[Photo: "Bring Out Your Living" par Dr Devo.]






Chers Focaliens,


Y-a-t-il une alternative à ce soleil venant cancériser notre peau forcément douce, et aux soldes de la société occidentale consumériste ? Je dis oui, et ça s'appelle la fête du cinéma. Malheureusement, les films ne sont pas vraiment sexy, du moins en apparence, si on excepte le DIARY OF THE DEAD de George Romero dont on parlera sûrement dans ces pages un de ces quatre matins. En attendant, rattrapons avec le nouveau Shyamalan, qu'ici nous avons toujours appelé Chien Malade, avec un ton taquin mais affectueux, et je ne vois pas pourquoi ça changerait...



Mark Whalberg ne chante toujours pas (plus) mais le voilà prof de science dans un lycée de New-York. Et ce matin-là, il y a comme un étrange ver dans la grande pomme. (Cette image vous était offerte par le Centre National de la Métaphore). Tout commence à Central Park quand les joggers et autres passants s'arrêtent soudain en pleine action, semblent avoir le regard vide, puis se mettent à répéter en boucle des phrases banales et incohérentes. Vous me diriez, jusque-là rien de très anormal. Certes. Le soucis c'est que dans la minute qui suit, tous ces ébahis se mettent à se suicider derechef et sans prévenir, en utilisant tous les objets qui se trouvent à leur portée. Là, c'est anormal, vous en conviendrez. Les cours sont interrompus, bien entendu, et les New-Yorkais fuient en masse. C'est ce que propose John Leguizamo, cette vieille ganache, ici prof de mathématique et collègue de Whalberg qui propose à ce dernier et à sa femme, Zooey Deschanel d'aller faire un tour dans leur famille à Philadelphie où les choses ne semblent pas avoir pris le tour macabre qu'elles ont pris à N.Y.C. Whalberg appelle sa femme Zooey, plus jeune et qui semble un peu planer à cent mille, et voilà tout ce petit monde (plus la fille de Leguizamo) qui part en train vers Philadelphie. Malheureusement les nouvelles sont très mauvaises : l'épidémie mystérieuse de suicides se répand sur toute la côte est. Les autorités avancent la piste grandiloquente de l'attaque terroriste et chimique qui débloquerait les molécules présentes dans le cerveau qui nous empêchent de nous faire du mal (sauf si vous êtes maso, mais dans ce cas-là, ça ne sert à rien de vous raisonner, je ne vous cause même pas !) et de nous autodétruire. Mouais. En tout cas, les choses vont de mal en pis puisque le train est arrêté en pleine cambrousse et que l'épidémie gagne encore du terrain. Leguizamo très inquiet de ne pas avoir de nouvelles de sa femme, part à sa recherche, tandis qu'il confie au couple pourtant mal au point Whalberg-Deschanel, la petite Kévina, sa fille. Voilà nos héros bloqués en pleine cambrousse américaine dans la zone exacte où l'épidémie progresse. Ce n'est pas gagné...



Ha, quel drôle de bonhomme que ce Chien Malade... Comme disait Soderbergh en recevant sa palme d'or dés son premier long-métrage, bah, c'est pas facile et c'est même impossible à résoudre que d'avoir du succès immédiatement tout de suite. C'est également le syndrome qui touche Chien Malade, le pauvre, quicartonna jadis dés son SIXIEME SENS, et n'arrêta pas par la suite d'ailleurs. Le monsieur affectionne les sujets relativement originaux et ménageant à la fois pas mal de suspens et des intrigues à mystère un peu tordues qui bien souvent se résolvent dans des twists improbables et quelquefois séduisants. Bien. L'année dernière ou 'année avant, le petit gars avait donné déjà un peu dans le faisan en nous livrant LA JEUNE FILLE DE L'EAU, assez poussif mais tellement à côté de la plaque transitionnelle que la chose boursouflée pouvait avoir son charme malgré un casting pas toujours séduisant (dont l'ignoble machin bidule dont j'ai oublié le nom qui jouait déjà dans cet horrible film sur le vin dont j'ai oublié le nom...).


Alors, avant toute chose, il va falloir que je précise un détail de la plus haute importance, et qui brouilla considérablement la lecture du film : j'ai vu PHENOMENES en v.f. Et là, les amis, permettez-moi de m'insurger, et ensuite d'émettre une remarque nuancée. Primo, ayant la chance d'être dans une métropole où il y a beaucoup de films en V.O, je fus absolument terrifié de me retrouver devant un doublage aussi promptement dégueulasse ! Voix nulloses (les gamins qui parlent avec un accent banlieue ce que, et je parie ma chemise et mon boxer,n'est très certainement pas le cas en V.O), Whalberg doublé comme Shia LaBeouf, c'est à dire comme s'il avait 22 ans, aucune nuance, patatage totale et constant pendant tout le film, traductions hallucinantes de médiocrité (avec des lignes entières incompréhensibles pour le français normal, dont un directeur d'école qui dit aux profs que les cours sont interrompus et rajoute : "Bon pensez à faire vos agendas, et à vous de vous en occupez pour quand les cours reprendront "), alors même que le moindre fan-sub est en général de bien meilleure qualité et pas avare en formules percutantes, absence de rythme totale, mixage médiocre de la V.I (version internationale : c'est la bande son du film débarrassée des dialogues quels qu'ils soient afin de fournir aux distributeurs locaux un background sonore fidèle à l'originale et permettant en principe d'y apposer la VF sans casser le mixage global), et un doublage globalement fait en trois minutes, sans aucune direction artistique, et, là aussi je parie mon boxer, fait en un temps ridiculement court par des comédiens qui découvrent le texte et ont bien décidé de s'en foutre ! On retrouve ces traits dans les films de genre en général : de moins en moins pour le cinéma fantastique, mais très souvent par exemple dans les films de collège ou les comédies du même acabit, où il est évident que la direction du doublage se fait dans la perspective suivante : "C'est de la merdre de cinéma industriel, c'est mal joué, pas la peine de se fouler". hélas, même si ces films sont des films de consommation de masse, en général ils sont très bien joués, avec des comédiens tout en débrayages et en nuances, n'hésitant pas à jouer dans des nuances fortes ou, au contraire, tout en understatement. Bref, si dans AMERICAN PIE, par exemple, ou dans VAN WILDER PARTY LIAISON, autre délicieux exemple, il s'agit d'avoir un rapport sexuel avec un gâteau, ou de remplir de semence des viennoiseries, et même si les acteurs forcent le body acting, et bien il s'agit toujours d'un équilibre et d'un  gros travail et en général, les voix ne sont ni outrancières ni surjouée, bien au contraire. Pour voir ça, il faut avoir de la bouteille, voire des films, apprécier les comédiens nuancés et chirurgicaux que sont les Américains, et aimer les paradoxes. Et encore plus considérer tous les films et je dis bien tous, même un Vin Diesel ou un Nanni Moretti comme une œuvre à part entière. Les doubleurs et surtout les gens qui produisent et dirigent les VF (car les doubleurs travaillent dans des conditions pénibles, les pauvres) devraient garder ça à l'esprit, déjà au nom de l'Art dont ils se gargarisent, et aussi au nom du respect du spectateur qui rappelons-le paye sa place entre 7 et 10 euros. Vous le savez grâce à ma fabuleuse CHARTE POUR AMELIORER LE CINEMA MONDIAL que si j'étais ministre de la Culture, j'interdirais tout de suite la VF (hihi !) non seulement pour améliorer le niveau scolaire des jeunes français, mais aussi et surtout parce regarder un film en V.F c'est comme embrasser sa copine ou son copain au téléphone ou visiter un pays étranger sans descendre du car : c'est absurde ! Malgré tout, je trouve scandaleux qu'on traite le grand public populaire avec autant de négligence et de je-m'en-foutisme. Le spectateur du Pathugmont comme celui du cinéma art et essai indépendant (ou non) à le droit à une projection nickelle (une belle copie, par exemple, ce qui ne fut pas le cas non plus ici) et à un travail irréprochable quant à la restitution du travail artistique que représente le film. Après, que ce soit un navet ou un Derek Jarman ne change rien à l'affaire. C'est une question de respect du pauvre type qui paye une fortune sa place (et qui bien souvent est privé du choix de pouvoir voir le film en V.O), et une question de respect du cinéma. Pour PHENOMENES, film sans doute difficile à doubler (j'y reviens), le travail est ouvertement médiocre et fait entre deux apéro chez Mimi, le bar du coin. Le résultat est catastrophique. Une vraie honte. Et donc cette critique devra être affinée, peut-être dans quelques temps, lors de la sortie dvd, car il a fallu toute mon expérience en matière de connaissance d'acteurs, de connaissance du cinéma américain, et en matière de connaissance des (piètres) habitudes des comédiens français, et même ma connaissance du cinéma en général (chercher des indices dans la mise en scène) pour essayer de deviner quelles pouvaient être les nuances originelles du film du Chien Malade qui justement joue sur les ruptures de tons et parfois sur l'apposition d'éléments apparemment antinomiques. Bref, cher Chien Malade, si tu lis ces lignes, fais un procès à ton distributeur !


Donc, une fois ceci posé, revenons au film, ou à ce qu'il en reste après que les petits sagouins locaux l'aient souillé de toute part (c'est du viol en fait !). Et bien, c'est là le problème. Car comme je viens de le dire, il en a fallu du talent pour ne pas tourner en bourrique et pour déchiffrer la partition. Chien Malade continue son bonhomme de chemin, et en même temps commence à emprunter sans avoir l‘air d'y toucher une autre voie bien plus étrange. PHENOMENES est effectivement assez proche de ce qu'on en dit ses détracteurs. Le suspens est très étrange. Là où le réalisateur américain avait tendance à nous prendre la main pour mieux nous mener en bateau dans des scénarios twisté à Saint-Tropez, il fait désormais quasiment le contraire. Il y a un mystère bien sûr, mais très vite on est mis sur la piste, et la bonne en plus. Ou plutôt, très vite, au bout d'un gros quart d'heure ou vingt minutes, on émet une hypothèse possible. Maintenant, quant à savoir pourquoi le phénomène en lui-même se déclenche, on n'en sera rien. D'ailleurs je note que la fable écologique dénoncée ça et là n'existe pas vraiment. N'ayant aucun élément scientifique en main, Whalberg utilise une métaphore : "on dérange la nature" qui explique les symptômes sans vraiment expliquer quoi que ce soit, bien au contraire même. La conclusion (assez maladroite et qui sent bon la décision de studio), ramène le film dans une queue-de-poisson répétitive comme l'affectionne le cinéma fantastique populaire plutôt que de marteler un quelconque message. On peut penser à un sous-message ou à une sous-métaphore écologique, mais c'est vraiment annexe. La métaphore du couple provoquant des catastrophes, naturelles ou non, est forcément beaucoup plus forte.

Ce qui est très étonnant dans le film de Chien Malade, c'est le traitement, et l'étrange ton qui se dégage de toute l‘affaire. Côté mise en scène, il semble adopter une posture assez bizarre. Le cadrage n'a rien de mirifique, le découpage est assez plan-plan mais sait ménager quelques coupes bienvenues qui, notamment, mettent en avant avec habileté d'ignobles gros plans, nombreux et très mal cadrés, beaucoup trop proches qui font penser à ce fameux gag des ZAZ où les acteurs finissent par se cogner à l'objectif tellement ils sont proches de la caméra ! C'est d'ailleurs dans les premières bobines du film que la mise en scène est la plus médiocre ou la plus banale. Ensuite petit à petit, les séquences s'organisent mieux (première balade en petit groupe, la maison à la balançoire, scène chez la vieille puis enclenchement de l'hénaurme dernière scène avant la conclusion) et que la mise en scène se déploie avec plus d'assurance. Mais dans l'ensemble, on est assez proche d'un niveau "série B de base", avec ici et là quelques morceaux de bravoure assez réussis.


Du côté des autres leviers de narration, que c'est étrange également! Évidemment, on voit tout de suite ce qui a pu énerver tout le monde : il ne se passe, à strictement parler, rien ou presque. Si les suicides individuels à échelle collective semblent une base alléchante, ils sont aussi splendouillets et hésitent entre détails macabres voire un poil gore dans le champ, à l'ellipse totale. La séquence la plus dans cet entre-deux est sans doute celle du chantier avec sa contre-plongée splendouillette (volontairement je pense) où Chien Malade utilise un effet numérique très gauche mais du coup assez inquiétant et grotesque, et où le reste (la réaction du chef de chantier) est monté de manière efficace. Sinon que se passe-t-il ? Rien ! Du vent dans les feuilles des arbres, des héros qui traversent des champs et encore de champs, et c'est à peu près tout car très vite on sait ce qui se passe et ce qui déclenche les fameux suicides. Le modousse operandaille de l'élément fantastique est le moins spectaculaire du monde : pas d'invasion extraterrestre, pas de cyclone ruant sur nos héros à toute berzingue, pas d'effets spéciaux impressionnants, pas de monstres, ni rien. Ici, la menace est vague, pas spectaculaire pour un sou et même comme disait la Môme Néant : A' existe pas ! Ce qui tue les gens c'est l'air, donc le vide, le rien ! Alors évidemment tout le monde est déçu. Faire un film apocalyptique avec un cataclysme qui s'appelle le rien ! Rendez-vous compte ! C'est un scandale. D'autant plus qu'au fur et à mesure, la mort spectaculaire sera hors champs ou alors montré de manière frontale mais assez sobrement (la vieille dame). Ça provoque d'ailleurs un paradoxe intéressant que la scène de la maison à la balançoire nous révèle : alors que les morts physiques sont très présentes mais très à la woualliguène en début de film, elles semblent vouloir de plus en plus se cacher, comme dans la belle idée de la séquence du revolver baladeur.Et puis, plus la mort semble avoir d'enjeu et devient insupportable en ne s'attaquant plus à la masse mais aux individus, plus elle semble se montrer frontalement et sobrement. Une thématique reliée à celle de la petite fille à qui tout le monde essaie de cacher la réalité physique de la catastrophe et qui brutalement assistera à la Mort en marche sous la forme bien plus cruelle qu'est celle du meurtre (très très bonne idée). Bref, plus on avance et qu'on se concentre sur le registre de l'intime et plus les morts ont du poids.


Quel dommage que nous vivions en France, pays des doubleurs malotrus ! Car il est évident que Chien Malade, notamment dans sa direction d'acteurs mais pas seulement, joue sur la rupture de ton voire sur le mélange des genres. Les comédiens sont assez précis mais semblent régulièrement jouer du décalage ou de la bêtise outrée, passant de l'ébahissement mongolien à une plus grande sobriété. Bref, Chien Malade change tout le temps de nuance, du grotesque au juste décalé, du sérieux et sobre au décrochage presque drôle (tant que le sujet le permet) et il mêle ainsi les enjeux les plus sérieux aux séquences les plus incongrus. Les acteurs, Deschanel en tête, font tour à tour les gros yeux (presque comme dans une bd manga) ou sont simplement sobres. Et c'est là que PHENOMENES marque des points. Un sujet étrange qui opère sur le Rien. Un décalage incessant. Et plus encore une histoire dont il est particulièrement difficile de dire de quoi il parle véritablement. C'est un peu comme dans BOULEVARD DE LA MORT. Bon, ok, c'est un type qui tue les filles en voiture mais en même temps ce n'est pas ça. Ici, c'est pareil. Ok, ici il s'agit d'une catastrophe apocalyptique et en même temps non, pas du tout. Chien Malade visiblement s'amuse bien. Plus que de passer un autre sujet en contrebande, il s'amuse même à mettre directement le doigt sur les coutures et à bien mettre sous les feux des projecteurs tous les partis-pris les plus artificiels. Le train doit s'arrêter en pleine campagne (deus ex machina), et Chien Malade fournit une très belle anti-explication ! Les deux gamins débarquent dans la ballade sans prévenir et même sans qu'on les ait vus venir ! Et puis cette fabuleuse explication finale lors de a séquence finale où l'héroïne explique en voix-off (déjà c'est fort) et pendant le fondu au noir conclusif (encore mieux!), à l'extrême clôture du plan que finalement, "ça a dû s'arrêter juste avant" ! Que c'est malpoli ! Comme les corps qui se suicident sur le chantier, Chien Malade semble intéressé uniquement par la rupture, l'échafaudage et la couture visible. C'est vraiment charmant.


Le film raconte quoi alors ? Je ne sais pas, mais c'est abstrait en tout cas. Et bien soutenu par une écriture très réussie : scène du revolver donc, scène du carrefour qui est aussi celle de l'immobilisation du film (très robbe-grilletien et même tarantinien ça!), très belle scène de la maison à la balançoire, magnifique idée (sans doute la plus belle) où toute la société engueule le héros et lui reproche de ne rien faire pour sauver les suicidaires, là où lui essaie, au contraire, de réfléchir pour en venir à la conclusion qu'il ne faut rien faire (ça c'est vraiment sublime!), joli mouvement dans la séquence finale chez la vieille (de sa ballade dans le jardin au dévoilement pourtant annoncé de la deuxième maison), etc.... Il y a quand même énormément de chose à manger dans PHENOMENES. Quand tout déraille, que le collectif devient absurde, est-on condamné à rester seul, seul et seul ? Peut-on construire quelque chose à plusieurs ? La vie est-elle logique ou complètement absurde et faisandée ? Peut-on devenir adulte ? Que se passe-t-il quand on est un pauvre mec et une pauvre fille et qu'on se voit confier la responsabilité du Monde ? On en fait quoi ?

Difficile de mettre le doigt dessus. (Je pencherai pour ma part pour l'histoire d'un couple, le Dernier Couple ,dans tous les sens du terme, à qui l'on confie la mission de garder le Monde intact, ou encore à une hypothèse plus "film de collège" à savoir un couple qui, devant l'absurdité ambiante se demande si ça vaut le jus de continuer et à quel prix, et qui du fait entre dans l'âge adulte). En tout cas, Chien Malade n'a jamais autant prôné la rupture, et creuse encore le sillon qu'il avait tracé dans la voie de INCASSABLE. Tout le film joue sur l‘auto-persuasion et le jeu enfantin. Et si ceci se passait, ou, on dirait que tu étais un super-héros, ou, on dirait que tu avais la maladie des os de verre. Pas étonnant que tout se passe dans le vide et que tout vienne du vide. Le jeu a valeur de révélateur et de réalité. Si on dit que les choses sont comme ceci, alors c'est qu'elles sont comme ça. Quoi qu'il en soit, avec ce film étrange et faisandé, Chien Malade semble organiser lui-même son propre suicide grand public, et pousse ses envies vers le cassage du jouet qu'on lui a confié. Qu'il continue dans cette voie absurde, il finira bien par nous pondre quelque chose qui lui ressemble totalement et qui soit enfin complètement iconoclaste. La suite logique voudrait qu'il fasse un film totalement atypique, et qu'après avoir fâché tout le monde en devenant très malpoli, il soit enfin totalement libre et foufou. À suivre !
 

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Jeudi 3 juillet 2008

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(Photo: "Besoin de tout, envie de rien" par Dr Devo)






On l'a déjà dit ici moult fois, dans ma bouche et dans d'autres, le stenson vissé sur la tête, mais le "delta du Mississippi brillait comme une guitare nationale" ce jour-là, comme disait le poète. Une bonne journée pour faire une balade à cheval, me disais-je in petto, expression également déjà utilisée ici, mais pas dans ma bouche cette fois.


Ohlalala, il se régale, c'est la fête au cinéma. J'avançais dans une file papotante aux mille rumeurs, mais j'entendais que le discret cliquetis de mes éperons. C'est beau, sans me vanter, me dis-je à voix basse, comme si le fait de parler tout seul pouvait m'aider à conjurer les mauvais sorts à venir.



Allez, hop, direction le far middle-east, et comme souvent on le dit dans ces cas-là : Yiiiiiiihaaaaaaa ! Le cinéma israélien n'a aucun rapport avec le gourou Rael, et c'est bien dommage, me disais-je tandis que moi et mon cheval urinions de concert dans les toilettes du premier étage de notre cinéma art et essai local. Si aller trimbaler ma monture et ma selle en Israël est certainement un de mes rêves, le cinéma israélien, lui, ne m'a jamais rien évoqué sinon l'ennui mortel ressenti par la vache qui voit passer un tumbleweed en rêvant de train à grande vitesse. Je me souvenais même, me rappelais-je en remettant d'un geste discret la mèche de mes cheveux vers l‘arrière alors que je commandais un sachet de Treets au distributeur automatique, je me souvenais même me disais-je du souvenir flou (paradoxe!) et de la vague odeur d'ennui putréfié qui étaient miens lors d'une séance de courts-métrages israéliens dans un festival. Une horreur... C'est simple, ça ressemble à du cinéma art et essai européen. C'est dire.

Nous sommes en pleine première guerre du Golfe et en Israël (zeugma!), dans une famille qui célèbre le Shiva, tradition religieuse qui consiste à s'enfermer 7 jours dans la maison d'un défunt et de se recueillir autour de ses proches. Voilà donc les frères, les sœurs, et les proches du défunt, mort d'un arrêt cardiaque impromptu, qui se retrouvent autour du souvenir du cher disparu. On mange, on prie, on boit, et aussi on parle bizenesse. L'usine que tient l'un des frères et qui fait vivre grassement les autres est en train de péricliter. C'est la panique. De leur côté, les femmes préparent les repas. Et bien sûr, au fur et à mesure, les rancoeurs qui traînassent déjà depuis longtemps, refont surface. La vieille grand-mère, matriarche de la famille, épuisée de chagrin n'y pourra rien : ça sent le grand déballage...



Ben ouais... Voilà... Bon... Le film s'ouvre sur un plan très long quelquefois interrompu et bougrement composé, autour du cercueil. Ensuite huis-clos, entre tradition religieuse et histoire de sous. On pleure pas mal, on complote, on dragouille parfois... La vie, quoi ! Alors oui, c'est en scope et en vidéo mais pour autant, même si on a vu plus laid, pas grand chose ne se passe. La photo, contaminé de blanc, est très tranquille et diffuse sans éclat ni jeu. Les dialogues omniprésents, conséquence du parti-pris théâtral du film, s'enchaînent et ne finissent plus. C'est le bon plan pour les acteurs dont la co-réalisatrice Ronit Elkabetz, ici femme cherchant une émancipation sociale. Mouais. Ils doivent s'éclater me dis-je. Montage tranquilou, peu ou pas de jeu d'axes, son minimum (à l'exclusion d'une belle guitare grasse dans un dernier plan attendu). Et un sujet d'une banalité à crever où l'on observe les déchirures d'une famille qui a tout misé sur le matériel. Traditions, matérialisme, temps modernes... La photo d'une époque comme ils disent dans les dossiers de presse. Mouais. Ça joue plus ou moins, sans hystérie, sans souffle, pépère avec une petite mention pour Hana Azoulay Hasfari, la seule à insuffler un peu de fraîcheur et de secousses dans le jeu bien balisé du projet. Petit-bourgeoisisme insoluble, deuil plus ou moins sincère, famille au bord de l'explosion... Et une mise en scène anti-baroque et surtout peu malicieuse qui renvoie la comparaison avec Bergman (présente dans le dossier de presse cette fois) à l'aimable plaisanterie de fin de banquet.



Une heure se passe, puis la chose s'accélère dans le pathos qui n'est plus dégoulinant mais au contraire sobre en quelque sorte. Il n'empêche, les portes s'enfoncent une à une, les acteurs et le scénario sont roi, tandis que la mise en scène n'est jamais bondissante et peine à imposer un rythme, avec ses débrayages et ses ruptures. Le cow-boy de passage ne reprochera pas au film sa langueur mais sa cruelle absence de rythme. Famille détruite, mais famille quand même, enjeux tous évités, il faut continuer, la vie est dure, etc. Ouarf...



C'est étrange mes chers petits amis, mais c'est vrai, au sortir de la longue projection où les derniers trois quarts d'heure furent effarants de lutte contre le vide sidéral que représente la solitude du spectateur qui a soif face à ce film (comme tant d'autres), outre la sensation que rien d'inattendu nous a rencontré et séduit, on se surprend à penser à quoi sert toute cette énergie dépensée: se lever tôt, prendre sa place, la payer cher, perdre deux heures, etc... La rencontre entre les deux réalisateurs et nous n'a jamais lieu. Aucune proposition esthétique nouvelle ou au moins personnelle ne voit le jour ni n s'incarne, on se regarde, lui le film, et moi le bel inconnu, mais rien ne se passe. On mange vite le dessert, on ne prend pas de café et on rentre chacun chez soi, avec ce sentiment désagréable d'une rencontre non pas ratée mais impossible. Une fois mon CV et ceux des réalisateurs posés sur la table, rien ne se passe. Une heure après, quand le corps a enfin récupéré, il ne reste plus rien, ou alors aussi peu que CLEANER dont nous parlions l'autre jour. LES SEPT JOURS n'est pire ni meilleur que le reste de la production art et essai européenne à capitaux français : c'est du cinéma d'acteurs et d'intentions, un film de créateurs d'histoires, pas très folles ou personnelles malheureusement. Un machin neutre autant cinéma que théâtre, qu'architecture, qu'opéra. Le support n'a aucune importance artistique, aucune incidence esthétique. Et au mieux, on récrit ce qui a déjà été fait. Mais qui sont l'homme et la femme derrière cette histoire, quels sont leurs points de vue de créateurs, leurs envies, leurs besoins et quelle gueule, comme dirait Johnny, a ce film.. ? C'est impossible à dire. LES SEPT JOURS est tout à fait moderne dans le sens où il colle parfaitement à la norme du film d'auteur international. Il a simplement le goût du carton. On a l'impression d'embrasser la vitre du bus.



Je me rappelais en allant chercher mon cheval dans le parking souterrain après la séance de la phrase de mon vieux maître de lasso, cette plaisanterie vieille comme Hérode qui m'avait toujours fait rire : « Si ton slip te gratte, mets-le sur la tête ! »




Bill Yeleuze.



 


 
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Dimanche 29 juin 2008

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[Photo: "The Words Get Stuck" par Dr Devo d'après une photo de Brenda Anne Spencer]




Le docteur Devo ayant reposé provisoirement le stéthoscope, je selle deux chevaux, un pour vous et un pour moi, et vous proposes une petite ballade là-bas dans le canyon. Il y a du thé dans le thermos, et dans la sacoche j'ai mis deux twix, en cas de fringale. Il fait beau. La chevauchée sera tranquille mais belle dans l'air du soir...


Tandis que nous avançons à petites foulées dans le désert, je me souviens et vous raconte l'enthousiasme qui fut celui du docteur lorsqu'il découvrit ULTRANOVA le premier film de Bouli Lanners, comédien et donc réalisateur belge. Ayant vu moi-même la chose à sa suite, je m'étais fait la réflexion que oui, oui, il y en avait de la mise en scène, plutôt belle en plus, même si je me rangeais ensuite derrière l'avis du Marquis qui émettait une poignée de bémols quand à la fin qui sentait un peu trop la résolution de l'accord majeur conclusif, avec moins de mystère que le reste. Il n'empêchait que c'était un beau mouvement, globalement, ce film. Je me rappelais notamment d'un superbe travelling avant dans des rayonnages où sont stockés des boîtes, tandis que l'une des héroïnes décrivait les lignes de sa main. Le garçon voulait qu'on l'embrasse mais c'était dur. Beau film.


Ici pour le deuxième set, Bouli filmait la rencontre improbable entre un voleur, clochard céleste et jeune, et son volé, un revendeur de belles américaines lui-même en marge. Des ploucs sympas, décrit en mode absurde et poétique. Absurde c'est bien. Poétique, pourquoi pas, mais dés les premières scènes de ELDORADO, ça sentait le trop ouvert, trop large, trop généreux d'un coup, sans qu'on s'installe. ULTRANOVA de ce point de vue était peut-être plus rêche, dans le sens où il montrait la solitude d'abord, avant la générosité possible qui pouvait s'en décoller. Bah, pourquoi pas faire comme ça, me disais-je, ce n'est pas le même sujet ici, c'est son film, il fait ce qu'il veut. C'est moins mon kiff, comme me disait la petite Kevina mais en parlant de tout à fait autre chose.


Plus direct, moins de mystère, mais quand même de belles choses. Côté mise en scène notamment. Quelques plans très cadrés, un soin général évident qui relaie bien la volonté de s'éloigner du modèle naturaliste dardennien ou autre, volonté ici largement ostentatoire, le jeu étant de vouloir filmer une Belgique des à-côtés sur le mode américain, western même. Ca marchotte sans problème et au moins pendant ce temps-là, ça cadre, ça fait du bon repérage. Bien. Le découpage est sans doute moins vivifiant que ULTRANOVA, plus suiviste dans le dialogue, et ainsi va le montage également. C'est ça me dis-je à l'instant en écrivant ces lignes au coin du feu, tandis que vous dormez en utilisant la selle comme oreiller, la mise en scène est plus illustrative, plus naïve tout bêtement. On perd l'impression de vide et de vertige de l'opus précédent peut-être pour quelque chose de plus terre à terre. Les dialogues sont montés plus tranquilou. Lanners, ceci dit, sait monter ses coups, élargir l'échelle de plans et ainsi de suite. On regrettera peut-être une scène pas mal pourtant avec Philippe Nahon, très bon choix, le type étant encore une fois absolument impeccable, saisissant comme un steak sur la plaque incandescente du poêle, scène où les travellings latéraux se font plus ostentatoires et gratosses. La photo suit et dénaturalise l'ensemble parfois joliment, notamment dans certains plans de nuit, très beaux.


Ainsi, le film se déroule sans problème. Largement au-dessus de la moyenne, ELDORADO et son réalisateur se posent vraiment des questions de mise en scène. Mais le compte n'y est pas tout à fait. On sen aperçoit dés qu'il y a une gourmandise moins ostentatoire ou plus structurelle, comme par exemple ces musiques qui peuvent retarder le passage au plan suivant et donc influent sur le montage. Le propos, très simple, essaie de développer une poésie absurde que beaucoup trouveront touchante. Le buddy movie avance avec tendresse, mais la solitude et les mouvements rêches semblent avoir commencé avant le départ du film. On est mis devant le fait accompli. Cette solitude est moins jaillissante (un peu plus théorique) que dans ULTRANOVA où elle nous éclatait de manière moins évidente mais avec plus de force. ELDORADO semble donc plus entendu, plus balisé aussi, plus ouvertement symbolique. La scène explicative (le frère du personnage de Laners est évoqué) touche la chose du doigt: il faut nourrir la situation par le dialogue, expliquer, justifier. Et encore, là aussi d'autres auraient chargé la scène de manière plus ostentatoire. C'est plus pudique que ça ici, même si dans le fond c'est la même maladresse. On effleure là, disais-je, la totale sincérité de Laners le réalisateur, mais aussi la limite balisée de son film qui ouvre finalement peu de mystère... même si dans sa séquence finale, bien découpée, dans de très beaux décors, il retire, enfin, le tapis sous les pieds des spectateurs, et donne plus de relief à l'ensemble. La flamme rêche était là. Pas mal.

Le film sort ce 18 juin. ELDORADO représente très bien ce que devrait être le cinéma européen dit "art et essai" s'il n'avait pas cessé de bosser pour se vautrer dans le tout scénario et la thèse. On s'amuserait plus, quoiqu'il en soit, si le niveau général de la production avait cette qualité. Hélas, ils sont rares les réalisateurs qui se posent des questions de mise en scène. Sans problème, donc, on attendra le prochain Laners avec un sourire plutôt bienveillant. Allez, tiens, je vais remettre quelques branches dans le feu.

 




L'Europe toujours, mais chez nos amis anglais. Chez nous en Angleterre serions nous tenter de dire pour parodier le Docteur. Pour des raisons de distribution locale stupide, j'avais loupé ces FILS DE L'HOMME du mexicain Alfonso Cuaron, réalisateur précédemment d'un épisode de HARRY POTTER, ce qui donne jamais très envie d'avoir faim. Une petite rétro SF dans le cinéma art et essai du coin permet de découvrir en retard la chose.


Ho mon dieu, ça ne va pas du tout. Nous sommes en Angleterre à la fin des années 2020. Le monde a bien changé, et en même temps pas du tout. Une épidémie d'infertilité condamne la race humaine! Les derniers enfants, les plus jeunes habitants de la planète sont nés il y a dix-huit ans. Le monde attend sa fin tranquillement. Les gouvernements ont mal résisté à la crise. Les émeutes sont légions et le chaos est partout. Un peu moins en Angleterre ceci dit; où le pouvoir militaire et policier est extrêmement fort. Du coup l'immigration clandestine est énorme, et les autorités cherchent violemment ces clandestins qu'elle parque dans des camps de déportation. Le chaos est aussi social. Le pays vit divisé entre ceux qui ont du travail, ceux qui végètent dans la zone, et ceux qui sont nés avec une cuillère en or dans la bouche. Les mouvements religieux et terroristes contestataires sont légions. Les attentats sont nombreux dans Londres même. Le reste de la population attend la mort qui avance doucement mais sûrement. C'est dans ce contexte que Clive Owen est contacté par son ex-femme, Julianne Moore (chanceux, va!) activiste politique au sein du groupe des Poissons, une entité aux méthodes terroristes et organisée comme une armée clandestine. Moore veut que Owen l'aide à trouver des faux laissez-passer pour Kee une jeune réfugiée qui doit se rendre dans le nord de l'Angleterre. Un voyage dangereux, les gangs sont partout, aussi sur le plan administratif, les barrages policiers étant omniprésents, chasse aux clandestins oblige. Owen réussit à satisfaire cette demande et accompagne la mystérieuse Kee, son ex-femme et deux autres Poissons dans un voyage dangereux en voiture à travers l'Angleterre dévastée. Mais dés le départ, les choses tournent très mal. Owen apprend alors le terrible secret de la jeune Kee... Le voyage au pays de l'Horreur commence...


Un résumé à la Docteur Devo s'imposait! Et bien les amis, ça ne rigole pas, mais alors pas du tout. Cuaron place ses jalons très vite, dès les premières minutes, en imposant dans uns une très belle idée de scénario (le bouleversement un peu absurde de la population qui apprend la meurtre du plus jeune humain sur Terre) une violence triste et lente. Très belle ouverture donc, qui mêle la tristesse de la nouvelle à la réalité violente et quotidienne des attentats terroristes. Le ton est donné, notamment au niveau de la mise en scène, comme on le verra. On est d'abord frappé par la force d'une direction artistique très mesurée, sachant en deux coups de cuillères à pot placer des sentiments forts et une ambiance claire comme de l'eau de roche mais très impressionnante. On est à la fois, et ce n'était pas facile de le montrer sans être très démonstratif, le climat du pays divisé entre tristesse létale en attendant la mort inéluctable (l'ultime dépression de la population en quelque sorte) et le chaos palpable et violentissime d'un monde où la pression sociale n'a jamais été aussi forte et sanglante. Tristesse, langueur et violence en quelque sorte. Les décors sont très beaux, les repérages exquis, et tout ce contexte est très bien mis en valeur par une mise en scène qui sans être sublimissime de beauté, sait construire et se montrer riche en détails et en attentions.



La figure principale et même incessante de cette mise en scène, c'est le plan séquence. Il y en a de nombreux, dont certains très longs, et en général, c'est du bon. C'est à dire que Cuaron ne se contente pas d'un exploit technique, mais en profite pour imposer une logique prenante et incessante de recadrage, de modification de l'échelle des plans (par exemple de très beaux plans rapprochés qui viennent couper, mine de rien, l'effet de mouvement et les plans plus larges de la séquence finale dans le camps) et d'établissement par la force de champs et de contrechamps. Le rythme de ces scènes est vraiment impressionnant, riche en décrochages et en rebonds inattendus, et le découpage de l'espace vraiment beau. Comme je le disais, les décors aident beaucoup, souvent les moins impressionnants d'ailleurs. On peut donner ici deux exemples: la baraque d'interrogatoire elle-même placée dans l'espèce de grenier où se réfugient les Poissons, ou encore l'incroyable séquence (très bien composée, tout en ellipse) où on découvre le parc en forme de paradis artificiel où les Nantis se réfugient. Bref, ça pullule de très bonnes idées, quasiment tout le temps.


Le son suit élégamment et le film lui doit énormément. C'est très soigné, et c'est sans doute le point fort du film. Le mixage est signifiant et exquis et joue sur deux leviers: d'une part un vrai travail sur les volumes entre dialogues, sons signifiants et ambiance sonore (très bel exemple dans la maison de Michael Caine) souvent mixés dans des ordres de priorités étonnants, et sur la texture des sons d'ambiance eux-mêmes. Ces textures sont riches et variées. Le montage de ces sons suit, souvent fait d'achoppements discrets, notamment par un jeu assez judicieux de montage et même de découpage marqué de la musique qui fonctionne en saillies discrètes mais primordiales, souvent au service du découpage image. C'est très beau et la réussite de l'entame du film provient sûrement de là.

La photo de son côté est très correcte et arrive à donner une impression assez naturaliste qui sert bien l'ensemble. Le cadrage enfin, même si ce n'est pas du Ken Russel ou du Friedkin, loin de là, est plutôt malin, sait construire le champ/contrechamp, sait jouer en synchro ou en opposition avec les axes et les échelles de plans. Beaucoup d'idées ou de sentiments passent par la mise en scène, globalement très construite, ne cherchant jamais l'illustration ou le remplissage par le mouvement inutile. Un bon exemple est celui de la scène ou Owen et les deux femmes attendent Syd le militaire dans une école désaffectée, scènes riches en recadrage et surcadrages très élégants. Le tout (son, image et découpage) donne une grande force à l'ensemble du film, mais aussi un drôle de rythme le film donnant l'impression étrange, notamment dans sa résolution, pourtant le passage le plus grandiloquent et puissant, de mélanger violence et langueur, comme si l'incroyable choc émotionnel de la situation et des accidents était aussi bouleversant et ignoble de violence, que nous plongeant dans une espèce d'éther inconfortable. C'est vraiment étonnant.


Comme si cela ne suffisait pas, les film est truffé d'idées et de nuances discrètes qui souvent n'affleurent pas dans le dialogue (le fait que très tôt Owen ait la puce à l'oreille dés la première réunion avec les Poissons dans la ferme) ou alors innervent le film de précisions judicieuses et touchantes (notamment la dernière scène de Michael Caine qui me rappela un beau détail d'un autre film très surprenant et totalement inconnu de tous THE BUNKER qu'on trouve facilement en dvd). Enfin, la gestion de la mort dans le film est sublime. Souvent on passe devant. C'est à dire qu'en se baladant dans le film, on voit la mort faire tranquillement son travail, comme par exemple dans la scène de la sortie de l'immeuble, où deux nuances se mélangent de manière iconoclaste: le miracle et la mort qui tue tranquillement les figurants dans le même plan! C'est impressionnant.


LES FILS DE L'HOMME est vraiment un film très étonnant, toujours au travail, et une surprise de taille. La cerise sur le gâteau étant sans doute le casting très fort également. Très beau film, très émouvant.

 





Bill Yeleuze.

 

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Lundi 16 juin 2008

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[Photo: "Et c'est tant mieux parce que..." par Dr Devo.]




Le docteur Devo étant en séminaire à l‘autre bout de la planète pour le bien de tous, raccrochons la blouse au portemanteau, et sellons le cheval pour se balader dans les grandes étendues sauvages du cinéma. Prenez vous chapeaux de cow-boy, on y va....

"Ben quoi, c'est marrant parfois, Renny Harling", me défendais-je tant bien que mal à la terrasse d'un café huppé lorsqu'il fallut se justifier de mon départ soudain pour une salle de cinéma proche. De fait, la communauté me mit au défi de citer des bons films de Renny. Je ne trouvais que le sympatoche AU REVOIR A JAMAIS... Et c'est tout. Quelques jours plus tard, j'omis de vérifier sur IMDB si un autre métrage avait eu aussi mes faveurs dans le passé, peut-être par crainte d'être déçu par le fait que mes compagnons d'abreuvoir eussent raison. Je remis mon chapeau sur la tête et le vissai, comme disent les mauvais écrivains, pour se diriger vers le Pathugmont a proxima. Le vent soufflait doucement sur mes cheveux blondis par le soleil furtif, et les parfums sucrès-vanillés des jeunes filles donnaient aux hommes des airs de petits chiots en rut. Une place pour CLEANER, dis-je à la caissière qui me rendit le ticket, me regardant droit dans les yeux en se pinçant la lèvre inférieure. Ça démarre bien.

 

Maintenant que les jours ont passé que reste-t-il ? Pas grand chose. Le temps s'est couvert, c'est déjà l'automne, et la caissière a un rhume. Plus grave, il faut faire des efforts surhumains pour se rappeler, et encore vaguement, de ce dont ce CLEANER était fait. Un yoyo en bois rare du japon avec une ficelle du même métal, comme disaient jadis les poètes ou un machin de plus ? Un petit machin bien sûr, hélas, trois fois, hélas.

Un ancien flic reconvertit en femme de ménage de luxe (il nettoie les scènes de crime) et pris dans une machination diaaaaaabolique. Ouais. Samuel Jackson en Papa à fifille, veuf of course, et explosion faciale des indices et des charactérisations de rien qui préparent un trois-actes diaboliquement écrit, c'est-à-dire une usine à fabriquer du sens, fut-ce au détriment de toute crédibilité, même littéraire. CLEANER est un film du genre "Thriller-Papa"; le thriller, et le papa. Dis, elle étais comment Maman, d'une part, et théorie du complot de l'autre. Comme une poule qui prendrait un peigne pour une guitare électrique. Ça passe moyen. Donc, sujet chiraquien completely. Ce n'est pas le paradis mais ce n'est pas l'enfer, semble se dire le réalisant (réalisateur-artisan). Méfiance me dis-je pour moi-même, tu te trompes l'ami, bien au contraire, "there is no hell like an old hell", comme disait un autre poète. Et quand ça sent le faisan en plus, genre A HISTORY OF VIOLENCE rencontre JAMAIS SANS MA FILLE, on se dit que décidément, il y a une drôle d'odeur dans la cuisine, et que cette histoire de schéma aristotélicien de la poétique, ici respectée, est-ce bien sérieux ? Bah oui, peut-être après tout. Le pire c'est que ça marche ou plutôt qu'on peut le faire, au détriment de tout espèce d'intérêt même pervers, car moi, après tout, après une bonne journée de cheval, j'aime ça, chasser le faisan. "Un bon film ne ressemble à rien" disait J.R, et il avait raison. CLEANER ressemble à tout, c'est bien le problème. À ARNOLD SANS WILLY, et à LES EXPERTS: VILNIUS.

Photo construite mais rassie de f(a)im de banquet, cadre anonyme, découpage à la petite semaine, scénario chiraquien donc, et pour finir des acteurs en veux-tu, non merci, en voilà quand même. Et encore dans l'absolue nécessité du Monde, on aurait pu plus mal tomber. Samuel Jackson sans sa casquette Kangoorou, père de Kevina oblige, essaie, tant bien que mal, telle une Juliette Binoche black. Ma fille, sa bataille, absolument absolumente, enfulte à elle-même, en quête des gamettes oubliées/perdues, patate gentiment et sans saveur. Les directeurs de casting, eux, bossent. Ils ont regardé A HISTORY OF VIOLENCE ou le récent (et pas si moche) GONE BABY GONE de Casey Affleck en dividi, et hop, ils te balancent Ed Harris comme un chien affamé dans la nurserie. Au moment où le forfait est commis, on se demande bien qui a fait le coup, tiens ! Un bébé en couveuse ou le loup-garou Harris ? Rires. Miscasting comme dirait Alain Delon (ça serait comme un hommage). Bref, il ne se passait rien. Les kangoorous jump-jumpent, la balaine crache de l'eau par tous les (h)orrifices, le koala mange des feuilles, le renard récupère le camembert. La routine, quoi.
 

Le temps passe. La caissière en regarde un autre et c'est de bonne guerre. On allume une clope dans la sortie de secours en se disant que malheureusement CLEANER, spectacle familial finalement, ne parlait pas autant de ménage que ça. Le but ultime et légitime aurait été de faire un film sur un type qui nettoie des canapés avec en sous-intrigue des histoires de manipulations. Ici, une fois l'intro passée, finis le nettoyage au profit du thriller. Sous le thriller, pas de shampouineuse pour la moquette, hélas, mais le vague complexe de Je Castre d'une petite fille trop sage, sans doute pas trop porté sur le sexe, ni assez sur l'Art pour se divertir, se condamnant par là-même a regretté une maman qui a eu le mauvais goût de mourir. Mouais. Le vent souffle sur le pan érotiquement dévoilé de ma chemise par un subtil décrochage de bouton dans la partie haute de la dite pièce, sur mon torse à peine velu et doux comme de la soie pour qui ose. J'entends des lèvres qui m'appellent, mais moi je suis déjà loin.
 

Ici, le short de Renny Harling ne gonfle pas avec le vent. Difficile quand on marche en déambulateur. On se souviendra à peine et même furtivement ensuite, une fois dehors, des gros plans sur les pièces de l'échiquier qu'on trempe dans la javelle. Le sang qui se détache. Et on se gratte la fesse gauche en se disant qu'ils vont être bien contents, les gens, ce dimanche-là, dans trois ans, à regarder la télé. La nuit tombera sur Hollywood. Mais moi, je suis déjà loin...







Bill Yeleuze.


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Samedi 14 juin 2008

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[Photo: "...But not for me!" par Dr Devo.]




Chers Focaliens,


Matière Focale, c'est comme la discothèque LE MACUMBA de Mouscron, tu peux passer brutalement d'une ambiance à un autre simplement en changeant de salle. Au détour d'une rétrospective Sean Penn dans le cinéma art et essai local, présidence du jury cannois oblige, je pus donc hier aller me rattraper en salle en allant voir LA DERNIER MARCHE de l'acteur-réalisateur Tim Robbins, homme très chanceux dans la vie car il est terriblement grand, c'est déjà formidable (1m94 !), et en plus il est marié avec Susan Sarandon, une des plus belles et des plus lumineuses créatures que la Terre ait portée, sinon la plus belle. Mr Gâté qui vit avec Miss Univers! Je sais, il y en a qui cumule, et c'est un peu dégoûtant mais passons; Maintenant que j'ai fini mon introduction rigolote et branchée, passons dans la deuxième salle et aux choses sérieuses, dans un beau zeugma.


Susan Sarandon est ici non pas la femme la plus belle du monde, mais une Soeur qui s'occupe d'une école pour enfants défavorisés de son quartier, un ghetto noir. Respectée de tous, Susan reçoit via le directeur de l'établissement, une bien étrange demande. Sean Penn, un jeune homme d'à peine 30 ans (licence poétique) lui écrit afin de la rencontrer. Le pauvre est dans le couloir de la Mort et attend son exécution depuis déjà 6 ans, et il n'a personne envers qui se tourner. Les proches de Susan la prévienne: le criminel a sûrement quelque chose à lui demander! Mais Susan accepte de rentrer en contact avec lui, sans réfléchir. Et Penn lui demande en effet de s'occuper de sa demande de révision du procès puis des diverses demandes de grâce. Susan lui trouve un avocat, et surtout commence à s'entretenir avec Penn dont elle apprend l'horrible forfait: il aurait, avec un autre homme, tabassé un jeune couple d'amoureux, puis aurait violer la fille et enfin poignarder puis abattu d'une balle dans la nuque le jeune homme. Quand les recours sont presque tous épuisés, Penn demande à Sarandon de devenir son conseiller spirituel !

 

Je vous l'avais promis, les marmottes en images de synthèse, c'est terminé. En adaptant cette histoire vraie (oui oui je sais, ça commence mal), Tim Robbins semble signer une oeuvre engagée sur un sujet polémique, la peine de mort, comme au bon vieux temps des dossiers de l'écran et comme les 97,53% de ses collègues réalisateurs art et essai européens. Voilà qui étonne peu de la part du couple Robbins-Sarandon notoirement connu (et Sean Penn aussi de manière plus grossière) pour leur prise de position politique alternative et gauchiste, si j'ose dire. LA DERNIERE MARCHE fait partie de ces films impossibles à faire. Quand on traite un sujet grave et particulièrement pathétique comme celui-là, on croit souvent avoir affaire à une histoire extraordinaire et merveilleuse, et en général, c'est le contraire. Quand le sujet est uniforme et pathétique,on accouche, en général, de films ignobles, enfonçant tous les poncifs, et usant de la corde émotionnelle jusqu'à laminer tout ce qu'il reste d'humain chez le spectateur qui lui-même adore se vautrer comme un porc dans l'auge boueuse du Gros Pathos. Comme en général ces sujets sont inattaquables (qui est pour la guerre ou le cancer? personne), autant dire qu'à chaque fois, on se retrouve avec des films vraiment dégueux du point du vue humain (j'y reviens) et qui accouche de scoops intergalactiques tels que: la pluie ça mouille, la guerre ça tue, la maladie ça fait souffrir, le deuil c'est triste, etc... Et bien, je dis solennellement que ces sujets sont, malgré les apparences et la pensée commune, de très mauvais sujet, les pires de tous mêmes. Et LA DERNIERE MARCHE fait incontestablement parti de ces projets édifiants qui sont déjà délicat à manier sur d'autres supports et qui sont, au cinéma, toujours sources d'erreurs et d'horreurs.



LA DERNIERE MARCHE s'inscrit donc  carrément dans la lignée de ces films impossibles à faire, même avec la meilleure volonté du monde. La mort insupportable et institutionnel est au bout du couloir. Le crime est absolument immonde. Les familles de victimes ne peuvent que pleurer toutes les larmes de leur corps. Et le couple Sarandon/Penn provoque des contrastes, de facto, absolument violents. L'issue est quasi-certaine, le sujet épouvantable, et logiquement les larmes devraient en cascades.

Tim Robbins utilise pour traiter son sujet une mise en scène assez classique. Les champs et les contrechamps s'enchaînent tranquilou, mais avec un certains sens de la variation parfois : jeux de reflets, changements de point ou de photo, variations sur les axes, décalage dans le montage. On a vu largement plus beau, mais voilà qui est fait avec rigueur, et beaucoup de plans plus larges viennent aérer la réalisation de scènes dont le tempo et la longueur est plutôt gérée avec intelligence par le scénario puis par le montage. On regrettera quelques gros plans vraiment serrés, ce foutu fameux gros plan psychologique, un des mythes les plus tenaces en matière de cinéma (quelle plaie), mais pour le reste il y a assez de travail pour que les choses passent agréablement, et que notamment certaines scènes puissent se développer en longueur. Le mélange scènes courtes/ scène longues se fait effectivement bien et donne du rythme à un sujet assez monomaniaque et claustrophobe. La photo est juste soignée, avec ici et là de belles ambiances, enfin je le suppose au vu de la copie que le distributeur ose mettre sur le marché (on dirait que le film a 40 ans : son ronflant très détérioré, flingué même... Mais que se passent-ils avec la gestion des copies en France, qu'on tire de plus en plus mal et qu'on conserve de manière catastrophique ? LA DERNIERE MARCHE est un film qui est sorti assez largement, et ce n'est pas un inédit de Derek Jarman des années 70 ! On serait en droit d'attendre une copie raisonnable). La narration use d'une technique de montage classique, décidée au scénario sans doute, à savoir une espèce de montage alterné qui se déclenche de manière impressionniste, un peu librement. Ca fait syncoper un film bavard. Ce n'est donc pas une mauvaise stratégie. On voit donc des images "d'archives" ou plutôt des espèces de flash-backs : le meurtre bien sûr, sur lequel on revient sans cesse, mais aussi des images super huit (vraiment belles pour une fois) concernant tels ou tels personnages. Les autres "flash-backs" sont assurés de manière discrète via la télévision, effet dont Robbins n'abuse pas d'ailleurs. Il y a donc un rythme assez certain.


La première chose qui sauve le film, ce sont les acteurs. Si le casting est très marqué en "tronches", le jeu est plutôt sobre, plus ouvert pour les personnages secondaires liés au meurtre (les familles), et sobre pour les protagoniste principaux (l'avocat notamment). Sarandon est absolument impeccable comme d'habitude. C'est une de nos meilleures actrices ! (Rires) C'est très sobre, tout en nuance avec un rôle pourtant assez carré dont elle sait bien mettre en exergue, et sans écraser quoique ce soit, les moments les plus paradoxaux. Ca sent l'épure et l'expérience. Nickel. On sait que Sean Penn n'est pas mauvais mais qu'il peut aussi être épouvantable. Souvenez-vous de l'ignoblissime SHE'S SO LOVELY, vrai parcours du combattant pour le spectateur qui se retrouve là dans un zoo d'acteurs tous à côté de la plaque et sans aucune nuance autre que celle de la tractopelle (même Harry Dean Stanton est épouvantable !). Penn, même lui, heureusement, il n'atteint pas souvent de telles extrémités, a un peu tendance à charger la barque. Ce n'est pas du tout la méthode Sarandon. Souvenons-nous de l'intéressant 21 GRAMMES. Là par contre, rien à dire. Il a un rôle épouvantable à tenir, car reposant sur le syndrome du monstre de foire, un truc épouvantable qui d'habitude donne droit à de très beaux oscars, ce qui est souvent mauvais signe. Ici, il sait garder une certaine hollywoodanité (yeah !) au rôle parfois et retenir beaucoup à d'autres moments. Il sait notamment se caler sur Sarandon, c'est évident. Robbins assure le back-up en sachant couper là où il faut, et réduire la sauce où d'autres se seraient vautrés.



Voilà pour le moteur qui n'évite pas certaines maladresses d'ailleurs, ou deux ou trois traits plus naïfs ici et là. Une fois la chose posée, Robbins accomplit par contre quelque chose de bien plus étonnant. Et pour vous expliquer ça, il faut que je revienne un peu sur ce que je disais plus tôt. Une autre raison pour lesquels ce genre de film sont quasiment impossibles à faire, est strictement cinématographique. Le cinéma est un art manipulatoire. L'Histoire du siècle dernier à bien démontré, et avec quelle funeste puissance, qu'on pouvait tout faire dire à une image, notamment une chose et son contraire, et que dans le cinéma, il y avait une impression "de sur-vérité écrasante". Un type hideux est assis sur un banc. C'est un clochard louche et dégoûtant. Vous allez forcément pensez que ce type cache quelque chose. Un sublime fille, belle et rayonnante d'intelligence passe. Vous allez voir peur pour elle. Si elle sort une batte de base ball et éclate en mille fragments la tête du sdf, vous allez prendre ce dernier en pitié, vous allez détestez la jolie fille, vous allez réclamer vengeance tout de suite en demandant à ce qu'elle soit punie cruellement. Si en plus vous faîtes un peu de mise en scène, c'est encore pire. Dans cet exemple vous êtes passé d'un extrême à l'autre en mois de dix secondes de manière complètement absurde. Tout le monde marche, moi aussi, le cinéma est basé là-dessus. Autre exemple. Une dispute dans un couple. Ca gueule pas mal, c'est une grosse dispute stressante... mais rien à voir avec l'impact que peut avoir la même scène si on fait un insert sur le fils du couple, ce charmant bébé qui pleure à tue-tête ! Vous voyez, faire pleurer Margot et manipuler les gens, c'est chose plus que facile au cinéma. Dans l'exemple de la dispute, l'échange entre le mari et la femme peut-être très mal écrit ou complètement incohérent, ça va marcher ! Rires.



Voilà qui est dit. Là où Robbins fait très très fort, c'est qu'il imprime un point de vue hallucinant sur son histoire, dans la dernière partie, et que son scénario est construite sur une très belle idée. En fait, le film raconte une chose assez étonnante. Une femme, Sarandon, se retrouve dans une situation intenable. Elle doit accompagner les probables derniers instants d'un homme, et un des pires. Plus encore, elle essaie de comprendre la situation globalement. Sa position privilégiée lui permet de presque tout voir. En femme sensible et fine, il lui arrive un sacré truc. Cette histoire est tellement hors-norme, univoque et sordide qu'elle se retrouve assaillie d'émotions TOUTES contradictoires ou presque. Et sa position un peu à l'écart (elle n'est pas impliqué dans le drame original, ce qui la dédouane autant que faire se peut, des réactions épidermiques ou ultra-émotionnelles) est intenable. Sarandon est assaillie d'émotions épouvantablement violentes (et nous avec, soit ce que je déteste le plus dans ce genre de film comme je le disais) dont presque aucune n'est conciliable avec une autre ! Cette position de voyeur éclairé est stupéfiante : Sarandon n'est pas assaillie d'informations, elle est, excuse-moi le terme, violée par des images. Extérieure aux faits et ayant très peu d'influence sur les événements présents, elle subit forcément tout, et plus important encore, ne peut pas appréhender les choses que sous la forme de figurations concrètes ou abstraites des témoignages qui lui sont proposés. TOUS les personnages, et j'insiste, tous, envoient des informations à vous briser l'âme et baignant dans la plus insupportables violence : familles des victimes, bien sûr, famille de Penn, Penn lui-même, et même le personnel pénitentiaire ! Déjà, ça, c'est atroce. Mais l'intelligence et l'opinion humaine viennent se mêler à ça. Dans un même groupe où les gens ont des attitudes similaires, les analyses sont radicalement opposées ! La confusion, ici dans le sens de "chaos", est donc double voire triple alors que la situation de départ est déjà quasiment insupportable. Pour nous, spectateurs focaliens, cette confusion est quadruple ! Car en cinéphile éclairé, nous savons l'aspect manipulatoire des images à fortes potentialités émotionnelles.

Et c'est là que Robbins fait très fort, comme je le disais en entame de paragraphe. Il place son film sur la perspective suivante: à force de surcharge, ce ne sont plus des émotions ultra-violentes qui assaillent la pauvre Sarandon, mais bien des images ! Sarandon essaie de faire marcher son cerveau autant que son cœur, et la tâche est quasiment impossible ! Tout est recevable ou presque (l'essentiel du moins) et tout est contradictoire ! Impossible d'avoir un point de vue équilibré, impossible d'essayer d'atteindre une forme de Justesse. Voilà, le premier et le plus important des sujets du film, bien plus que la réflexion sur la peine de mort (qui sera présente bien sûr, et plutôt de belle manière, quelque soit notre avis sur la question d'ailleurs, chose rare). Etre Juste (je mets la majuscule volontairement) au cœur du plus sombre enfer sur Terre. Et bien, voilà qui ne fait pas peur à Robbins qui se retrousse les manches et a l'intelligence de jouer à fond sur ce trait : les images violentes en émotions. C'est la première sublime idée. Du coup, la confusion règne en maîtresse diabolique, parfois insupportable, sur le film. Nous sommes (nous spectateurs) seuls, et nous vivons la solitude extrême, et le chaos qui habitent la pauvre Sarandon. Ce qui sauve le film du désastre, c'est le fait que Sarandon soit un être juste, et Robbins avec elle. Le réalisateur essaie de se frayer un chemin dans ces images hautement émotionnelles, et il le fait en essayant de préserver l'intelligence. La préserver de l'émotion. Pour se faire, paradoxalement, ils ouvrent la porte de son film aux pires émotions possibles. Très beau.



Et puis, il y a la séquence finale, et là on touche vraiment à quelque chose d'extraordinaire. Si vous n'avez pas vu le film, par pitié arrêtez-là la lecture de l'article ! Vous en savez déjà assez, et si vous saviez le contenu de cette dernière partie, vous rateriez une sublime expérience cinématographique. Allez, partez faire un café et allez lire un autre article du site. C'est bon, vous êtes partis ? Alors j'y vais.




Robbins ne se contente pas de nous submerger de violence, fut-ce de manière très intelligente. Il sait in fine redonner la parole à ses personnages et à son sujet. Dans cette fameuse dernière partie, le sujet stricto sensu reprend sa place au premier plan. Penn va mourir, c'est ignoblissime sans doute, enfin d'une violence insupportable. La question spirituelle reprend le dessus. Sarandon devra vaincre le suspens dérisoire de l'horloge qui continue de tourner, et accomplir sa mission : trouver un reste humain dans cette affaire, dans toute l'affaire si j'ose dire, pas seulement dans Sean Penn. Pour se faire, Robbins a donc utilisé, vous le savez si vous lisez ces lignes et que vous êtes sages, la technique du montage alterné pour nous montrer, sur le même plan, et j'insiste, le meurtre enfin dans sa véracité (mais de manière fabriqué : ça reste une image, comme tout le reste) qui au passage arrive encore à rajouter une louche dans la violence, fallait oser ! [Je pense notamment au viol tellement central mais éludé du reste du film.],et l'execution elle-même. C'est l'enjeu sublime et d'un courage remarquable du film de Robbins. Vous voulez sauver ce gars ? Alors il faut le faire non pas parce que le montage vous indique quoi penser (genre : un petit montage bien pathos sur le pauvre petit gars qui avait certes des défauts, coincé dans la machine judiciaire et face à face avec une mort insupportable et scandaleuse, ce qu'aurait fait TOUS les réalisateurs hollywoodiens !), mais pour les idées, pour le principe. Si on veut être juste et décider quoique que ce soit à propos du personnage de Penn, il faut résoudre l'insupportable violence, la contradiction ignoble, et voir, et s'imprégner jusqu'à la moelle (du film) de l'épouvante de la situation. Le crime est hallucinant de violence, il faut le voir, le comprendre, le vivre de manière figuré ET en même temps sauver, par choix, par intelligence, et non plus par émotion, le personnage de Penn... ou pas ! Robbins fait là preuve d'un courage absolue et d'une honnêteté rare et sans faille. Il a dit ce qu'il pensait de la peine de mort en loucedé auparavant. C'est son avis, et ce n'est pas l'essentiel. Par contre, il démontre que c'est dans le chaos ultime, dans la juxtaposition de l'inopposable (paradoxe) que se cache une intelligence possible. Je dois bien dire que j'étais totalement scotché par la classe et l'honnêteté du procédé. Le fond était impossible à décider, et Robbins propose alors la forme, une forme extrême, émouvante pour le spectateur bien sûr, mais qui oblige à faire s'incarner en chair et en os (cinématographiques, si j'ose dire) notre penchant théorique à vouloir sauver cet homme. Robbins ne propose pas un pardon de principe, mais bien une expérience incarnée. Ca n'empêche pas l'émotion, et là aussi Robbins reste honnête en ne contredisant pas la tonalité principale du reste du film. C'est l'intelligence et la forme qui font ce "pardon" est possible ou pas ! Intellectuellement et artistiquement, c'est absolument sublime !



Evidement, le film est rempli de petites maladresses ici et là. Mais dans son ensemble, il faut bien reconnaître le courage de ce projet qui envoie balader, et pas qu'un peu, tout le reste de la production. Le film n'est pas plastiquement parfait ni iconoclaste, mais en s'appuyant sur le système hollywoodien qui l'a produit Tim Robbins réussit à proposer un film qui ne lâche quasiment rien, et oblige son spectateur à un effort d'honnêteté stricte. LA DERNIERE MARCHE est donc un film peu aimable qui, une fois n'est pas coutume si on pense au sujet, a réussi à garder intact l'intelligence du spectateur en le baignant dans le pire flot, le plus violent même, d'images contradictoires. C'est de fait un belle réflexion sur l'utilisation du cinéma qui envoie balader nombre voire tous les films "engagés" qui envahissent notre écran de cinéma art et essai. Chapeau bas !

 


Fraternellement Vôtre,



Dr Devo.



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Jeudi 29 mai 2008

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[Photo: "We Were So THURSTY!"
de gauche à droite: "...l'expectative inexorable du moment où ils se rejoindraient, au moins au figuré se dit-elle. Le paradoxe serait alors de faire le deuil des impasses, de savoir exploiter la gourmandise du moment de suspension qui précède les révolutions les plus belles, car les plus indispensables."
Photographie par Mek-Ouyes.]








Chers Focaliens,

 

Bon, comme d’habitude, mon grand retour annoncé se fait en pointillé, une fois de plus, repetita, et ce à cause de mes nouvelles activités de DJ (rires, du pousse-disque en fait), chose qui m’a pris un temps hallucinant, chronophagie due sans aucun doute au fait que c’était la première fois que je passais des disques en public. Ce fut très agréable, merci. Mais les affaires sont les affaires, et palmarès de Cannes ou pas (« …un film qui mêle de manière original fiction et documentaire », « un film documenté », a-t-on entendu, c’est-à-dire comme 97,53% des films art et essai, comme c’est original), on retourne en salle besogner de la critique avec notre « ami » Steven Spielberg, relativement en forme ces dernières années.

 

 

Curieusement, le quatrième volet des aventures sérielles de Indiana Jones ne commencent pas dans le service "léguminés" de la maison de retraite Les Acacias à Charleroi, Belgique, mais dans le Nevada et dans une base militaire où l’on retrouve notre Indiana Jones national en bien fâcheuse posture. Et pas qu’un peu ! En effet, M. Chapeau est entre les mains des Russes qui viennent de prendre le contrôle des entrepôts secrets de l’armée américaine, là précisément ou se terminait le premier épisode de la série. Nous sommes en 1957, et à l’époque les Russes étaient des gens vraiment méchants comme Le Gall, et on était encore loin de se demander si eux aussi aimaient leurs enfants. Cette charmante escouade staliniennes n’est pas là pour le tourisme, comme on s’en doute, mais pour mettre la main sur un sarcophage bizarre renfermant une espèce de momie encore plus étrange. Et il se trouve que Jones pourrait les aider à mettre la main dessus. Une série d’aventures étonnantes et trépidantes commencent où le vieux Indy sera aidé par un petit loulou, Shia LaBeouf (record à battre!). Il sera notamment question de retrouver la trace d’un grand ami, John Hurt, ici collègue de Jones, et un mystérieux crâne en cristal de l’époque Geigger. Mais, la Russie ne voit pas la chose de cet œil, et ce n’est pas gagné pour nos héros, d’autant plus que c’est Cate Blanchett qui dirige d’une verge de fer dans un gant de fonte, les opérations !

 

 

Je ne sais pas si Harrison Ford a monté les marches de Cannes avec un fauteuil de rampe Jean Lefèvre, mais en tout cas, c’est reparti comme en 40 ou presque. Alors pas de soucis, on retrouve tout l’attirail de la série qui fut d’ailleurs très joliment analysé par notre ami le Marquis dans ces pages. Vous pouvez jeter un œil dessus, c’est tout bon, et je pense la même chose.

 

La chose démarre plutôt bien et plutôt mal avec un immonde petit plan en synthèse sur une marmotte qui sera le fil déconducteur de la première et longue séquence d’introduction. Je passe sur ces marmottes, c’est complètement débile et surtout d’une laideur intergalactique indiscutable (l’effondrement du terrier par contre était très joli, soyons juste). Par contre, Spielberg nous prend gentiment à contre-pied en nous proposant une ambiance "college" (prononcez à l’anglaise) tout à fait incongrue, avec une jolie fin en forme de virage narratif. Ça m’a fait rire et c’est plutôt bien joué, car cela permet de faire diversion avec la séquence suivante assez longue et plus bavarde que l’habituelle ouverture de la série (quoique je n’aie pas revu INDIANA JONES ET LE TEMPLE MAUDIT depuis des lustres, et je ne me souviens absolument pas de son entame !). La séquence elle-même est plutôt bien fichue, avec quelques plans très ouverts du point de vue du cadre qui font bien passer le numérique ici très propre (exception faite des effets de nuage, toujours aussi  mal fichu au cinéma !). Bref, c’est plutôt bien troussé, et même assez marrant. Une belle idée surnage, vraiment très réussie : alors que les extérieurs de cette séquence sont en décors naturels, Cate Blanchett déboule dans un contrechamps totalement studio et ouvertement artificiel qui petit à petit va contaminer le champ. Très joli moment et bonne idée. Ici et là quelques gourmandises, notamment dans les plans assez compliqués parfois de la poursuite teenageuse en voiture. Great.

 

 

Is that all there is ? Non, pas vraiment. Nous suivons ensuite notre héros dans une panoplie de scènes reprenant plus ou moins les scènes des films précédents, sous forme de passages obligés : salle de cours, divagation sur les énigmes à résoudre à voix haute, poursuites en véhicule, etc… Le Marquis avait raison, Indiana Jones c’est une affaire de serial dés le départ.Voilà qui se suit sans effort mais aussi sans éclat. On suit tout ça d’un œil pépère. Les effets spéciaux et cascades se divisent en deux. Une partie old school avec des effets sans doute numériques, mais qui essaient de se faire passer pour des effets "en dur", puis une utilisation plus ouverte et plus moderne du numérique. Le meilleur se situe entre ces deux zones, notamment en ce qui concerne les déplacements de Harrison Ford. On note un montage intelligent de ces effets, notamment dans les transitions numériques dans le plan (entre le cascadeur, l’acteur et l’effet) comme dans la séquence d’ouverture (la première suspension avec le fouet). La deuxième cascade live en voiture et moto estégalement assez joliment chorégraphiée. Bon. Ensuite, ça se gâte un peu plus. Au fur et à mesure, c’est les effets spéciaux plus contemporains qui envahissent l’espace, et bon sang de bois, on voit la différence ! Même les décors naturels sont mis au diapason de ces effets numériques et n’ont plus grand chose, justement, de naturel. La photo devient plus systématique et l’aspect "en toc" reprend le dessus. Oui mais là, tu exagères docteur, vous dîtes vous, car après tout,  c’était déjà un peu le cas dans le deuxième épisode de la série. Oui, oui… Je vous l’accorde. Mais ici, c’est… assez laid, car les effets spéciaux ont changé et que la norme numérique est ce qu’elle est, malheureusement. On retrouve des poncifs notamment dans la scène de poursuite en voiture dans la jungle au bord d’un précipice qui fonctionne un peu en mode jeu vidéo du point de la direction artistique : on a l’impression de retrouver la tonalité de la poursuite avec les dinosaures du KING KONG de Peter Jackson.  Comme s’il il fallait réexploiter un moteur informatique ou un travail logiciel précédent. Rires. Et puis, les effets sont aussi liés à la tonalité du film. La mise en place des personnages secondaires prend plus de place et replace le film comme un renouvellement et un retour aux sources, avec les rôles de Shia LaBeouf, qui représente sans doute la relève et renouvelle l’intérêt des teenagers je suppose, et Karen Allen pour les gars de mon genre, un peu plus âgés. Comme Spielberg aime replacer tout ça dans un contexte familiale et généalogique (très très simplet et largement redondant, mon dieu !), ça insiste drôlement. Le film dans sa mise en scène reflète donc aussi ce choix. D’un côté, on retrouve (un peu) les qualités des deux premiers épisodes, et de l’autre on se noie dans la surenchère et la farce de l’épisode trois. Le personnage de LaBeouf prend peu à peu sa place et avec lui débarquent les effets spéciaux de "djeunz" : effets de tremblé et surtout numérisation à tout va, cascades grotesques (la première chute dans l’eau, via un arbre, du véhicule amphibie), et séquence ouvertement spidermanesque comme cette ridicule et surtout absolument laide tarzanisation de la poursuite de liane en liane avec un LaBeouf affreusement numérisé. Et voilà où le bât blesse : Spielberg ne peut pas s’empêcher d’en rajouter et de lorgner du côté de la farce. Les enchaînements des morceaux de bravoure sont incessants et segmentés au possible dans une progression de plus en plus laborieuse, t une gestion rythmique sans intuition et sans fulgurance. Parallèlement, bien sûr, la mise en place des effets spéciaux prend le pas sur la mise en scène. L’échelle de plan se réduit (bon c’est quand même plus large que la moyenne, cela dit…), Et petit à petit on perd la rigueur et l’efficacité de la séquence introductive. On se retrouve avec un film classique contemporain, esthétiquement pauvre, voire laid, et une mise en scène bien moins gourmande ou inventive que ce à quoi Spielberg nous avait habitué dans ces derniers films notamment dans la GUERRE DES MONDES.

 

Comme la trame dramatique est énormément attendue et balisée, on a donc tendance  largement s’ennuyer. Le film est sans gourmandise et sans surprise. Les relations entre personnages sont largement invariables, et explorent des territoires connus. L’exploitation des rapports de comédie entre Ford et Karen Allen essaie de copier et de coller ce qu’ils étaient dans le premier épisode, de manière là aussi attendue et donc laborieuse. Ça sautille peu, les gourmandises sont rares et la progression vers la salle finale, d’une kitscherie hallucinante, est d’une longueur effroyable, débarrassée de véritable enjeu dramatique, un peu à la manière de Sam Raimi dans SPIDERMAN qui lui aussi avait réussi à se débarrasser du potentiel de noirceur que lui offrait son histoire. Le résultat est donc lisse, prévisible et surtout manque de malice et de profondeur. INDIAN JONES 4 est donc un blockbuster de plus, citant largement l’œuvre de son réalisateur, mais sans en reprendre la fantaisie et le savoir-faire. Malgré un beau casting (Allen, mais aussi John Hurt et Jim Broadbent qui assurent la marque d’une volonté d’hommage à la tradition du cinéma d’aventures et fantastique anglaise, bien factice), rien en fait vraiment saillie, rien n’implique ni immerge. À force de vouloir ménager la chèvre traditionnelle et le chou du cahier des charges du film ado des années 2000, Spielberg accouche seulement d’un produit, très hybride, dont le potentiel esthétique et artistique est très laid. Pas grand-chose finalement ne nous fera vibrer, malgré cette très bonne première bobine. On est clairement dans une perspective de surenchère et de clins d’œil entendus qui placent, c’est une douloureuse surprise, ce quatrième opus dans la lignée du troisième. Comme dirait le personnage de Cte Blanchett : "Ach ! Why" ou plutôt "Art ! Faille !".

 

 

 

Nerveusement Vôtre,

 

 

Dr Devo.




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Mardi 27 mai 2008

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[Photo: "I've already paid for this... (autoportrait)" par Mek-Ouyes]


Chers Focaliens,

C'est pour moi la rentrée des classes, et on profite des brefs moments de répit pour retourner en salles.

On passe vite sur ENFANCES, concept dirigé par le réalisateur Yann Le Gall qui a proposé à 6 cinéastes dont lui-même de réaliser un court-métrage sur l'enfance d'un grand réalisateur classique. Le tout forme bien sûr un long-métrage à sketches, comme au bon temps de nos amis italiens. Globalement, le projet est plutôt amusant, car il baigne dans l'absurde, mais aussi casse-gueule, la chose pouvant vite virer à l'exercice de style. Et pourquoi pas d'ailleurs, se dit-on en fin de projection. Globalement, le projet a des qualités, minces, mais quand même. Notamment la photo, relativement soignée, voire même assez léchée dans le segment consacré à Hitchcock tout en délire gothique d'assez bon aloi. Ceci dit, le risque est aussi de faire un film édifiant et terriblement symbolique. Yann Le Gall a écrit tous les scénarios et malheureusement, ça se voit un peu. Le premier court, réalisé par Le Gall lui-même est proprement insupportable. Consacré à Fritz Lang, il montre la découverte par le petit gamin surdoué de sa judaïté. Mouais, c'est bien sûr totalement édifiant et naïf. Côté mise en scène il ne se passe pas grand chose, notamment dans le son, insupportable de vide dés les premières secondes. Ca aussi, c'est la qualité française, messieurs dames. Le reste relève de l'anecdote totale.


Isild Le Besco réalise le segment Orson Welles, un peu plus tenu, avec un essai de mouvements de caméra et de léger mouvement dans le montage. Le petit acteur jouant Welles est plutôt improbable et utilisé comme tel. C'est une bonne idée. Quelques plans sont cadrés de manière un peu amusante, et il y a même un joli plan douche, qu'on dirait bizarrement à l'épaule, tout à la fin. C'est déjà ça, même si le reste est légèrement attendu.


Ha, cette vieille jeune ganache de Renoir. Là aussi, on replonge dans le symbolique, avec bien sûr, quelle surprise, la découverte des disparités sociales chez le futur réalisateur. Et de la campagne en veux tu en voilà. Pas grand chose à manger la non plus, c'est relativement anonyme.


Tout comme le Bergman qui se construit autour d'une anecdote assez rigolote et mortifère, mais qui finira par sombrer dans le trop peu, notamment au niveau de l'échelle de plans bien trop sage pour permettre de mettre quelque chose de signifiant en place. Peu de sons là aussi. Par contre, quelques plans sont relativement cadrés, mais on n'est pas dans des extravagances à la Friedkin, c'est tréééééés sage... et vite oublié.


Le Hitchcock de Corinne Garfin est le plus rock ‘n' roll. Tourné en scope et en noir et blanc, il lorgne délibérément du côté d'un fantastique gothique, baigné dans une lumière très réussie dans son genre, et très maniériste, ce qui vu le contexte marche plutôt bien. C'est le court le plus foufou de la série avec le Tati. Le film atteint une relative indépendance, ce qui n'est pas forcément le cas des autres, et c'est un paradoxe car ici l'exercice de style, pas forcément hitchcockien en plus, est annoncé clairement. Malheureusement, si c'est assez basique (avec un joli point de montage près d'une fenêtre), la fin me déçoit notamment avec une déferlante de citation hitchcockienne là par contre, en forme de clins d'œil, assez mal venues justement car l'indépendance du film fonctionnait pas mal. Alors, vas-y que je te balance des escaliers et des lumières de la chambre au premier étage allumée. Mouais... Même là, une bonne idée mais mal mise en exergue : l'escalier de PSYCHOSE qui se transforme en l'escalier des 39 MARCHES. Malheureusement, ces détails en forme d'hommage ne sont que de l'illustration. Dommage, d'autant en plus qu'en faisant durer la scène de paroxysme gothique, le film aurait sûrement gagné en étrangeté quant à son rythme. Ceci dit, ça se regarde, et c'est le film le plus tenu...


... avec le suivant consacré à Tati. Là aussi on nage en pleine anecdote, presque caricaturale à mon avis, et de toute manière pas intéressante du tout si elle est symbolique. Ceci dit, il y a un peu plus de délicatesse, et surtout la mise en scène est là ouvertement, comme dans le Hitchcock, plus graphique avec des jeux de décalage qui valent ce qu'ils valent mais qui ont au moins, contrairement aux sections Renoir ou Lang, l'avantage d'exister. Le rythme est un peu mou, mais la mise en scène beaucoup plus réfléchie.


Ben alors, vous dîtes-vous, on se foule plus tellement Docteur Devo ? Oui oui, oui peut-être ou alors peut-être non justement. ENFANCES a beaucoup de défaut, surnage légèrement au dessus de la moyenne, mais ne laisse au final que peu de souvenirs. Un plan ça et là chez Le Besco (et une vraie tentative de travail sur le rythme de certaines scènes), un petit poil de jeu chez Tati, et basta. Tout cela n'est pas très rock ‘n' roll, et surtout nous rappelle que le cinéma dit "art et essai" français pêche souvent par manque d'expression et de point de vue. Au cinéma, il vaut mieux charger la barque que de viser l'épure. Et comme pour tous les autres arts, pour viser l'épure il faut un plan de travail baroque, ce que semble vraiment ignorer les européens.

 


Tiens, changeons de rive en allant voir TEETH de l'américain Mitchell Lichtenstein, fils de l'artiste pop art paraît-il. Le sujet est beaucoup plus édifiant puisque l'on suit Dawn une jeune fille américaine d'environ 17 ans qui, bien qu'issue d'une famille pas particulièrement conservatrice (très bonne idée d'ailleurs, ce qui donne une connotation étrange au personnage du frère), fait partie de ces jeunes gens américains, férus de religion et qui se sont promis de garder leur virginité jusqu'au mariage, et qui le revendique. Malheureusement, la pauvre fille est affublée d'un terrible handicap, forcément double. D'une part, elle finit par rencontrer un p'tit gars qui est vertueux comme elle mais la trouble sur les plans affectif et sensuel, ce qui forcément va poser problème. Plus grave Dawn est persuadée, et mieux, elle sait qu'une terrible infirmité physique la touche : elle a un vagin avec des dents !
Elle décide néanmoins de sortir avec ce garçon, beau et vierge comme elle... Un long parcours initiatique s'engage, et croyez-moi, c'est très loin d'être gagné...



TEETH est accompagné d'une rumeur très favorable, suite sans doute à son passage eu Festival de Deauville, et malgré un film annonce un peu pêchu (peu représentatif), c'est vrai que les choses sont bien faites et que le film a été extrêmement bien vendu. Tant et si bien que le cinéma art et essai de la ville passait le film en V.O, et que l'affiche plutôt belle attirait pas mal de gens. Ce n'est pas le destin de tous les films d'horreur ou fantastique contemporain. Et puis, une petite comédie horrifique, ça ne se refuse pas !



Mitchell Lichtenstein dont c'est, semble-t-il, le premier film, propose ici une drôle de fiction, et ce à plus d'un titre. Dés la première bobine, les règles du jeu sont assez bien fixées. Il s'agit, comme son sujet pouvait le laisser prévoir (mais la chose est assez étonnante à voir, car le réalisateur le fait avec une certaine application) de créer une esthétique et un ton qui rappellent très largement la série B d'horreur des années 80: introduction symbolique, cadre de vie middle class, présentation classique des personnages, des seconds rôles et de l'idylle amoureuse, photographie directe et plutôt brute de décoffrage, etc... Les premières sensations sont plutôt agréables, forcément, quoique l'inquiétude d'un récit balisé se fait sentir, notamment dans le dispositif symbolique des seconds rôles justement et de certains détails (le chien par exemple, sur lequel on insiste trop pour qu'il n'est pas une utilité quelque part plus loin !). L'actrice principale, Jess Wexler, joue plutôt bien, sait forcer le trait ou nous prendre au contraire un peu de biais. Tout cela est donc plutôt sympathique, se dit-on.



Et puis, petit, à petit, Lichtenstein, qu'on appellera désormais Mitchell pour des raisons de commodités évidentes, commence à faire dériver son film, ou plutôt, disons que nous nous apercevons que les choses ne sont pas si marquées. Si le jeu symbolique continue de manière ostentatoire (un plan dans la forêt commençant sur un tronc d'arbre à la forme vulvoïde), on peut-être assez surpris par le ton. Si le principe de base, c'est-à-dire l'infirmité du personnage principal est "loufoque", et qu'on nous a annoncé une comédie d'horreur, le ton du film semble plus inattendu. Pas de beaucoup, mais quand même. On rit jaune et assez peu, et très vite, c'est une atmosphère plus lourde qui prend le dessus. Deux ou trois choses classiques, comme l'arrivée de Dawn au lycée (scène qui est très bien placée : pas dés le début de la présentation du personnage, mais après son premier speech pro-virginité), semblent un peu trop longues ou trop brut de décoffrage. Lors de cette arrivée au lycée, les informations, très simples je vous l'accorde, arrivent toute en même temps, et le travelling arrière, très faisandé, dure une ou deux secondes de trop, et cela suffit pour qu'on sorte du plan beau et classique pour commencer déjà à regarder cette scène vue mille fois un peu de biais. Et ça va continuer comme ça. Ca n'empêche pas les maladresses trop ostentatoires (la rencontre entre Dawn et son premier prétendant), mais voilà qui donne un petit ton triste ou froid assez bienvenue, et quand les choses sérieuses vont commencer on comprend qu'elle était la tactique de Mitchell : brouiller les cartes, dissocier les tonalités. Le gros du film viendra confirmer cette impression. Le film ressemble plus à un film de collège qu'autre chose. L'horreur n'est pas flagrante (j'y reviens). La comédie n'est pas forcément au rendez-vous. On se retrouve avec un film de collège assez dur, juste teinté de fantastique, les deux étant moins mêlés que prévu. C'est assez charmant, cette dichotomie trouble. Mitchell joue le décalage, joue sur le fait que les choses ne se passent pas comme prévues. On a les fesses clairement entre deux chaises, et pendant longtemps, notez-le bien, les codes de la série B horrifique se déplacent sur des scènes plus anodines, c'est-à-dire là où on en devrait pas les trouver : la recherche sur Internet par exemple est un moment de suspens (où l'héroïne explore sa difformité et semble presque être menacée d'être découverte par l'arrivée de ses parents; passage classique), mais se déroule dans un contexte anodin (Internet, devant un ordinateur quoi) se substituant ainsi à la même scène qui aurait pu avoir lieu dans la salle de bain (avec le même déroulé narratif: arrivée des parents et peur d'être surprise). La scène de salle de bain et d'exploration manuelle du corps aura lieu plus loin, mais sans effet horrifique, juste de manière intime et solitaire, et elle durera beaucoup trop longtemps pour un cadre horrifique classique. [Et il y aura un beau montage introductif,