WINNIPEG MON AMOUR de Guy Maddin (Canada 2007): Maddin Canada

Publié le par Norman Bates









[Photo tirée de WINNIPEG MON AMOUR.]







Ok, je pourrais vous parler du fait que ce film est sorti il y a de cela deux ans, mais qu’il ne sort qu’aujourd’hui en France alors qu’il a eu le plus grand prix du Canada en terme de cinéma, quand je dis en France je parle en fait de 6 (six !) cinéma dont les deux tiers à Paris, je pourrais m’insurger, me révolter contre cet état de fait, je pourrais dire que le meilleur nous est systématiquement caché, que les trains du canada font des escales non linéaires dans plusieurs pans de l’espace simultanément, je pourrais aussi dire que la salle était remplie de vieux exclusivement, faire du journalisme gonzo en parlant de ma soirée après la projection, parler des nuits à Paris, râler contre le mauvais temps, évoquer la critique de télérama ou de libération, vous parler d’amour ou des conséquences de la file d’attente à l’entrée de la projection sur l’équation du désir et de la découverte, mais restons sérieux, soyons honnêtes et de bonne foi : parlons plutôt du film.


Et il faut ! Winnipeg est une ville du Canada presque comme toutes les autres, sauf que c’est la ville de Guy Maddin, qu’il l’a vu grandir, et qu’aujourd’hui des soucis monétaires (la pauvreté sans langue de bois) le pousse à réaliser un documentaire sur sa ville, poussé par son producteur. Après d’intenses réflexions et une phase d’écriture d’un scénario de plusieurs mois dans la douleur, Maddin balance tout par la fenêtre et fait un film.


Un film ? Peut être pas. On est dans un train, on quitte Winnipeg. Enfin le narrateur espère quitter Winnipeg, mais le train ne semble pas pouvoir s’arracher au pouvoir de la mémoire et des rêves du passager endormi à son bord, sorte de Guy Maddin romancé. Dans une longue somnolence bercée par la neige et les images que le voyage et les adieux font naitre, il se rappelle de son enfance, de sa vie, imagine que sa ville n’est pas morte, qu’elle peut encore être sauvée par une pin up échappée du journal local ou par une équipe de hockey constituée d’anciennes gloires retraitées. Ce n’est pas un simple voyage en train, c’est une exploration non pas géographique du territoire, mais plutôt un voyage dans une ville concept, matrice et théâtre pour les fantasmes d’un amoureux éconduit.


Bon je fais le malin mais c’est super difficile de parler de ce film, c’est aussi difficile que d’expliquer pourquoi on tombe amoureux ou pourquoi on n’aime pas le whisky. Donc oui il y a un train, mais qui se déplace non pas sur une ligne de chemin de fer, mais plutôt sur une ligne de vie, sur une table de montage ou dans un parc d’attraction en ruine laissé à l’abandon. Par la fenêtre de la neige, des instants de vie vécus ou imaginés, reconstruits ou abandonnés, et devant nous des rails menant à  une hypothétique sortie.


A Winnipeg il neige tout le temps. Même à l’intérieur du train, comme pour enrober les souvenirs d’un éclat virginal (n’importe quoi), pour signifier le passage du temps et  la solitude. Il neige tout le temps, c’est fou, et d’autant que je me souvienne ca a toujours été le cas.  Et puis bercé par la neige, le bruit du train, du vent, et des gens qui passent dans les grandes rues enneigées on se rappelle l’enfance, l’adolescence, les bruits et les émotions, les émois et les drames. On se rappelle de choses curieuses, étranges, belles, horribles, effrayantes, et de tous ces sentiments on fait un voyage, une trajectoire qui aboutit forcement à soi, même si tout est faux (peut être !!). Tous les souvenirs ne subsistent que par des bruits, des images, une musique, des odeurs, un sentiment de sécurité qui nous rappelle quand on était dans sa chambre d’enfant, emmitouflé dans sa couette, au chaud pendant qu’il neige, et qu’on écoutait tous les bruits : le repas qui chauffe, maman qui s’affaire, les gens dans la rue qui courent, tombent, les autres enfants qui jouent, les odeurs de bouffe, les voisins qui écoutent de la musique, les histoires qu’on surprend mais qu’on ne comprends pas toujours, comme ce maire qui est le seul juge d’un concours de beauté pour homme, ou ces chevaux prisonniers de la neige. Les souvenirs sont des mythes, et mis bout à bout constituent une myriade de sentiments, une mosaïque de saveur, un tourbillon de la vie (aucun rapport), et donc un peu plus qu’un film, un peu plus qu’un documentaire, qu’un CV ou qu’un récit documenté d’une vie.


J’ai vraiment du mal, je galère vraiment. Comment vous faire rentrer juste avec des mots dans ce voyage sublime ? Comment évoquer la forme sans la dissocier du fond ? Comment vous faire passer les sentiments évoqués avec tout ce que permet le cinéma, et même un peu plus : l’utilisation d’images d’archives, de collage et de montages, de couleur et de noir et blanc, de sons et de musiques, de petites histoires et d’Histoire, de souvenirs scandés et de confessions murmurées ? Winnipeg, winnipeg, winnipeg, winnipeg, on n’en sortira jamais, on veut quitter quelque chose qui est devenu nous même, un tissu de souvenir qui collent à la peau et dont il est impossible de se débarrasser, comment oublier la mère, la mort du père, le déclin et la superbe, les petits moments heureux, et les grands moments à rendre des compte à la conscience, quand on rêve on ne choisit pas, comment contrôler les rêves, est ce seulement possible ?  Ce film n’évoque en moi que des questions, me renvoie face a mon propre parcours, pourquoi aujourd’hui suis-je là, au milieu de tout ces vieux frigorifiés comme les habitants de Winnipeg, qui ne rient même pas, dans un cinéma de Paris, ai-je abandonné mes rêves d’enfants, comment, pourquoi, où est ce que le train à déraillé ?


Au moins le film à un intérêt pathologique certain, les trains se croisent : ceux des souvenirs, des humiliations, des rêves, ils se croisent et s’entremêlent, donnent naissance à de nouvelles voies, hors de la ville, mais on y revient toujours. Croisement de trains, de jambes, de fleuves, entre tout ces croisement, la matrice, la chatte, sa mère, le lieu d’où on vient, ou on veut retourner, ou on est en sécurité, ou rien ne peut nous atteindre, pour toujours et a jamais, ou on en peut pas tomber, ou tout est doux et tendre, loin de la bite, des accidents de trains, près des mythes, après la naissance, quand on a fini de poser les mauvaises questions, de s’interroger sur les mauvais sujets. On est au cœur du mystère, des mystères même.


Et merde je n’y arriverai pas. Je n’arriverais pas à parler de ce film sans parler de moi, de mon expérience, j’ai vu ce film donc il n’est plus le film de Guy Maddin, il est devenu une partie de ma vie, il est rentré dans mon propre train-train quotidien, il me hante et pour toujours. Partir c’est mourir un peu, mais ca s’applique à la vie, on est dans un train qui avance inexorablement, on ne peut jamais s’arrêter, même quand on voit les autres tomber, quand on se retrouve seul, on avance jusqu’au bout. Mais est ce vraiment un film ? Maintenant j’en doute, peut être qu’avant la séance tout avait déjà commencé, je me suis peut être trompé de train, allez savoir…

 

C’est sans doute la plus belle chose que j’ai vu depuis de nombreuses années. Allez-y.




 

Norman Bates.













Découvrez d'autres articles sur d'autres films en consultant l'Index des Films Abordés.

Retrouvez Matiére Focale sur 
Facebook .

Publié dans Corpus Filmi

Commenter cet article