a-t-on jamais vu plus laid ?), pleine de schémas et de courbes censée rassurer ou effrayer. Dans toute cette profusion, certaines scènes ont plus d’espaces que d’autres, notamment les séquences émotions, retrouvailles entre père et fille par exemple, ou suicide d’un des derniers chevaliers blancs.

 

Dans ce maelstrom audio-visuel (le cinéma n’existe plus) où les figures archaïques abondent (ici chevalier blanc, là sbire maléfique ou jeune vierge effarouchée), il n’est plus question de pognon, ca fait longtemps que ca n’a plu de sens. La question qui se pose et que le film aborde de manière sensationnelle c’est celle de la fin du tangible. Dans une ville resplendissante comme New York ON NE VOIT PLUS LES ETOILES. Le sujet est aussi simple que ca : la nuit on voit des lumières partout, même dans les cieux, mais elles sont dans les immeubles, dans les bureaux toujours plus hauts, sur les hélicoptères comme sur les avions qui transportent des hommes d’affaires, tout est voué aux affaires, il n’est plus question que de ca, depuis que la ville à remplacé le ciel. Et les dieux et leurs chevaliers de la table ronde, silhouettes en tailleur réunies loin du Reste (seul 75 personnes dans le monde comprennent ce qu’il se passe de A à Z dans l’économie globale de marché) décident elles seules des marches à suivre et des suites à donner. Elles donnent au monde des signes mystérieux, des chiffres à décoder, des graphiques imbitables et faux, que les medias reprennent comme la bonne parole entre deux chats écrasés. L’illusion du contrôle ou la manipulation médiatique ca ne vous rappelle rien ? Quand aujourd’hui même un gouvernement est impuissant face à une banque, il ne nous reste plus qu’a craindre les colères Divines.

 

"41% des profits totaux nets d'impôts aux Etats-Unis sont réalisés dans le secteur bancaire, qui représente 5% des emplois"

 

C’est véritablement ce nouveau royaume des cieux et sa tour de babel que le film illustre à merveille : entre deux monologues sur les actifs pourris Stone balance sur tout le monde, que ce soit les écolos avec leurs économie verte ("en économie seul les dollars sont verts") ou les jeunes de la génération Nintendo qui restent assis comme des cons devant leurs console, car de toute façon ils ne comprennent rien à l’économie, tout le monde en prend pour son grade. Après tout, c’est une faute collective d’avoir laissé les rennes à ces gens, d’avoir accepté tacitement de nouvelles règles du jeu. Oliver Stone ne dénonce plus, on le sent brisé, il propose juste des trajectoires d’hommes sourds ou aux contraires prêtres des nouveaux cultes, même si on sent bien qu’il a envie de croire que la vie peut se relever, malgré tout et de manière presque tragique, car il est quasiment impossible de lutter contre un système qui sait absorber ses propres échecs (grâce au capitalisme les grands banquiers peuvent même gagner de l’argent sur leurs pertes, et même les mouvements anticapitalistes vendent des t-shirts). Le film se termine par un happy end un peu forcé, dont on ne sait pas trop s’il est complètement cynique ou juste raté, en tout cas il laisse un drôle de gout dans la bouche, comme si même le succès ne nous sauverait jamais du moins pire des systèmes…

 

Que la mise en scène soit illisible et laide, que la musique soit délirante, que les hommes d’en bas crèvent des jeux de ceux d’en haut, que la danse se fasse en rythme, sur le dos des artistes et des derniers Vertueux, voici le programme d’Oliver Stone au royaume des cieux : tout faire peter.

 

 

Comment seulement lui en vouloir ?

 

 

 

 

 

 

 

 

Norman Bates.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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Solsys 02/10/2010 19:46



Juste pour dire que la trame financière du film est tout à fait bien tournée, elle en fait très proche de ce qui s'est réellement passé avec d'autres noms (mais par exemple on reconnaîtra bien
l'affaire LTCM etc.).


Mais effectivement il faut être "du milieu" pour le remarquer (Cf. la BD de Goossens avec "le film d'horrreur du comptable" qui n'effraie que les comptables...), ce qui comme le film "Trader" en
son temps ne fait pas frémir grand-monde. Sauf peut-être les producteurs hollywoodiens (pour une fois qu'on parle de leur monde...)


Un détail chouettosse : à un moment, il est question du Temps (du temps qu'il reste à vivre), comme opposition à l'Argent. Et le film reprend ce thème, mais en l'illustrant façon pub pour montre
de luxe / calendrier d'entreprise. Même sur les Grands Thèmes Métaphysiques, "ces gens-là" voient le monde par leurs yeux. C'est un des thèmes sous-jacents du film.


(Et comme on n'est jamais assez chagrin / mesquin / vil : un renne, c'est la bestiole de Santa Claus, un rêne c'est ce qui sert à diriger un cheval. :D )