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Pellicula Invisablae









[Photo: "Il Jouillait! (Hommage à gérard de Suresnes)" par Mek-Ouyes.]









Japon, fin du dix-neuvième siècle. Ginko est un grand échalas borgne aux cheveux cendrés, et son métier est "mushishi" (ou "bugmaster" dans la langue de Shakespeare et d'Elton John), c'est-à-dire qu'il étudie les mushi. Mais qu'est-ce qu'un mushi me demanderez-vous, et vous aurez raison. Un mushi est une forme de vie primitive, qui ressemble à un parasite, mais dont l'existence est indispensable à l'équilibre de la nature et dont certaines espèces peuvent être néfastes à l'homme. Ils sont partout, flottent dans chaque recoin du monde, mais seuls de rares personnes peuvent les distinguer à l'oeil nu, et ce son les mushishi. Seul problème, les mushishi attirent les mushi, donc ils doivent toujours être sur la route, toujours être en mouvement, et ne peuvent pas rester trop longtemps au même endroit. Ginko marche donc, ses bagages dans le dos, au travers des montagnes japonaises, et croise sur son chemin des gens mystérieusement malades, probablement victimes de mushi dangereux.

 

 

Tiré d'un manga et d'une série animée, tous deux sublimes, au succès critique plus que public, Katsuhiro Otomo, le réalisateur du fantastique AKIRA, s'approprie un univers très particulier, très codé, pour en faire un vrai objet de cinéma. Finie la grandiloquence grotesque et l'accumulation d'informations de son grand-oeuvre, ici Otomo fait dans le minimalisme scénaristique, avec une structure très classique d'évolution psychologique du personnage, tout en insérant quelques flashbacks de-ci de-là, plutôt bienvenus cela dit, qui permettent de casser un peu le rythme langoureux et contemplatif de la progression de Ginko, et de retirer un peu du côté rébarbatif du mec qui marche pendant deux heures. Mais point de véritables saillies, plutôt des bifurcations, calmes, tranquilles, vaporeuses qui, sans endormir, plongent dans un état un peu second. L'ambiance générale est donc très efficace, et nous enveloppe comme si nous étions nous-mêmes dans ces forêts brumeuses. Mais ce n'est pas tout, et Otomo fait tout autre chose, de bien plus intéressant. Nous sommes dans de grands espaces verdoyants, des montagnes, des vallées, des petits chemins escarpés, bref, pendant tout le film nous sommes au fin fond de la nature, dans un environnement à la fois complètement terrestre et en même temps magique, mystérieux, car derrière chaque pierre peut se cacher un danger potentiel. Dans cet environnement particulier, il y a les mushis, parasites informes et translucides, créés en numérique. La beauté de la chose, c'est que Otomo n'abuse pas de ce procédé, et dévoile ses créatures de manière tout à fait subtile et anti-spectaculaire si vous voulez (sauf à deux endroits, très bien gérés). Ces parasites ne parasitent pas la mise en scène, ils vivent pour elle, ils se plient à sa volonté. Ils agissent à la fois comme un yin et un yang, entre un danger et une bénédiction, et à la fois comme une sorte de symbole de mal-être psychologique (la petite fille aux cornes, notamment). Leur existence permet d'évoquer des sentiments profonds et enfouis. Mais quand je dis leur existence, il faudrait que je parle d'incarnation, parce qu'on les voit très peu, et le fait qu'ils apparaissent de manière visuelle n'a finalement pas grande importance. C'est la foi qui importe, c'est le désir de voir des émotions prendre corps physiquement, pour être chassées par de la magie. Cet enchevêtrement de petites idées est très beau, et donne au film une densité assez inattendue.

 

 

S'il peut faire penser, à de nombreuses reprises, à THE FALL, MUSHISHI est quant à lui un véritable drame, pas du tout enfantin, c'est un film très violent mais paradoxalement doux, caressant. Les cadres sont bien souvent très beaux, et la composition des plans est bien aidée par les repérages, magnifiques. Otomo joue souvent avec l'échelle de plans, et elle est source de pas mal de petites émotions. Le montage me semble en revanche plus lâche, moins maîtrisé bizarrement, même si le voyage se fait sans encombre, il manque peut-être un peu de gourmandise. Le film est assez balisé dans sa structure, comme je le disais, et Otomo ne s'écarte pas tellement de cette ligne de conduite. La lumière est très belle, on n'est quasiment qu'en extérieur mais c'est léché et luxueux, et très bien aidé par un merveilleux grain qui donne une belle sensualité à l'ensemble.

 

 

Vous ne verrez probablement jamais ce film. Sorti en catimini en DVD de l'autre côté de la Manche, il n'a pratiquement aucune chance de finir un jour sur nos contrées, malgré le nom de son réalisateur, et je crois que l'on peut décemment oublier une sortie en salles. Il n'empêche que c'est un film très réussi, alors n'hésitez pas.

LJ Ghost.







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Jeudi 10 septembre 2009 4 10 /09 /2009 22:31

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[Photo: The Road To Nowhere" par Dr Devo, d'après une image tirée du film L'ANTRE DE LA FOLIE de John Carpenter.]





Et bien, chers focaliens, ce n'est pas si souvent que ça arrive, mais aujourd'hui je vous propose de nous plonger dans l'univers bâtard du moyen-métrage au travers d'une histoire tout à fait charmante et d'un film qui ne l'est pas moins. Pour cela remontons en 1987, date qui, je vous le rappelle marque la fin du Monde, puisque le Monde s'est arrêté en 1987.

 

1982. Le sud de la Californie. Karen Carpenter est retrouvée morte, chez elle, dans un placard.

1969. Alors que les parents Carpenter poussent leur fils Richard dans des études musicales surchargées (ils auraient quitté leur Connecticut dans ce but), une idée jaillie. Pourquoi ne pas faire un duo avec Karen, la sœur. C'est le début d'une grande aventure musicale jalonnée de hits, une route parfaite qui ne sera interrompue que par la mort de Karen. Todd haynes cherche à répondre à la question : "Qu'est-ce qui a pu poussé une si belle jeune femme vers cette cruelle destinée, elle qui avait fait rentrer  en douceur les USA dans les années 70 ?"

 

SUPERSTAR : THE STORY OF KAREN CARPENTER est le deuxième film de Todd Haynes. Premier mouvement avant de mettre la galette dans le mange-disque : "Ha non, pas les Carpenters !", dit-on en tirant nerveusement sur sa cigarette tel Sam Neil dans L'ANTRE DE LA FOLIE de John Carpenter, bien sûr. Avec leurs chansons très bien produites, mais baignant dans le sucre, le duo de frangin/frangine peut effectivement beaucoup énerver, ça se comprend. Ils étaient spécialisés dans les ballades un peu mélancoliques, impeccablement guidées par la voix étonnante de Karen, assez large, à la fois douce et chargée en quelque sorte.


Le modousse opérandaille du film est très étonnant, puisque Haynes s'est permis de raconter cette histoire, ou plutôt de lire cette histoire en utilisant uniquement des poupées mannequins, dans le style Barbie, à peine retouchées (mais un peu !), pour l'occasion ! On pourrait craindre que le parti-pris, quand même très étonnant, ne s'épuise vite, ou se retrouve un peu utilisé comme un gadget pas si indispensable que ça. D'autre part, on sent peut-être un peu trop fort, sur le papier du moins, la volonté d'utiliser les barbies et leurs dérivées comme le symbole ironique ultime pour raconter le destin tragique du duo. Après tout, il y a un genre pour ça dont les américains raffolent : celui de l'histoire intime tragique qui se cache derrière le mythe parfait. Et avec les Carpenters et leurs mélodies au sirop de lychees, ça semble coller pile-poil. Lui avec sa tête de mec ultra-gentil et de gendre idéal, et elle la sublime poupée triste. On sent donc une utilisation trop ouvertement scandaleuse du procédé barbie pour salir et rendre ténébreuse l'histoire du groupe le plus gentil de la planète.

 

En fait, pas vraiment. Et cela est dû à la fois au découpage narratif et à la mise en scène. SUPERSTAR... n'est pas un film avec des poupées. Enfin, c'est plus compliqué que ça. A ma grande surprise, car voilà des années que je veux voir le film ou que j'en entends parler (il est très dur à trouver), le film commence à la fois de manière surprenante, et de manière complètement attendue... D'une part, le "fameux film sur Karen Carpenter avec des barbies" s'ouvre sur une scène en noir et blanc, première surprise, et jouée en live, deuxième surprise, par des acteurs réels, dont on ne voit pas le visage d'ailleurs puisqu'il s'agit d'une longue caméra subjective. Haynes fait donc débouler d'entrée de jeu la scène finale du film en quelque sorte, puisqu'il s'agit de la découverte du cadavre de la vedette par une amie, et quand la séquence démarre, le mot "reconstitution" apparaît sur l'écran. Brrrr... Voilà qui est à la fois glaçant (la photo est rêche, le procédé ne donne pas dans la stylisation ou le léchouillage) et qui nous prend à contrepied. Une voix-off vient nous dire qu'il va falloir retourner dans le passé pour comprendre, pendant qu'un travelling en voiture nous fait remonter vers la gauche et la Californie, en nous montrant des images qui reviendront souvent : celles de pavillons de banlieues qui défilent sans fin. La deuxième scène (l'idée du groupe qui jaillit dans la tête de la mère) est effectivement jouée par des poupées. Mais il n'empêche, après la découverte froide du cadavre (avec des cris en son-on qui paraissent hors-champs, une constante dans le film), chose qu'il fallait effectivement décanter avant tout tentative de narration, histoire de nous laisser seul avec un cadavre inconnu quelque temps,  et le temps de remonter à l'origine du groupe et du problème, il faut trois bonne minutes, ce qui est long dans un moyen métrage qui n'en dure que 45. La narration démarre vite, car la troisième scène est celle où le duo fraternel est reçu par un manager de maison de disque qui les fait signer tout de suite. Ensuite chansons, puis succès. En 6 minutes, c'est pesé. Oui mais... Dans la scène à la maison de disque, Haynes enfonce définitivement le clou par un insert fantastique, presque un mauvais jeu de mot (la main qui avance sous une lumière bleu et un fond brouillé), insert fantastique qui dérèglent tout de suite la machine du réel, et place la destinée de Karen sous un signe étrange et mortellement inquiétant.  Mélange de supports, image fantastique et abstraite, utilisation des poupées dans une approche non pas réaliste mais sérieuse et sans ironie, noir et blanc, couleur, bricolages compliqués (les plans en voiture, magnifiques!) et plans quasi-documentaires... Bah, ça fait cinq minutes que c'est commencé, mais on est déjà dans un cinéma riche et protéiforme, et encore plus, le film sera une espèce de construction tout en ruptures. Il y aura beaucoup d'inserts, plus ou moins prévisibles, certaines très symboliques et lisibles, d'autres plus abstraits. Des voix-off viendront stopper la narration, des vrais-faux intervenants en chair et en os viendront perturber le film qui ira jusqu'à s'interrompre pour devenir une espèce de documentaire scientifique rudimentaire ! Accrochez les ceintures, c'est riche...

 

 

Et c'est aussi paradoxal. C'est peut-être même pour ça que c'est du vrai cinéma ! Haynes ne nous pas pris en traître et a clairement annoncé le projet. On va donc suivre l'évolution du groupe, et l'évolution de Karen. Première chose à remarquer, la narration qui concerne la carrière des Carpenters elle-même est non seulement classique mais peut ressembler à ces téléfilms biopics dont les américains raffolent. Evidement, on se dit tout de suite que cette suite de vignettes significatives des grands moments du groupe est un peu rapide et succincte pour que ça ne soit que ça, mais la structure générale est là. Haynes pousse le vice jusqu'à insérer des extraits de concerts ou des espèces de clips qui fonctionne comme les ellipses musicales dont Hollywood est plus que friand. Voilà pour la structure générale. Il n'empêche, même si le procédé est relativement peu provocateur, encore une fois je le rappelle, au visionnage ce n'est pas une impression d'une espèce de parodie de docu-fiction qui frappe. Si la structure est marquée de la sorte, elle est aussi constamment interrompue : acteurs, je le disais, explications cliniques de la maladie (avec des faux micros trottoirs!) beaucoup trop didactiques, explication du contexte américain de l'époque, texte apparaissant sur l'image et parfois avec la voix-off par-dessus pour nous expliquer tel ou tel point annexe.  On est tout le temps interrompu en quelque sorte, et là je dois faire quelques remarques.

 

Le doublage des poupées est remarquable et très bien joué. Les acteurs doublant insufflent une vraie dynamique au film. L'animation rudimentaire mais excellente des poupées fait également mouche : les décors sont bien construits, et les costumes sont très bien vus. Les cadrages sont absolument remarquables. Tout cela est fort bien pensé et avec goût. Par contre, il y a dans la mise en scène concernant les poupées et dans leur animation, un espèce de décélération légère mais étrange qui fonctionne à bloc : les dialogues, fort bons et dynamiques je vous le disais, tirent vers l'avant le film avec ryhtme, et la mise en scène des scènes avec poupées ne traînent pas vraiment, très loin de là, mais tire très très légèrement le film vers l'arrière, le retiens un peu...  Et ça, les enfants, ça tape dans le mille, Emile. Premier point.

 

Deuxième point, Haynes semble vouloir remettre l'histoire dans le contexte historique, et on sentirait presque poindre le début d'une critique politique. On voit notamment pas mal d'images d'archives (dont pas mal contredites ou détournées : je pense à ce concert à la Maison Blanche, avec Nixon au piano d'une part, ou la vidéo de la Maison Blanche elle-même sur laquelle la poupée de Karen apparaît en surimpression !), et elles n'ont pas toutes le même statut, certaines contextualisant le propos d'autres ayant une portée abstraite, ou encore symboliquement  absurde. En, fait, Haynes donne dés le début la conclusion de son film, pendant que défilent les images du Vietnam ou celle du massacre de Kent State. Les Carpenters sont arrivés au bon moment, en pleine overdose de contestation et de contre-culture,  au moment où l'Amérique s'est sans doute dit qu'il fallait autre chose que cette protestation, et où elle avait besoin de paix... et de douceur. En quelque sorte, les Carpenters (et d'autres) arrivent au moment où commence l'ére que nous connaissons, et où la contre-culture et l'agitation politique fait place à quelque chose de plus baba et apaisé. "On veut une société qui soit belle". Quand les Carpenters débarquent et font exploser leur hit CLOSE TO YOU, la société a décidé qu'elle aurait gommé ses aspérités. Comme le dit avec humour Haynes en image, le message de paix de la chanson et de la société nouvelle américaine transforme le globe terrestre en  boule à facettes uniforme. Ce n'est les Carpenters qui ont arrêté la contre-culture et qui ont fait basculer les sociétés occidentales dans l'ére de la douceur des choses jolies. Mais ils sont arrivés à ce moment-là. Cette séquence est sublime, livrée d'emblée, et hop, la conclusion est donnée !

 

Drôle de façon de faire, non ? Que reste-t-il au film désormais, sinon la trame hollywoodienne du drame en préparation. Rien ? Bah non, tout, et c'est le plus beau des paradoxes du film. Je vous ai dit deux choses importantes déjà : une pesanteur de dégage de l'étrange et magnifique timing du jeu des marionnettes. Et le film est constamment interrompu ou mixé avec des remarques annexes hétérogènes. Une fois la conclusion donnée (à base de politique comme je viens de le dire, et à base d'explication scientifiques ou autres), il ne reste que le glauque et la pesanteur. Le monde glauque de la sphère intime. Pas glauquissime, mais au contraire quotidien. On a voulu une société sans aspérité, on l'a ! Sauf que pour Karen, c'est impossible, car elle est malade ! La narration va continuer dans sa voie biopicienne, mais rien n'est comme avant. Bien sûr, il y a des scènes clés, comme l'évanouissement de Karen sur scène, mais elles ne provoquent aucun suspsens. [D'ailleurs Haynes rajoute un carton inutilissime et très beau, car on vient de le voir à l'écran : "Karen s'évanouit sur scène" !] Il y a une espèce de désamorçage, de normalisation des épisodes de souffrances dans les parties jouées par les poupées et à laquelle on assiste de l'extérieur. L'implication du spectateur,  puisque les conclusions sont données, qu'on connaît les aboutissants et les tenants, va se faire par le rythme et l'impression que la vie est un succession sans fin de scènes équivalentes.  Haynes multiplie encore les clips-ellipses, multiplient les travellings répétitifs, répètent les images abstraites traumatisantes, répètent les situations-clés dramatiques jusqu'à les vider (combien de fois la scène : "Mon dieu karen, tu reprends encore ces cochonneries de médicaments" ?), et les retournements sur le papier sont tous prévisibles. Le déroulé narratif stricte est une boucle. Karen souffre sans cesse alors que le monde est une sphère sans aspérité ni accident, un monde SOUS CONTROLE. L'émotion du spectateur, une émotion trouble, vient du fait que le rythme du film, ces interruptions étranges et incessantes et pourtant parfaitement lisibles, enfoncent le parcours de l'héroïne et le nôtre dans un univers glauque. Glauque puisque normalisé jusqu'à faire exploser la possibilité d'une quelconque souffrance. Le fait que Karen soit son propre bourreau, du moins partiellement, nous tient à l'écart d'une identification glamour et condescendante telle qu'on peut en trouver dans les biopics hollywoodiens, dans le cinéma art et essai actuel ou dans les téléfilms de l'après-midi pour ménagère.

 

 

Pour parvenir à cela, Haynes aura composé une mise en scène très belle (le plan avec le micro qui s'écarte, dans le studio, au début : idée subliiiiiiiiiiiime !) , constamment parasitée par des images annexes souvent elles aussi très gourmandes, mais basées sur la répétition mortifère. En jouant constamment sur les lumières, les sources d'images, et les narrations incompatibles, SUPERSTAR... définit très bien un drame humain intime et néanmoins commun. Le film montre du même coup comment la Société dans laquelle nous vivons a construit tout ce qu'elle a de moderne. Il me paraît donc urgentissime que quelqu'un se dévoue pour aller publier ça en dividi très vite. En tout cas, essayez de voir le film, c'est absolument sublime.

 

 

Dr Devo.





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Mercredi 22 juillet 2009 3 22 /07 /2009 13:35

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[Photo: "And As Things Fell Apart..." par Dr Devo, d'après une photo de Tommy Wiseau et Juliette Danielle tirée du film THE ROOM.]




Chers Focaliens,

La vie est très étrange, et elle est comme un frigo rempli de paradoxes. Aux périodes d'exaltation prolongée et miraculeuse, succèdent des moments plus difficiles où on s'englue. Prenez l'année cinéma 2009 ! Vous m'avez entendu me plaindre bien des fois, ces derniers mois. Bah, que voulez-vous, voir quinze films d'affilée en salle, tous genres confondus, et n'en trouver au final qu'un seul de divertissant, c'est épuisant. Mais, c'est le jeu. Et c'est là que vous allez trouver un beau paradoxe, bien au frais, dans le bac à légumes. De telles périodes de disette artistique, sont aussi, souvent, celles qui donnent l'occasion de belles explorations. Dans les sous-bois, ou encore mieux pour ceux qui aiment le trek et le hors-piste, dans la nature la plus sauvage, nous sommes des explorateurs, appareils photo à la main pour immortaliser la bête sauvage, mâchette dans l'autre pour se défendre contre la population autochtone, et une Winchester si les Indiens débarquent. Depuis une quinzaine de jours, vous l'aurez remarqué, c'est un vent westernien qui souffle sur ce site. On revoit du Medem, cinéma préservé sauvage et non bétonné, on se perd dans le bush de NEXT OF KIN. Je sais que c'est toujours un peu bizarre de lire de longues critiques sur des films qu'on n'a pas eu l'occasion de voir, mais j'espère également qu'il y a là un Appel du Sauvage, comme disait le poète, qui vous fait frissonner de temps en temps...

 

En tout cas, en backstage, dans l'immeuble qui sert de rédaction à Matière Focale, un vent de passion souffle. Dans nos tee-shirts trempés par la chaleur moite d'un été corsé, entre deux allers-retours  vers le frigo pour attraper un Coca Zéro, c'est le sentiment d'excitation qui prédomine. Les galettes s'enchaînent dans les mange-dividis, des sons beaux et étranges s'échappent des pièces de visionnage, et il n'est pas rare de voir dans la salle de rédaction un collègue tapant fiévreusement un futur article. Que c'est exaltant !

 

Et puis, il y a une semaine, Norman Bates sort d'une salle de visionnage, s'assoit lourdement dans un des fauteuils du coin détente (celui situé dans la partie la plus fraîche du loft), et reste là quelques minutes béatement, à fumer une cigarette dont je devine immédiatement qu'elle a le goût de la perfection. Il se releve, s'approche de l'open-space, où nous sommes déjà deux en train de travailler, et il dit : "Les gars, il faut que vous voyiez THE ROOM de Tommy Wiseau, c'est hallucinant !". Ce que je fis, il y a quelques heures...

 

 

A l'évocation de Tommy Wiseau, je pense que certains ont déjà levé un sourcil fébrile, et oui, et se disent : "Tiens, il parle de ça, lui !". Pour les 98,56% restants, vous êtes dans la même position que moi lorsque que je commençais à regarder le film : vous n'aviez jamais entendu parler de ce mec, ni de ce film. Alors voilà, je vais vous parler de THE ROOM, ce qui est déjà difficile, mais plus encore, je vais essayer de vous expliquer comme j'ai perçu le film ne sachant rien de celui-ci, ni de son auteur. Et après, s'il reste du papier dans les rotatives, on parlera un peu social....

 


San francisco. De nos jours. Tommy Wiseau (ici producteur, scénariste, réalisateur et comédien principal) est Johnny, un homme dans la petite quarantaine pour qui tout va bien. Il vit avec Lisa (Juliette Danielle), femme plus jeune que lui. Si elle ne travaille pas, Johnny, lui, a un bon poste (dans une banque semble-t-il). Il attend une promotion, et plus important encore, le couple, passionné, va se marier dans un mois... La vie s'écoule donc tranquille, entre les visites fréquentes de Mark (Greg Sestero qui vient  de faire un David DeCoteau apparemment !), meilleur ami de Johnny, et celles de Denny (Philip Haldiman), un jeune homme gentil mais un peu envahissant, à peine entré dans la vingtaine et dont Johnny s'occupe comme d'un fils. Et puis, il y a aussi Claudette (Carolyn Minott), la maman de Lisa. C'est au cours d'une conversation avec sa fille que Claudette va apprendre que les choses ne sont pas ce qu'elles paraissent être, mais alors pas du tout. Elle découvre, en effet, le terrible secret de Lisa, qui la plongera, elle, Johnny, les amis du couple, et nous, spectateurs, dans le désarroi le plus complet. Un long voyage dans le mensonge, la duperie et les sentiments les plus tourmentés va commencer. Et croyez-moi, le "tourbillon de la vie" n'est pas un long fleuve tranquille...

 

 

 

THE ROOM commence assez timidement et de manière tout à fait classique même. Un long générique déroule des images de San Francisco, dans un simple effet de contextualisation. La musique nous donne une première piste, ainsi que les premières séquences. Le film de Tommy Wiseau dispose d'un budget sans doute modeste, et il est quasiment autoproduit. Les acteurs, Wiseau mis à part et j'y reviendrai, sont gentiment bruts de décoffrage et jouent en appuyant. Pour vous donner une idée, il y a là un petit parfum de fantastique fauché, ce que le film n'est pas du tout, ou un peu de la franchise d'un certain cinéma de genre des années 80, disons. Les deux premières séquences sont très étranges. Il s'agit de la présentation du couple Johnny/Lisa. Johnny rentre avec des roses rouges à la maison, et offre une robe superbe et sexy à Lisa. Le couple est vite interrompu par l'arrivée de Denny, le jeune protégé. Le couple monte à l'étage pour "essayer la nouvelle robe". Ils se jettent avec tendresse sur le lit, et commencent une bataille de polochons bon enfant. Denny débarque dans le lit, ils lui font des chatouilles ! Rires. Denny est prié de quitter les lieux (il voulait regarder!). Johnny et Lisa commence à faire l'amour. On sent tout de suite le décalage. L'arrivée de Denny, la bataille de polochons, tout ça démarre de manière bien trop étrange. La scène d'amour suivante enfonce le clou, puisqu'elle est tournée dans le pure style Hollywood Night, dans un mouvement érotique très chaste et complètement suranné, fait de draps blancs, de pétales de roses virevoltants, de baldaquins, de soupirs, de sourires, de seins pudiquement dévoilés, de fesses masculines pudiquement cachées, et un peu de R'n'B pour saupoudrer le tout. Bien sûr, les blancs scintillent de mille feux, et il y a  des chandelles partout.

 


Scène suivante, Johnny se réveille et part au boulot. Scène suivante, il revient du boulot, et là rebelotte, trois minutes après la première, re-scène de sexe toujours aussi kitschouille. Bon, tout cela est bizarre. Bah, après tout, on en a vu d'autres. Là où les choses se gâtent, c'est lorsque la troisième séquence s'enclenche. C'est sans doute,premier point, à cause de Carolyn Minott (qui joue la maman) au jeu ultra-marqué, presque de façon pointilliste (et qui articule avec méthode, ce qui est délicieux), mais aussi à cause de l'incroyable vérité : Lisa trouve Johnny chiant, et elle ne veut plus de lui ! Dit comme ça, ça n'a l'air de rien. Mais si vous repensez à ce que je vous ai dit, c'est vraiment étonnant. Wiseau nous bassine avec huit minutes de scènes érotiques passionnées, et puis la seconde d'après, c'est le contraire qui se dévoile.

 

 

 

Le départ de la course est donné. A partir de ce moment, le film va lentement mais très certainement dériver vers quelque chose de très hautement improbable. Beaucoup de scènes se répètent (notamment les visites de la mère, yummy yummy !) et en général, les informations apportées par le dialogue sont plus qu'insistantes puisqu'elles tournent autour d'une douzaine de faits martelées sans cesse. Premier point notable, l'écriture de ces dialogues est très simple, presque dépouillée, comme par un étranger à la langue anglaise, ou plutôt par quelqu'un dont ce n'est pas la langue maternelle. Ce dernier point, en plus de la répétition incessante des mêmes éléments, est déjà un facteur certain d'étrangeté. Le jeu des acteurs fait souvent le reste. Ca patate énormément, ou plutôt non. Certains patatent et pédalent dans les descentes. Pour d'autres, on sent la volonté de jouer à l'américaine, très décontracté, très appuyé sur ses bases, en même temps qu'une bonne louchée d'effets plus ostentaroires ! Là aussi, le mélange improbable marche à pleins tubes !

 

Le film dispose de peu de décors et il faut un bon moment pour sortir de l'appartement. Ca aussi, ce sentiment de claustrophobie, joue dans l'étrange étrangeté du film. Quand on en sort enfin, on se retrouve alors souvent sur les toits de l'immeuble, et là c'est merveilleux, puisqu'il s'agit d'un décor sur fond bleu, ni tout à fait naturel, ni totalement artificiel ! Au bout de trente minutes de ce régime inattendu, on est tout à fait à Zarbiland ! Les situations les plus grotesques s'enchaînent ! [Comme par exemple, lors d'une des incessantes visites de la mère. Celle-ci annonce à sa fille qu'elle est probablement malade. Ha bon, qu'est que tu as ? Baaaah, un cancer du sein. Ne t'en fais pas, ça va bien se passer, mais là je vais te demander me laisser seule, car j'ai encore énormément de choses à faire, bisous maman ! Le tout dit sur le ton de la plus grande décontraction.]

 

Nous voilà donc chez les foufous, on se pince tous les cinq minutes pour s'assurer qu'on voit bien ce qu'on voit et qu'on entend bien ce qu'on entend. A mi-film, il faut se rendre à l'évidence : THE ROOM ne ressemble à absolument rien de connu sur cette terre !

Mon sentiment était le suivant, et s'est confirmé à mesure de l'avancée du film. Il y a un mouvement - sans doute involontaire - de dépouillement, toujours lié à une espèce de surenchère du dispositif, des acteurs et des situations très improbables. C'est totalement contradictoire, mais ce sont les faits. Cette histoire de triangle amoureux est kitsch, improbable, et fait nettement pencher le métrage dans la catégorie des séries Z, sans nul doute. Dans le même mouvement, et dans l'inconscience, très certainement, des participants, tout le modousse opérandaille du film finit par "épurer" de manière "idiote" (au sens dostoïveskien du terme) le scénario pour n'en garder que la moelle épinière. Je me suis mis à penser à deux choses pendant le film. Primo, les thèmes et les développements, enrichis, trop gras, trop kitsch, trop bizarrement agencés avec toute la maladresse que cela implique, une fois "lightisés" (si j'ose) par la structure globale du film, font penser à une sorte de mélange sous acide et inconscient des thématiques shakespariennes : trahisons, mensonges multiples et variables (dont beaucoup ne sont pas justifiés), décalage entre les mensonges privés et publics (qui bien souvent ne sont pas les mêmes), et aussi cette contamination bizarre : petit à petit, tous les personnages sont au courant du secret de Lisa. Il y a donc un jeu de dupes et surtout de masques, et une espèce de vertige de l'identité vraiment étrange, identité qui en se désagrégeant sans cesse mute en quelque chose d'entièrement construit et nouveau qui va donner quelque chose d'encore autre. Premier point. Deuxièmement, je pense à Rohmer et à certains de ses marivaudages. Alors que les choses soient claires, on est à douze mille kilomètres de Rohmer et ma remarque vaut plus par analogie que par comparaison. Et il n'y a absolument pas photo, qualitativement, sur n'importe lequel des points constituant THE ROOM, entre Rohmer et Tommy Wiseau. Même si les acteurs sont des purs bœufs américains élevés en ranch, avec les méthodes et les tonalités qui vont avec, on trouve ici aussi un amateurisme ou plutôt une maladresse intrinsèque, un débit de jeu bancal, et peut-être des débuts d'embryons de thématiques similaires. Le rythme improbable des films du Français et de l'autre permettent aussi l'analogie, quoique sur ce point, chez Rohmer, je me sois déjà prononcé sur ce site moultes fois : le rythme chez Rohmer, c'est quand même autre chose.

 

Je note une chose tout à fait marquante également. Malgré le fait que le film soit verrouillé par un scénario terriblement écrit, une chose est notable. Les péripéties sont nombreuses, la psycholoie prend une place trop importante. Dans le même temps, ce n'est pas la logique hollywoodienne ultra-utilitariste qui est ici en jeu. Plus cette tactique classique hollywoodienne se développe, plus les actions du film sont quasiment sans conséquences, jusqu'au point où le film et sa narration éclatent pour ne former qu'un montage d'éléments disparates mis en relation de manière arbitraire, presque poétique. La plupart des points et des rebondissements compliqués du film ne font qu'effleurer la surface, au prix d'énormes efforts d'ailleurs, pour n'être jamais suivis de faits. C'est un point des plus marquants du film. C'est précisément là que le film ne ressemble quasiment à rien de ce que j'ai vu.

 

Et puis, il y a Wiseau lui-même. Et là, je dois dire que j'étais sur les fesses ! Beaucoup d'acteurs de THE ROOM sont drôlissimes et vous feront pleurer de rire, de la manière la plus involontaire qui soit. Mais, Wiseau est complètement hors-catégorie, et je dois avouer qu'il m'a fasciné. Bizarrement, c'est peut-être celui qui a le plus de "bouteille". Mais c'est d'abord un drôle de physique : cheveux longs, visage étrange un peu marqué, corps d'ancien sportif, garde-robe hallucinante et un jeu finalement assez sûr. Au bout de trois minutes, je me suis dit : "Cest Christopher Kitschen !", et franchement c'est tout à fait ça. Wiseau fait partie de ces corps étranges, troublants qui envahissent l'espace de façon inattendue. Très franchement, on pourrait le regarder des heures, c'est fascinant. C'est peut-être aussi grâce à lui que THE ROOM est aussi étonnant. C'est une série Z complètement à l'Ouest, bien sûr. Dans le même temps, c'est un film qui dévoile toute l'étrangeté de Hollywood, et s'il y a une espèce d'épure scénaristique palpable qui se dégage, comme je le disais, dans le scénario, il y a aussi quelque chose de plus curieux. Une espèce d'épure hollywoodienne. Comme si THE ROOM était le film hollywoodien le plus extrême, le plus abouti. Il y a ici un dévoilement sensuel et hallucinatoire, presque délicieusement saoulant, de la mécanique narrative américaine. Une fois que vous avez débarrassé la Hollywood Moderne des scories et des effets de manche, une fois que vous avez réduit (au sens culinaire du terme) la chose au strictement "inutile/utile", vous avez THE ROOM. Contrairement à sa réputation, le film  a coûté de l'argent, soit six millions de dollars. Wiseau est sans doute venu au cinéma comme un étranger et sur le tard, et dans un sens, ce n'est pas surprenant que l'outsider, comme on dit dans les westerns, se soit réapproprié cette forme classique qui dévoile comment le modèle a dégénéré, comment il a été digéré par les réalisateurs et les scénaristes modernes. On trouve ça dans THE ROOM : un hollywoodisme classique épuré, et un autre complètement dégénéré, mais finalement respectant le credo en vigueur. Malgré la réputation actuelle du film, je comprends, au-delà du phénomène de foire qu'il est devenu, que quelque chose trouble de notre histoire de cinéphile se joue à la vision du film.

 

Avant de passer à la suite, je rajouterai que le film, hormis un faux-raccord drôlissime et ces fonds bleus sur le toit que personnellement je défends, n'est pas le plus mauvais film du monde. C'est surtout banalissime. Le film est sans doute devenu culte à cause de son décor quasi-unique un peu kitsch. Mais voilà qui me ne dérange pas.

 

Bah oui, ce film est "culte". THE ROOM est en effet projeté dans toutes les grandes villes des USA en séances de minuit. Et les gens adorent. Tommy Wiseau, à la faveur de ces projections et des buzzes internet, est devenu une espèce d'idole. Les gens rient énormément de son film. Certains l'ont vu plus de cinq fois et y retournent avec des copains. Dans la salle, on commente le film, on anticipe les répliques, on joue au football américain (car dans le film, il y a une quantité phénoménale de scènes de football). Wiseau, aux yeux de cette population de spectateurs souvent jeunes et branchés est devenu "le nouvel Ed Wood". [Bon, j'ai toujours détesté ce genre de commentaires, comme "Ed Wood, le plus mauvais metteur en scène de l'histoire du cinéma". Ca pose un problème cinéphilique certain. Regardez GLEN OR GLENDA, c'est simplement sublime. Et au premier degré. Au contraire PLAN NINE FROM OUTER SPACE ne me parait pas drôle du tout et très ennuyeux. Sur un plan plus intellectuel ou philosophique, ce genre de notion me paraît être en contradiction totale avec ma réflexion sur l'Art et sur sa réception. Je réprouve donc ce genre de commentaires.].  Finalement, grâce à ces séances de délire organisé, le film fait son chemin et il est devenu populaire. Il y a sûrement là une grosse part de syndrôme "dîners de cons". Et il y a aussi sûrement une part sincère, des gens qui trouvent le film simplement raté et drôlissime. En tout cas, il est vrai qu'on rit beaucoup devant THE ROOM, et qu'il peut faire partie de votre liste de plaisirs coupables. Mais, il y a aussi là-dedans pour moi, quelque chose de tout à fait étrange qui s'opère. Wiseau l'acteur paraît fascinant et j'adorerais le voir tourner ailleurs. Mais le charme d'être seul devant ce film, comme dans une espèce de territoire étranger est assez troublant. Un part abstraite s'insinue. Un trouble. THE ROOM n'est pas un chef-d'œuvre, n'a aucun moment la beauté d'un A NIGHT TO DISMEMBER, le chef-d'œuvre de Doris Wishman qui compte, pour le coup, vraiment parmi mes films préférés. C'est juste une chose étrange qu'il faut se réapproprier de manière intime et inédite. C'est assez rare, finalement.

 

 

Dr Devo.

 

 

PS : je glisse ci-dessous la bande-annonce, trouvée sur YouTube. Vous trouverez aussi sur ce site des extraits des projections où bien souvent, Wiseau assiste en personne depuis maintenant quelques années ! Lui, croit totalement en son film, même s'il a accepté de retoquer l'étiquette "drame" pour celle de "comédie noire", ce qui est assez faux... ou pas ! En tout cas, dans ces séances de questions/réponses, je trouve que Wiseau fait preuve de pas mal d'humour. 





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Mercredi 1 juillet 2009 3 01 /07 /2009 13:45

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[Photo: "Margaret Cooks" par Bertrand.]





Amis du bon goût et de la poésie, 

Je vous dis bonsoir, et je vous offre derechef un petit verre de Brandy. Pour Noël dernier, nous nous sommes vu offrir une clé USB magnifique en forme de tube de rouge à lèvres glam, avec paillettes intégrées. Et rose qui plus est... Un bien bel objet, Maryse, que je ne pensais jamais utiliser de ma vie, mais qui me permit de voir un film là où mon lecteur dividi plantait furieusement quand il s'agissait visionner quoi que ce soit. Une bien belle anecdote sur laquelle je vous laisse méditer, plutôt deux fois qu'une. 
 

Patrick Thompson est un cyberflic australien qui traque sur la toile les sites et comportements douteux ou hors-la-loi. Ce qui l'amène à voyager pas mal, et à travailler sur des missions souvent glauques. Après une pénible incursion policière en Allemagne, le voilà de retour en Australie, où il se lance dans la prospection de nouveaux sites webs louches. C'est là qu'il tombe sur un site privé et payant particulièrement peu ragoûtant : un homme filme avec des webcams une énorme femme (genre 250 Kg), nue sur son lit, qu'il nourrit consciencieusement en lui donnant le plus de choses possibles. Le but du jeu étant de la faire grossir au maximum. Voilà qui est tout à fait dégoûtant pour Patrick, et pour moi aussi d'ailleurs, et il en parle à son patron... Ce dernier ne trouve pas que le site soit ouvertement illégal, ni la victime particulièrement non-consentante. Mais Patrick, en plus d'être dégoûté pressent le caractère pervers, voire "snuff" de la chose, sentiment conforté par le fait qu'en voulant pirater le serveur du site, il ait fait chou blanc, chose rare. L'affaire tourne à l'obsession pour le cyberflic, temporairement mis à pied pour fatigue psychologique. Il en profite pour enquêter, ne sachant qu'une chose : le webmeistre du site de gavage habite Toldedo, Ohio, USA... Un petit voyage s'impose... 
 
 

Bah, ça démarre plutôt fort, la chose ! La dame obèse, outrageusement obèse, nue sur son lit. Le type blond et athlétique arrive avec une quinzaine de Big Mac sur un plateau qu'il dépose entre les jambes de la grosse dame. Puis d'une main il la gave, et de l'autre se masturbe (il est nu, bien sûr !), le tout dans un plan d'ensemble qui nous permet de découvrir la kitschissime décoration de la chambre (du fuchsia criard), et sur une musique splendouillette genre Carpenters ! La classe, non ? 
 
 

Je n'avais vu qu'un seul film de Brett Leonard, LE COBAYE, adapté de Stephen King, plus que librement, et que je vis à l'époque de ma douce jeunesse en salle, sans que cela ne me laisse un souvenir vraiment impérissable, c'est le moins que l'on puisse dire. Le film avait fait son buzz à l'époque avec ses images virtuelles "époustouflantes". Pas vraiment de quoi se précipiter sur les autres films du Monsieur. FEED, film non distribué et inédit en France, passa quand même il y a quelques années au délicieux Etrange Festival, mais je le loupais... La séance est donc de rattrapage, ne sachant pas très bien ce que j'allais voir, il faut bien le dire... 
 

Soyons honnêtes, il n'y a pas grand'chose qui puisse vous préparer à ce film absolument effarant. Développé à six mains (Leonard et surtout ses deux acteurs), ce projet est extrêmement bizarre. La mise en scène épouse complètement le sujet, en quelque sorte, puisque c'est une farandole d'idées fromagères, et c'est pas du chèvre doux, mais plutôt un bon munster des familles, vieilli 110 ans dans une cave humide, et croyez-moi, dès la première bouchée, ça dépote. Ce qui est sûr, c'est que FEED n'est pas prêt de sortir en France (sauf si Leonard est d'accord : je lui édite ça direc', sur Matière Focale Dvd Distribution). Il ne sera jamais projeté à l'Elysée où il ne sera à l'origine d'aucune loi sur la cyber-criminalité ou sur le gavage forcé des femmes déjà girondes. Non, rien de cela et c'est bien dommage, car j'aurais bien aimé voir les critiques de cinéma (ou d'un président, ou d'un ministre!) s'essayer à ce film, et j'imagine bien les OOoooooooHHhhhhh outrés. Voilà qui aurait fait un beau scandale des familles, et nul doute qu'une association quelconque  de défense de la Dignité Humaine, ou de Halte au Cynisme aurait tenté de faire brûler les copies. 
 

Leonard n'y va pas donc de main morte, et contrairement à certains réalisateurs, underground ou pas, qui sévissent dans le genre fantastique, ce n'est pas seulement le sujet ou les effets spéciaux (ici, assez simples concernant les maquillages, avec une petite touche artificielle bienvenue pour la grosse dame, assez proche du Terry Jones du SENS DE LA VIE) qui sont réquisitionnés pour faire le buzz de la surenchère, mais c'est bien par la mise en scène que le réalisateur se distingue. Tous les SAW du monde peuvent se rhabiller. Leonard, déjà, fait énormément de plans, souvent très dynamiques, à une cadence généreuse, assez proche d'un DOMINO, mais sans l'égaler. La caméra, souvent portée (mais pas tout le temps), virevolte facilement, et le montage suit, favorisant les décrochages de plans et les reprises  en simili-jumpcut, en veux-tu en voilà, ce qui permet d'utiliser un nombre faramineux de prises, ou de laisser les acteurs improviser sur les actions les plus physiques, tous en faisant exploser les champs/contechamps. Côté photo, ce n'est pas sobre non plus. Quasiment aucun  plan n'est naturel, même dans les moments plus intimistes ou plus calmes. Soit la photo est filtrée à mort, comme ta maman en leggings devant les Galeries Lafayette, c'est-à-dire dans des tons glacés bleus ultra-artificiels. Soit les couleurs sont poussées dans des contrastes presque absurdes, soit ça sature à fond le tractopelle ! Comme je vous disais, le montage cherche un lyrisme (bizarre quand même, le lyrisme !) ultra vitaminé, tel l'eurodance des années 1990, si vous me permettez cette métaphore, et donc la photo suit : c'est décrochage sur décrochage...

Leonard pousse les voyants dans le rouge sur tous les autres leviers : cadrages composés ou foutraques qui s'enchaînent, échelle de plan sous ecstasy, décrochage de son, multiplication des supports vidéos (dv, webcam...) et 35mm, du grand-angle en abondance,  des plongées, des contreplongées... Ca n'arrête jamais, même s'il y a dans le film des débrayages de rythme ou des scènes plus feutrées, il n'empêche que ce n'est jamais, mais alors pas une seconde, sobre. Et comme le sujet est ce qu'il est, bah, ce n'est plus de la folie, c'est de la folie au cube ! 
 
 

Alors, z'yva la petite copine ultrachiennasse et indépendante (et belle), qui parle comme un charretier et joue à la douche écossaise sexuelle avec son mec... A fond les shorty ultramulloses ! A woualpé le héros ultra-musclé, et en frontal s'il vous plaît ! Balance les scènes de sexe à qui mieux mieux, etc.

La narration, c'est pareil, avec des flashbacks de routiers roumains en fin de droit, abominablement démonstratifs, et encore plus sur-saturés (enfin, si c'est possible!), qui viennent couper la narration du temps présent  à la hachette, en plein milieu de l'action.

FEED n'est pas un film respectable, et vous ne pourrez pas l'emmener manger chez vos beaux-parents. En plus du maximoume kaotik modousse opérandaille, le film aborde des sujets mignons et délicats tels que la détresse affective, le sexe forcé ou pas, les limites entre désirs underground et humanité, le snuff, le serial-killing, les perversions sexuelles mais aussi mentales, la soumission et la domination, et donc la dialectique du maître et de l'esclave, les psychoses enfantines, etc. Là aussi, c'est du non-stop... 

Déjà, le sujet principal, en soit, allié à cette mise en scène hystérique, c'est une sacrée expérience. Le film n'est pas le plus cru, graphiquement, sur le papier pour ainsi dire. (Les scènes de bouffe mêlées de sexe sont relativement peu présentes ; c'est souvent l'un puis l'autre.) Mais c'est la dynamique infernale de l'ensemble qui fait que FEED est un film éprouvant, au sens éthymologique du terme. On le sent passer, c'est très dense (cf. la séquence finale, pourtant simple et répétitive qui semble durer un bon quart d'heure : c'est hallucinant). 
 

J'ai rarement vu un film aussi vulgosse que FEED ! J'en ris encore, et pourtant c'est vrai. Il a fallu que je me pince pendant le générique pour savoir si j'avais rêvé la chose. Et pourtant, c'est un film totalement abouti et qui fonctionne complètement. C'est vraiment un film passionnant !

 

Il y a sans doute plusieurs raisons permettant d'expliquer quelque peu pourquoi le film de Leonard fonctionne. Tout d'abord, si le film est linéaire et semble emprunter le chemin d'une enquête classique, le dispositif, lui, ne se cache pas. On est mis dans le bain immédiatement et entraîné à un rythme assez hystérique, malgré les décrochages, d'un bout à l'autre du récit, au pas de course. A l'image du héros qui s'abîme au contact de la Perversion Ultime, thème classique pourtant ici pris à revers,  nous aussi spectateurs ressentons un effroi certain qui fait sans aucun doute la réussite du film. Non seulement, on a du mal, assez souvent, à reprendre son souffle, mais c'est l'étrange entre-deux auquel Leonard nous invite qui est troublant. Ce film nous est étranger, bien au-delà des frontières esthétiques du Bien et du Mal. Cette histoire loufoquissime, mais extrêmement bien développée, et sans doute assez plausible, nous rend témoin d'une affaire étrange et de mœurs extraterrestres qui empruntent parfois au film de genre (le thriller). Là aussi, on est, sur le papier, sur un terrain balisé, mais l'histoire nous rend à la fois voyeurs (et donc impliqués) et complètement à la traîne et passifs, grâce à cette mise en scène hystérique. C'est cet effet dedans/dehors, très impliquant et très dérangeant qui frappe. FEED est un des films les plus loufoques du monde. En même temps, les implications sont presque palpables, et le dispositif, plus qu'artificiel, presque autistiquement baroque, marche à la fois dans une logique de sentiment d'effroi et dans une autre logique, celle de l'implication physique. Si le film est relativement sage dans sa représentation du corps, souvent aussi artificielle que le reste, elle joue assez avec la représentation stéréotypée de celle-ci pour qu'on ait l'impression de se  shooter à la chair, de se heurter à un mur de chair. L'attirance et le dégoût se mêlent, toujours relayés par un processus intellectuel (le film est aussi assez bavard) assez riche. Ce tourbillon nous entraîne vers une espèce de neutralisation (tout se vaudrait au final, et rien et/ou tout aurait de l'importance) de chaos et d'absence de sens assez hallucinants pour le héros et pour nous, pauvres hères. Plus on avance, plus l'affaire est gravissimme. Plus on voit et plus on s'abîme.

 

La prouesse de Leonard vient aussi du fait qu'il ne se contente pas, comme l'éventuelle concurrence, de nous assommer, mais que la réalisation, vulgaire et trop gourmande, fonctionne totalement et arrive à trouver son chemin entre outrance et sens. Le barycentre sémantique et émotif du film est dur à trouver au final. Leonard a choisi de faire le film le plus improbable du monde. Il mélange les choses les plus vulgaires, les plus attendues, et il arrive à mettre le doigt, paradoxalement, sur quelque chose de complètement inédit. L'hystérie à chacun des postes n'a aucun sens, mais leur combinaison respective fonctionne étrangement. Il faut dire que le réalisateur est aidé par ses deux comédiens, plus qu'impliqués, qui savent manier le tractopelle avec nuance. Ils donnent énormément de panache à l'ensemble, et ce sont sans doute eux qui évitent que le film ne devienne un objet de petits malins. L'équilibre global, lui, permet au film de s'affranchir de la pure et simple provocation, de la dépasser, d'en jouer pour la faire exploser. Une fois plongés dans ce cocktail explosif, nous arrivons à appréhender cet OVNI cinématographique et nous nous rendons compte qu'il finit par toucher un sentiment diffus presque métaphysique qui implique la représentation du corps (bien plus que vingt ans de cinéma art et essai), la violence gratuite ou la brutalité de nos fantasmes, et l'overdose face à un monde où toutes les limites ont été dynamitées. C'est dans cette nouvelle liberté des corps, dans l'explosion de leur possible, que serait la violence la plus gratuite (puisque la plus justifiée sémantiquement, souvent de manière spécieuse). Cette liberté nous enferme ! Gag ! De son côté, Leonard propose une réalisation logique et paradoxalement généreuse en n'enfermant jamais totalement le spectateur dans le premier degré.

 

En tout cas, Brett Leonard est complètement fou. Son film est un suicide commercial et cinéphile couru d'avance. L'Australien se fiche complètement de ce que doit être un film ou pas, et ne vise à plaire à personne. C'est aussi ce geste kamikaze et généreux qui étonne le plus, surtout de la part d'un réalisateur qui aurait sans plus à gagner à faire un film qui plaise. FEED est autonome, il ne ressemble à rien du tout. Tel Max, il est libre. Il se prend tous les murs pour, au final, aboutir de la manière la plus étrange.

Dr Devo.


PS: Le générique de fin est complètement hallucinant!





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Mercredi 10 juin 2009 3 10 /06 /2009 12:58

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Voilà une chose délicate que de parler d'un film que peut-être personne (ou presque) n'a vu ni ne verra. En effet, LEGER TREMBLEMENT DU PAYSAGE dont je vais vous parler dans pas plus tard que dix lignes et pas mal de caractères, est, comme qui dirait, difficile à voir. Sa carrière est pour le moment cantonnée a une vie de festival (et une vie en festival, c'est déjà presque une petite mort dirons certains d'entres vous, à moins que...). C'est d'ailleurs à l'occasion d'un de ces festival, "Moutarde et Cinéma" , enfin je veux dire « CinémaScience » ( Deux « S » , deux « C » dixit le parrain du festival Jean-Jean Ja-Jacques Beuneix) que j'ai eu la chance de découvrir ce film. 

En attendant une hypothétique diffusion interplanétaire, la moindre des choses que je puisse faire, c'est de remplir mon job (qui n'en est toujours pas vraiment un puisque le prestigieux magazine CinéMaMaMia ne veut toujours pas m'embauché, diantre, cornegidouille...) 

L'histoire du film, je ne vous en parlerai pas puisqu'il s'agit d'un des heureux parti-pris du réalisateur qui est de ne pas en raconter, d'histoire. Donc pas vraiment de début, pas vraiment de fin, mais malgré tout une certaine "évolution" qui se dessine chez les personnages. Car il y a tout de même des personnages, à savoir principalement un peintre, un coureur automobile et deux enfants curieux... Et forcement, il subsiste quelques très minces éléments d'histoires qui se tissent autour d'eux. Néanmoins, l'essentiel n'est pas là, et nous avons davantage à faire à une succession de vignettes à la mode Roy Anderson (même si leur esthétique est totalement éloignée, Anderson étant magnifiquement tragico-dépressif et Fernandez plutôt superbement paisible...). 

Aussi plutôt que de recourir à ce qui semble être une obligation chez 97,63 pour sang des cinéastes, à savoir le champs/contre-champs et autres petites arlequineries, Fernandez privilégie des plans uniques tantôt fixes, tantôt en mouvement, toujours très posé et des cadrages assez larges. Bref ça respire! Very "épuré", I would say ! Mais ce n'est pas tout...   

Figurez vous un plan de demi-ensemble. Nous sommes dans un laboratoire, comme en atteste un plan de travail carrelé et le microscope posé dessus. Une femme vêtue d'une blouse blanche est en train d'effectuer une manipulation: elle applique quelque chose sur une fine plaque de verre et va la positionner sous la lunette de son microscope. Elle avance sa tête vers "l'œilleton" du microscope pour observer son objet d'étude, et clique sur un interrupteur qu'elle avait en main. Changement de plan. Une image toute blanche apparaît, ou presque puisque la surface n'est pas tout à fait lisse, mais légèrement granuleuse. On peut entendre la légère rumeur de ce qui pourrait être des insectes, mais rien ne bouge sur cette surface. Pourtant, à ce stade, il semblerait que nous ayons été projeté dans une vue subjective de la femme en blouse blanche, mais rien. C'est alors qu'un pinceau s'impose dans l'image et vient appliquer une peinture grisâtre sur la surface blanche. 

Voyez la simplicité d'une "idée" de cinéma. Vous avez été surpris, peut-être ému, ou alors cela vous a laissé totalement indifférent, il n'empêche que nous sommes bien en face d'une "idée" de cinéma. L'effet suscité par cette séquence ne peut être créé que par le montage et "l'idée" qui ne peut prendre toute son ampleur et sa beauté qu'une fois établie dans le film. Je veux dire que ce n'est pas juste quelque-chose d'intéressant sur la papier, il est même fort probable que l'on ne ressente rien si la chose est seulement lue.  

Evidement ce qu'il y a de plus simple est sûrement ce qu'il y a de plus beau, encore faut-il avoir l'idée et surtout cette nécessité de faire du cinéma. Il paraît clair que chez Philippe Fernandez cette nécessité est bien là. Et c'est par le détour de petites touches sensibles comme celle que je viens de décrire ainsi qu'une certaine distanciation que Fernandez nous procure moults sensations qui vont très certainement varier d'un spectateur à l'autre (et non pas une sensation qui serai dicté par l'auteur). Après tout, c'est un peu cela qu'on recherche quand on va au cinéma. Ajoutons à cela un certain décalage dans le jeu des acteurs ainsi qu'un très beau travail sur le son que l'on ne manquera pas d'apprécier...  

Et voilà un film qui, dans son propos, pourra paraître un brin naïf du fait du rapprochement de l'Homme avec la nature, l'art et la science, car c'est un peu de ça dont il s'agit, «"l'Homme" et l' "Univers" qui l'entoure, il n'en reste pas moins que LEGER TREMBLEMENT DU PAYSAGE forme une vrai proposition de cinéma à la fois personnelle, touchante et ambitieuse. Voilà qui fait du bien par où ça passe.    

L'Ultime Saut Quantique 

P.S : Malgré l'hispanicité intrinsèque au nom "Fernandez", figurez-vous que ce bougre est français! Comme quoi tout arrive. Ne désespérons pas! 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


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Mardi 25 novembre 2008 2 25 /11 /2008 09:51

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[Photo : "I've seen the Future and , boy, it's rough..." par Dr Devo]

 

 

Chers Focaliens,
 
Tiens, je double la mise et je dis re-banco, je remets tout ce que j'ai sur le tapis et je rejoue. Je mise encore sur le documentaire, ce qui n'est pas dans mes habitudes, vous le savez, et en plus comme il y a quelques jours, on va reparler de musique !
Jeff Feuerzeig (oh mon Dieu ! Ce nom est un cauchemar pour le critique mal réveillé !), qui apparemment se spécialise dans le doc musical (il a réalisé un truc sur le groupe Half Japaneese, qu'on croise aussi ici et que je ne connais pas, ni le groupe ni le film, je veux dire), nous propose ici de suivre les pas de l'étrange Daniel Johnston que, lui, je connais, et je m'en vais vous dire pourquoi. J'ai toujours aimé écouter des musiques un peu bizarres, mais surtout dans le sens d'improbable ou d'incongru, en parallèle des autres choses que j'écoute. Et comme souvent, j'ai découvert totalement par hasard Daniel Johnston, il y a quatre ou cinq ans, juste avant qu'il ne devienne célèbre, ou plutôt "culte", en Europe. Juste un quart de millisecondes avant, ce qui est généralement le cas, j'ai une espèce de talent pour ça, arriver dans les contrées vierges trois millisecondes avant le débarquement des cars de touristes ! Là, c'était au détour d'une célèbre compilation de musique américaine improbable. J'ai tout écouté et ai accroché à divers morceaux, surtout le formidable Langley School Project et sa fabuleuse reprise du MAJOR TOM de Bowie (quasiment mieux que l'original !), ou encore, c'est là que j'ai enfin retrouvé la piste de la très improbable Mrs Miller, grosse dame noir au jeu de piano et à la voix très approximatifs et qui tire tous les tubes des années 60 dans toutes les directions les plus inavouables. J'étais tellement heureux d'écouter de nouveau Mrs Miller que j'avais découverte par hasard sur une radio étudiante en 1996, alors qu'était à mes côtés Overfab! Je me souviens très bien de ce dimanche après-midi où nous nous sommes regardés, médusés, hilares et sans doute émus devant le rouleau compresseur de la brave dame ! Bref. Très vite je n'écoute dans la compilation que ces deux chansons.
Ce n'est que plus tard, en préparant un court-métrage, que je réécoute tout en entier et là, par contre, le seul morceau qui m'ait sauté aux yeux fut le WALKING THE COW de Daniel Johnston, un truc visiblement auto-produit, enregistré, sans doute en direct et à l'arrache, et dont j'aurais bien eu du mal à identifier la source. Là aussi, on était en pleine musique improbable, dans une sorte d'innommable souffrance, absolument dévastatrice pour mon petit cœur d'artichaut. Comme souvent dans ce cas-là, j’ai bien pris le soin de ne pas me renseigner sur le bonhomme, ce qui est sans doute le mieux à faire, le temps de digérer la chose. Ce n'est qu'après que je découvris qui était ce gars étrange, et depuis, THE DEVIL AND DANIEL JOHNSTON est venu nous raconter le personnage.
 
Johnston est né dans une famille sans vraiment de problèmes, où il vit avec ses parents et ses deux sœurs. Une personnalité un peu décalée, certes, mais dont rien ne préfigure son étrange destin. Très vite, il est attiré par tous les moyens d'expression quels qu'ils soient, du dessin (sur cahier à spirales) à l'enregistrement d'interminables cassettes sur un petit magnétophone bas de gamme. Le reste est fourni par les parents, à savoir un vieux piano et une caméra super 8. Tout se passe pour le mieux, jusqu'à ses débuts à la fac. Très actif, Daniel participe à tout ce qui est artistique, du marching-band de l'école à la collaboration aux projets graphiques d'un de ses camarades qui deviendra un fidèle ami. Ce dernier dit bien que Johnston est un autodidacte complet, qu'il n'apprend rien mais développe et perfectionne sa capacité à dessiner de manière étrange des choses souvent au feutre ou au stylo bille, inspiré de l'univers des comics ou enfantins qu'il détourne, absorbe et rejette sur le papier comme un reflet étrange de sa propre existence. Les choses se gâtent vite. Les parents Johnston sont vite avertis par la fac que leur fils ne suit pas les cours ou presque, qu'il divague quelque peu. Daniel Johnston semble complètement incompatible pour une vie autonome et solitaire. Bien que jeune adulte, il semble errer plus que vivre quand il est tout seul. Est-ce une forme de dépression ? Ou est-ce un petit grain de folie ? En tout cas, il ne peut rester seul et s'assumer normalement comme un garçon de son âge. Ses parents le ramènent chez lui, et Johnston continue là de faire ce qu'il fait de mieux, c'est-à-dire enregistrer des chansons bizarres sur une sorte de petit home studio rudimentaire fait d'un magnétophone relié à un micro, du piano familial, et de petits magnétophones monos pourris pour faire les dubs ! Il décroche un job à MacDonald où bien vite on s'aperçoit qu'il ne peut pas faire grand chose. On le met donc responsable du nettoyage des tables, le poste le plus simple. Johnston devient alors cette espèce de grand inadapté bizarre. Il produit des albums dans sa chambre qu'il enregistre sur cassettes, cassettes dont il assure le design par ses propres dessins, et qu'il ré-enregistre sans fin à chaque fois qu'il veut donner une "copie" à ses amis ou aux gens qui veulent simplement bien l'écouter, ce qui représente un travail de titan. Il acquiert une petite réputation bizarre, régulièrement des gens passent au MacDo voir l'auteur de ces chansons décalées jusqu'à ce que l'animateur d'une émission de musique locale le rencontre, et stupéfait, assiste au spectacle de Daniel Johnston lui donnant son premier album auto-produit. C'est le choc ! Certains de ses amis sont déjà sur le cul, mais pour cet animateur, au delà de l'aspect un peu foufou et dingo de son auteur, ces chansons sont quelque chose d'inclassable et de fascinant, sorte de folk déglingué qui ne ressemble à rien. L'audience de Johnston s'étend un peu plus dans la région grâce à cette émission de radio. Mais parallèlement, l'inadaptation de Daniel Johnston gagne du terrain. Le type est visiblement rongé par un trouble existentiel, et sans doute maladif, plus profond. A travers le documentaire, on suit le parcours chaotique de Daniel à mesure que ces troubles l’embrument de plus en plus. La maladie (autisme ? trouble bipolaire ?) s'étend, et la petite renommée de Johnston aussi. Il participera à un festival à Austin, pas loin de chez lui, où il médusera son public, et se fera remarquer, un peu plus tard, dans une émission sur MTV où un animateur sillonne les USA pour montrer les groupes locaux. Quand Johnston passe, c'est un premier choc, et une première audience nationale. On finira par parler de lui de plus en plus. Les Sonic Youth, premier grand soutien de Johnston, essaieront de le faire travailler, notamment, en le faisant venir à New York. Et en 1992, c'est l'explosion, un peu par hasard. Kurt Cobain, leader de Nirvana, porte un t-shirt à l'effigie d'un des premiers albums de Johnston lors d'une remise de prix sur MTV. Voilà qui intrigue le monde et le grand public. Et pendant un an, dans la presse ou dans les émissions, Cobain continuera de porter le même t-shirt qui va intriguer les fans et la profession, et qui va propulser Johnston, le sortir de l'anonymat. Et cette année-là, Johnston est interné dans un établissement psychiatrique, bien loin du buzz qu'il est en train de déchaîner dans les médias. Car pendant tout ce temps, il s'est enfoncé encore plus dans sa maladie et dans les brumes de son cerveau qui le rendent imprévisible, voire violent...
 
En regardant THE DEVIL..., si vous ne connaissez pas Johnston, vous allez effectivement tomber des nues, et pénétrer dans un univers très étrange. La personnalité de Johnston est proprement insaisissable. Bien que le réalisateur interviewe longuement sa famille et ses proches qui expliquent avec patience comment ils ont découvert sa musique (ça fait quand même un choc au début !), et surtout les parents de Johnston, dans la maison familiale, là où il vit encore de nos jours. S'il est présent ça et là dans ces images prises de nos jours, Johnston parait paradoxalement assez loin de nous. Je m'explique. Tous les protagonistes de l'histoire témoignent, bien sûr. On voit quand même Johnston en concert ou backstage, de nos jours. Dans la maison familiale, on le voit passer dans le salon ou regarder un film super 8. On le voit chanter en direct une seule fois spécialement pour le documentaire, dans sa chambre. Mais malgré cela, il ne dira rien ou presque au réalisateur, et semble toujours un peu lointain. Physiquement, Johnston (pourtant énorme maintenant, il doit bien faire 120 kilos ou quelque chose comme ça) est une sorte de présence fantomatique, une présence/absence, un coup je suis là, un coup non. On parle de lui sans jamais s'arrêter, on essaie de démêler ce qui se passe dans sa vie (qui outre sa maladie n'a pas grand chose d'extraordinaire ou plutôt se situe à la frontière du banal et de l'extraordinaire), mais alors même que l'intéressé n'est que quelques mètres plus loin, on ne le voit quasiment pas ! C'est la première qualité de ce documentaire ! On sent que le processus s'est fait sans doute assez naturellement, mais n'empêche, ça fonctionne : Daniel est là, mais loin, si loin et si proche, et la connaissance qu'on peut avoir de lui, même physiquement, semble un peu floue, un peu lointaine, et décalée, assez décalée pour qu'on ne comprenne pas totalement ce qu'on est en train de nous raconter ! C’est une grande qualité du film, je le disais. Là où dans n'importe quel documentaire, surtout sur la musique, on est censé se rapprocher de l'artiste, ici, on s'éloigne au fur et à mesure, ou plutôt on tourne autour, alors qu'il est là, juste sous notre nez. Le système fonctionne à 100%, et rend le film, malgré certains aspects formels assez classiques (dont les satanées interviews qui, ici, curieusement, passent assez bien !) bizarrement sensuel ! Ça a de la texture et de la matière. Evidemment, le système "fantomatique" nous renvoie cruellement et même avec violence la maladie de Daniel dans la figure (chose que le documentariste sait aussi désamorcer par un certain humour à froid ! J'y reviens !). Mais cette présence spectrale qu'incarne Daniel est renforcée par un autre aspect du film, très important et dont je ne vous parlais pas volontairement. En faisant ce documentaire, Feuerzeig dispose d'une chance inouïe, quelque chose qui va l'aider à faire un portrait incarné (même s'il est spectral et étrange, comme je le disais) : Johnston n'a jamais arrêté d'enregistrer des trucs. Sa passion pour les musicassettes qui lui servent autant de bandes masters pour sa musique que de journal intime sont déjà une source extraordinaire. Et là où le film devient stupéfiant, c'est à cause de la quantité astronomique de films super-8, quelquefois sonores, puis vidéo (Mmmmmmm ! Du Hi-8 en plus, le plus beau de tous les formats vidéo !). Ces films, souvent couplés au contenu des musicassettes, tordent le documentaire et le mènent dans une dimension supplémentaire étonnante. Si le Daniel Johnston contemporain hante le film, nous sommes abreuvés d'images plus ou moins vieilles de lui, de photos aussi, qui tracent un portrait mouvant du garçon. En même temps que ces images, plutôt anciennes mais pas seulement, prennent de la place dans le film et cristallisent le personnage dans sa jeunesse d’adolescent et de jeune adulte, point de départ de ses problèmes mentaux, on assiste aussi, paradoxalement, au changement et au vieillissement de cet étrange héros, on assiste médusé au travail du temps, ce qui est aussi un facteur de sensualité du film, quelque chose qui le rend étonnamment incarné et qui décuple largement son impact, et le fait dépasser ainsi le cadre d'un documentaire classique. La quantité énorme de ces documents d'époque permet de découvrir le personnage, mais aussi dessiner son énigmatique silhouette, et voilà qui nous plonge, à distance bien sûr, dans une espèce de brume mentale, brume qui nous fait ressentir avec force l'étrange mal qui ronge Johnston. C'est à mon sens la grande force du film, le fait que la chose soit complètement immergente en quelque sorte, et qu'on garde une espèce d'intimité mais aussi de distance avec le personnage qui du coup, reste impénétrable et dont la détresse touche logiquement au plus profond.
 
Un mot sur la "mise en scène". [Quoi ? On n’a pas le droit d'employer ce mot pour parler d'un documentaire ? Ah pardon, je ne savais pas !] Feuerzeig soigne beaucoup sa copie. Le cadrage des interviews est plutôt soigné, voire même très correct, et la photographie et l'étalonnage (dans la copie que j'ai vue, c'est-à-dire en DVD) est très loin de l'indigence habituelle du genre. Le travail sur les images retouchées (dont certaines pour avoir un "rendu" super-8) passe curieusement très bien. Les interviews sont toujours intéressantes, bien que certaines soient plus convenues, ce qui d'ailleurs permet d'aérer assez stratégiquement l'ensemble du documentaire. Le reste est tellement intéressant que même ce passage obligé passe très bien, c'est un bon point. Le montage des archives est souvent pertinent, et le seul split-screen du film (lorsque Johnston regarde les vieux rushes super-8 où on voit son amour de lycée) est hallucinant, car il montre à la fois la puissance de cette fille dans l'univers de Johnston et ancre notre héros dans une sorte de no man's land intense (des deux côtés du split-screen !) entre fossilisation du passé, et éternel présent. C’est un plan presque violent que Feuerzeig place assez tôt dans le film, avec un sens certain de l'intelligence stratégique. Bien vu. Sinon, certains passages sont "en reconstitution" mais selon un modus operandi assez rigolo, car il s'agit de faire des petites séquences naïves presque en caméra subjective. Le reste du documentaire est tellement mature que cette naïveté voulue, un peu fabriquée, marche d'une étrange manière et donne paradoxalement beaucoup de force aux témoignages qui accompagnent ces moments qui racontent souvent des périodes de grand désespoir, de violence et de tristesse insondable de la vie de Johnston. Le système permet de se rendre compte, mais toujours à distance, de la difficulté quotidienne de sa vie. Et puis toutes ces petites séquences se heurtent à une autre séquence, qui utilise le même dispositif (caméra subjective) sauf qu'il s'agit là d'un document réel et non-mis en scène, d'époque donc, auquel les séquences de "reconstitution" de Feuerzeig s'opposent et s'enrichissent, créant là un étrange point de vue, très riche et beau. Il s'agit de la séquence où les Sonic Youth essayent de retrouver un Johnston errant dans les rues de New York, très inquiets visiblement. Un des membres du groupe (qui n'apparaît pas à l'écran dans la séquence mais dont on entend les voix) filme les rues à travers la vitre d'une voiture, et au fur et à mesure l'image devient de moins en moins précise, jusqu'à se terminer par le moment où ils retrouvent effectivement Johnston errant sur un parking. A ce moment précis, le plan est quasiment noir, on ne voit rien sinon quelques vagues lumières. C'est le deuxième trou noir bouleversant du film (avec la séquence en split-screen). Je note aussi un beau moment dans le dernier hôpital psychiatrique où Feuerzeig cadre un distributeur de boisson ! Je vous laisse découvrir ça. [Ce passage était pour moi d'autant plus délicieux que je ne savais absolument pas ce qu'était le Mountain Dew !] Le reste, c'est l'histoire que le fait ! Il y a plein de chose bouleversantes (l'hallucinant accident d'avion) comme des choses assez anodines mais touchantes. Là aussi, je vous laisse le plaisir de la découverte.
En filigrane, on voit très bien également comment Johnston est vu par ses fans. Les archives parlent aussi d'elles-mêmes, très souvent. Daniel méduse les gens et une bonne part du public se rend à ses performances un peu comme on va au zoo, souvent incrédules, voire rigolards. [Ce que le doc n'élude pas, ce que je trouve assez honnête !] Quoi qu'il en soit, on voit bien que Johnston traîne un public fervent de fidèles, malgré la rudesse de sa musique. Car il reste aussi la musique, assez dure à décrire. Souvent brute de décoffrage, utilisant un système d'enregistrement low-fi dans les premiers temps, on pourrait la ranger du côté du folk. Johnston est extrêmement prolifique et dans le tas, je trouve que pas mal de ses chansons ne présentent que peu d'intérêt (à mes yeux !!!!!) et sont assez brinquebalantes. Pour la moitié d'entre elles, c'est vraiment étonnant ! On peut même être sur le cul ! Là c'est souvent passionnant, voire même à l'occasion totalement sublime. J’ai une préférence pour les vieilles chansons mais pas seulement, les chansons les plus tradis (les plus proches du folklore américain ancien), et celles qui ont les paroles les moins événementielles, voire les plus abstraites (WALKING THE COW encore une fois, qui est une splendeur galactique) même si, là aussi, ce n'est pas une règle absolue. Certains textes anecdotiques (au sens propre) sont vraiment beaux et offrent des ellipses ou des débrayages complètement incongrus mais superbes. Les chansons qui ont des variations rythmiques plus marquées sont souvent très belles. Quand on écoute les morceaux plus produits, on s'aperçoit qu'il ne faut pas pousser très loin cette production pour donner un habillage différent mais souvent magnifique aux chansons de Johnston. C’est quelque chose qu'il faudra que j'explore d'ailleurs. [Et encore, je dis ça, alors que ma préférence naturelle va aux chansons enregistrées sur le mode low-fi !] Comme pour n'importe quel artiste, Johnston donne dans le boire et le manger, mais quand ça frappe, ça frappe très juste, et sans chercher beaucoup vous pouvez trouver une bonne dizaine de chansons absolument sidérantes de beauté, et touchantes bien au delà du personnage, c'est-à-dire musicalement, ce qui est l'essentiel.
Le documentaire pourrait peut-être être plus un chouïa plus concis dans son extrême dernière partie, mais Feuerzeig a fait un travail soigné, souvent bouleversant mais de la bonne manière. Si on peut être légitimement ému par le personnage et son entourage qui ont vécu des épreuves assez dures, la personnalité de Johnston évite qu'on sombre dans le pathos le plus suintant. Le gars et sa maladie ne sont jamais aimables, et limitent bien le fameux syndrome Elephant Man ("c'est un humain comme nous finalement") et la condescendance qui va avec. Le documentaire, s'il peu légitimement passionner, n'est pas un parcours sympa et émouvant au pays du Joyeux Handicap, mais aussi un parcours difficile, voire douloureux. Si Feuerzeig a su aussi mettre en évidence le désarroi quelquefois amusé des proches de Johnston, souvent avec une petit pointe d'humour d'ailleurs, le personnage lui-même est suffisamment brut de décoffrage et son parcours inamical pour créer éventuellement des affinités fraternels sans jamais laisser la porte ouverte à l'apitoiement sordide, humide et convenu des spectateurs en mal de compassion. Si c'est pour verser une larme d'empathie sur le "petit génie débile" (qu'il n'est pas !) mais tellement attachant que vous regardez le documentaire, vous allez être très déçus et sans doute mal accueillis. Car la force de THE DEVIL AND DANIEL JOHNSTON est justement de garder son "héros" à distance, de réaliser la difficulté de l'approche et de nous confronter à l'énigme finalement. La brume dans le cerveau de Johnston fait écho à celle qui est la nôtre à mesure qu'on essaie de l'approcher. On ne verra le bonhomme que d'assez loin, mais il sera là pour nous hanter d'une manière rugueuse. Ses chansons étranges étant sûrement une passerelle improbable entre notre rive et la sienne. Il serait quand même judicieux à l'heure où les documentaires sont si facilement distribués en salles (malgré leur qualité souvent exécrable esthétiquement, formellement ou dans le fond, rappelez-vous de JESUS CAMP ou de l'ignoble UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE) que ce film bizarre, sans prêchi-prêcha, plutôt franc du collier, et pas laid en plus, trouve le chemin du public français. [D'autant plus qu’avec un bon étalonnage comme celui-là, voilà qui serait fort beau à regarder en 35mm !]
 
Scrupuleusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Vendredi 24 août 2007 5 24 /08 /2007 08:14

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[Photo : "Final Infinite Total Complete Wars" par Dr Devo,

d'après une photo du groupe Sigue Sigue Sputnik]

 

Chers Focaliens,

 


Non, non, non, ce n'était pas la semaine de la fesse sur Matière Focale, et ce malgré les deux articles sur DESTRICTED (
ici, et ici). Passons maintenant à quelque chose de complètement différent, et allons jeter un œil dans une rubrique que nous n'avons pas alimentée depuis longtemps sur ce site, la rubrique Pellicula Invisiblae, consacrée aux films inédits en France, ceux qu'il faut aller chercher dans l'arrière-boutique du magasin si on veut avoir une chance de les voir !

 


Rendons à César ce qu'on lui doit : c'est grâce à Bertrand du site
Multi Paucis que j'ai vu le film, dont je connaissais le projet. Effectivement, il y a un an ou deux, je tombais sur IMDB sur la fiche de ce film en préparation et qui devait échoir à un grand réalisateur dont j'ai depuis largement oublié le nom. La brioche du film était complètement emballante, pour une fois. Le projet a dû rencontrer des problèmes, et voilà que la chose tombe dans les mains du réalisateur Mike Judge, ici également co-scénariste avec, excusez du peu, Ethan Coen (de son vivant !). Alors, accrochez les ceintures et mettez votre casque, car ça décoiffe sévère !

 


2005, aux USA. L’armée américaine, qui n'est jamais à cours d'idées plus ou moins utiles, lance une expérience scientifique top secrète, pour une raison totalement inconnue : ils veulent essayer de congeler des êtres humains ! Mouais ! Toujours est-il que les prototypes de caissons d'hibernation sont au point, reste à choisir des cobayes.

 

Luke Wilson, un gars absolument normal, dénué de la moindre ambition, a toujours travaillé dans l'armée. Il est documentaliste dans les archives d'un obscur sous-service de l'armée, service d'archives qui n'est jamais consulté par qui que ce soit. Toute la journée ou presque, Luke Wilson attend donc un éventuel "client" qui n'arrive qu'une fois tous les 4 ans, en regardant la télé ! C'est un placard. On lui propose, un peu de force, d'être le cobaye de l'expérience sur l'hibernation. L’armée l'a choisi car Wilson est le militaire statistiquement le plus moyen qui soit : QI moyen, pression artérielle moyenne, poids moyen, taille moyenne, capacité respiratoire moyenne, etc. Physiquement et mentalement, Wilson est moyen, c'est-à-dire sans intérêt, pas très futé, sans rien d'extraordinaire et sans intérêt. De plus, comme il est célibataire et sans attache familiale, voilà qui fait de lui le candidat idéal si l'expérience dérapait : ça serait plus facile de cacher le cadavre sous le tapis. L'armée choisit également une femme moyenne. Ne pouvant trouver la femme moyenne en son sein, elle se tourne vers la société civile et finit par engager contre quelques malheureux dollars une prostituée, complètement à côté de la plaque, et un peu bébête. On endort donc nos deux cobayes et on range les deux caissons d'hibernation dans un endroit top secret, pour un an. Evidemment, l'expérience foire ! Suite à un quiproquo très drôle et que je garde secret, Wilson et sa compagne d'expérience ne sont pas décongelés un après mais 500 ans après, et encore, par accident. USA, 2505 donc ! La situation n'est pas brillante. Les villes ressemblent à des dépotoirs, l'écologie et l'agriculture sont ruinées. [La décharge d'ordures des USA est devenue un territoire immense et les déchets ménagers et autres forment un véritable état à lui tout seul avec ses canyons, ses vallées, ses montagnes entièrement faites d'ordures, et un jour bien sûr, on rajoute un peu de déchet, juste une benne, mais tout s'effondre, et toute la géographie change, et c'est un tsunami d'ordures qui envahit les villes américaines !] Bref, les USA dans 500 ans, c'est la catastrophe : pouvoir autoritaire et stupide, niveau de vie déplorable et encore plus grave, la population est devenue bête ! Oui, bête ! Le QI de l'américain moyen a été divisé par deux ou trois ! On sait à peine lire, et à peine écrire. La société n'est plus qu'une société de labeur et de divertissements, toujours débiles ! Luke Wilson, individu particulièrement peu brillant, même si c'est un bon garçon, un gars qui n'a jamais brillé par son intelligence ou par son sens pratique, se retrouve alors dans une société fabuleusement bête où il est, et ce très largement, le plus intelligent être humain sur Terre. Vu le contexte, c'est le nouvel Einstein ! Les ennuis ne font que commencer pour Wilson, qui très vite va se faire agresser par cette société sans foi ni QI ! Après s'être fait arrêter par la police puis condamner (je vous laisse voir pourquoi), Wilson est emprisonné. A l'entrée de la prison, on lui fait faire des tests d'intelligence, et les résultats sont formels : il n'y a pas eu d'être humain aussi intelligent que lui depuis la création des dits tests ! Wilson décide, à sa sortie de pénitencier, de se mettre en quête d'une éventuelle machine à remonter le temps (car si la société s'est bêtifiée, par contre, le progrès technique continue), seul moyen de quitter ce cauchemar qu'est devenue l'Amérique du futur !

 


IDIOCRACY est vraiment un drôle de projet comme les USA se le permettent de temps en temps. On imagine très bien un Joe Dante tomber amoureux instantanément d’un tel film qui se base, comme le fait souvent le réalisateur américain, sur une ou deux idées seulement, mais extrêmement loufoques, et qu’il pousse jusqu’au bout, jusqu’à les épuiser et en retirer tout le jus possible. Ici il y en a deux : l’hibernation et la baisse progressive à travers les âges du QI moyen de la population occidentale. [Cette baisse du QI moyen est d’ailleurs expliquée de manière complètement soufflante et drôlissime dans la longue introduction du film. Et, sans vous dire de quoi il en retourne, il s’agit d’une histoire de… fracture sociale ! C’est parce que les classes favorisées se sont déconnectées de la réalité que l’intelligence a fui le monde ! Je vous laisse découvrir ça, car c’est absolument délicieux !]

 

On comprend aussi, en voyant le film, pourquoi les distributeurs français l’ont sorti en essayant de ne faire absolument aucune publicité pour le film ! C’est une sortie technique ! Car en réalité, je viens de l’apprendre en rédigeant cet article, ce film est sorti en France il y a deux semaines (le 25 avril !), dans l’anonymat le plus total, et dans un nombre de salles sans doute inférieur à trois (pour toute la France). Là aussi, on constate que ma fameuse théorie sur le QI des distributeurs est rigoureusement exacte ! Au-delà de ça, l’affaire de la vraie fausse distribution d’IDIOCRACY est nettement intelligible pour le focalien moyen. Déjà, les distributeurs français sont très gênés pour vendre tout projet qui sort un peu de la norme et fait preuve d’un peu de loufoquerie et d’originalité dans le sujet. DONNIE DARKO par exemple fut sorti avec un nombre dérisoire de copies alors que le film avait marché partout. Et il a fallu quatre réalisations de Wes Anderson pour que ses films soient enfin distribués comme de grands films populaires (et donc rentables), malgré l’affolant casting saturé de stars qu'emploie dans chacun de ses longs métrages le réalisateur américain. Alors sortir IDIOCRACY, pour le distributeur français moyen, ça devait être un casse-tête insoluble, malgré, là aussi, le fait que le film puisse être potentiellement très populaire ! Passons…

 


Mike Judge, en tout cas, n’a pas boudé son plaisir. Le créateur de BEAVIS ET BUTTHEAD s’est adjoint ici les services d’Ethan Cohen, avec qui il a co-écrit le scénario. Et côté scénario, justement,  ça assure ! Après l’idée de principe, totalement brillante comme je le disais, les deux compères ont pris les bonnes options en délimitant sévèrement l’ampleur du terrain de jeu, et permettant ainsi de faire un film avec les moyens relativement modestes dont ils disposaient, et d’une, et d’appliquer totalement la méthode Dante. Au lieu de faire prendre au récit des allures cosmiques et des développements alambiqués et sans fin, Judge et Coen ne verront l’histoire que sous un seul angle et un seul point de vue. Et c’est la narration (pas l’histoire donc) qui fera office de trouble-fête, de metteur en relief. Bien joué ! C’est un peu, si vous voulez, le contraire d’un SPIDERMAN 3, chargé jusqu’à la gueule d’intrigues, sous-intrigues et développements parallèles et qui se retrouvent à tout survoler, à ne rien approfondir, à ne rien rendre vivant, et Raimi se retrouve au final devant une succession de vignettes toutes plus attendues les unes que les autres, toutes simplettes comme un épisode de DORA L’EXPLORATRICE. Et évidemment, on retrouve là le défaut de la plupart des films qui confondent la narration, et l’histoire. Et je parle pas de mise en scène en plus, par décence…

 


Ben si, parlons en de mise en scène, mais revenons à IDIOCRACY. Bon, les moyens étant ce qu’ils sont, les effets numériques se font discrets et Judge privilégie une peinture assez laide (en termes de couleurs et de matière des décors et objets notamment) du monde de l’an 2500, qui ressemble peu ou prou à un vaste supermarché crado et dévasté. Pour ce faire, on utilise beaucoup le matte-painting, on se débrouille avec le décor en insistant sur un ou deux objets technologiques, le reste étant assuré par l’emploi d’assez nombreux figurants tous castés à la même enseigne : la bêtise et la plouquerie. Là aussi, c’est bien joué : on se retrouve dans un film où semblent avoir été concentrés dans le même espace tous les figurants refusés dans les films hollywoodiens normaux ! Des gros, des moches, des abrutis et des gens comme vous et moi. SPIDERMAN 3, au hasard, fait le contraire. Il met la patate sur des décors de ville supposés somptueux. Il place des figurants qui ont tous l’air de sortir de Beverly Hills (la scène de tango dans le club de jazz, où chaque figurante sort d’un épisode de ALERTE A MALIBU et où aucune femme n’est en dessous du 90c !). Et question figurants, c’est la catastrophe, car ils sont utilisés, et encore, sont-ce des vrais ou des avatars numérisés, en plan d’ensemble. Quand on rejoint le sol (quant McGuire arrive au restaurant par exemple) les plans sont trop serrés pour qu’on voie quoi que ce soit. Au final, le film est plastiquement totalement désincarné et on a l’impression de se balader dans une ville de jeu vidéo où se baladent quelques maigres "personnages non-joueurs" comme diraient les rôlistes. Ici, c’est le contraire. Au lieu de concentrer les efforts techniques et la direction artistique vers le plan d’ensemble, IDIOCRACY met l’accent sur le "décor au sol", sur le théâtre des opérations des personnages. Le film paraît du coup assez luxueux, et la mise en scène est bien plus facile : car quand on porte l’effort sur le plancher des vaches, sur les décors et les figurants autour des personnages, ben on peut se permettre, puisque le décor est soigné et qu’il existe en dur, de spatialiser l’action ou le dialogue ! C’est tout bête. Les figurants, tous très très bien choisis (c’est un des délices du film, ce soin aux figurants et aux seconds rôles même les plus courts), marquent donc un étrange territoire du cinéma contemporain. Cet Amérique de ploucs comme vous et moi (j'insiste), rappelle, de manière encore plus extrême en quelque sorte, cette espèce de volonté utopiste forcenée des frères Farrelly de réintroduire les physiques ostracisés dans le champ de l’image ! Le sujet d’IDIOCRACY étant la masse et sa bêtise ou encore l’écrasement de l’individu par la Société, on comprend bien que ce soin dans le casting et cette volonté de faire rentrer de force dans le cinéma ceux qui n’y ont pas accès professionnellement est le choix juste, et même assez beau, du film.

 


Ceci dit, pour le reste, ce n’est pas non plus du Peter Greenaway ! La mise en scène est soignée, mais basique. Le montage est plutôt nerveux (on se sent assez écrasé par la masse de choses qui se passent pendant une grosse quarantaine de minutes) mais simple, sans trouvaille. Le cadre est correct. C’est donc une réalisation correcte et soignée, mais sans exploit. Ceci dit, le contexte est bien mis en valeur et les personnages sont très soutenus. On pourrait regretter par exemple de ne pas avoir quelque chose à la Jay Roach, qui réalisait un peu dans le premier AUSTIN POWERS sur le même mode idiot et incisif que IDIOCRACY (les deux films sont presque jumeaux) ce qu’on aimerait voir ici : plus de sens visuel, et plus de scènes jouant directement sur la mise en scène. Mais bon arrêtons de faire notre mijaurée et saluons quand même l’immense plaisir qu’est ce film.

 


IDIOCRACY scotche son monde presque tout le temps. La société occidentale de demain est devenue un cauchemar logique où enfin, le court-terme a pulvérisé le moyen et le long. Il en résulte que la ville moderne de 2500 ressemble à une espèce de quartier populaire désaffecté mais high-tech (paradoxe). Les rues sont des espèces de zones de semi-friche. Le niveau intellectuel de la population est catastrophique. Le langage, élément très drôle, le moteur du film, s’est appauvri dans une espèce de slang où l’onomatopée a autant d’importance que les trois mots qu’on réutilise à tout bout de champs (ce qu’on observe en France d’ailleurs depuis quelques mois… Après avoir vu le film, faites un tour dans la rue et vous verrez de manière accrue comment la communication non-verbale ou volontairement simplifiée du point de vue verbal a fait un grand bond en avant, par rapport à il y a deux ans par exemple. Lors du soir de l’élection, et n'y voyez absolument aucun message politique, des petits jeunes, près de chez moi, au lieu de bramer un slogan du genre : « Sarkolène, salaud, le Peuple te surveille et aura ta peau, je te sodomise », ont crié la chose suivante : « Sarkozy… Euh Euh (rires, accompagnés du rire entendu des gens qui entouraient le petit jeune en question ; connivence non-verbale) Sarko ! t’es qu’un… Hahaha ! Euh.. Sodomisé ! »). Luke Wilson se trimballe dans le film avec un accent et une expression tout à fait moyens du XXIème siècle, et du coup, perd énormément de temps et prend des risques qui pourraient s’avérer mortels car, 1) personne ne le comprend, et 2) son langage paraît tellement ampoulé qu’on le prend pour un, et je cite, «pédé ». Judge joue à fond cette carte, avec beaucoup de drôlerie. Si la population ne comprend pas les idées parfois simples de Wilson, c’est que leur langage est bloqué, que le mot a presque disparu et que toute espèce de nuance ou de discours incluant des conséquences dans le temps est tout bonnement impossible à comprendre. Bien vu.

 


Pour le reste, c’est un cauchemar à la Guy Debord ! La société est toute entière vouée au spectacle de masse. Le président des USA (formidable personnage, sans doute le meilleur président US de l’histoire du cinéma, joué par Terry Crews, un acteur tout bonnement phénoménal) est une sorte de grand black bodybuildé, accroc aux haltères, et il se déplace avec le peuple dans les stades où l’on propose des matchs de gladiateurs à 1000 contre 1 ! C’est le mythe de la démocratie proche du peuple, et même pire, égale au peuple, "enfin" réalisé ! Tout le monde est dans la même culture, tout le monde se distrait de la même manière, au même moment. L’économie du pays repose sur une seule société, complètement dépassée par les événements, et qui produit des produits de dernière nécessité sans aucune espèce de discernement. Ainsi, le pays est encore capable de produire du Fanta et des barres chocolatées, donc il ne fait que ça ! La communauté scientifique, plutôt que de régler des problèmes de récoltes, a beaucoup fait avancer la recherche sur la calvitie qui, je vous rassure, a presque disparue ! En fait, l’occident ressemble à ce que prédisait totalement, et avec un sens de l’anticipation soufflant, le groupe de rock synthétique SIGUE SIGUE SPUTNIK au début années 80 : le monde moderne construit son économie et sa servitude sur le jeux vidéo, le divertissement de masse (dont le sexe « vitrinisé », commercialisé et pour tous), l’appauvrissement de la pensée à quelques concepts cultes et fourre-tout totalement creux (celui de Matrice, par exemple, au sens keanureevesien du terme), et sur l’exploitation immobilière ! Le monde est devenu un système de slogans, et IDIOCRACY montre bien au final que les prédictions depuis Orwell se sont affinées. Big Brother est une marque, en fait, et la société s’est jetée à corps perdu dans sa propre prison, et avec le sourire encore !

 

IDIOCRACY décrit en ce sens, l’évolution rigoureusement exacte d’un monde où le pouvoir est placé dans la masse indivisible de la majorité, majorité trop occupée à consommer de la culture ou du fanta pour pouvoir faire autre chose, ou pour se sentir malheureuse. L’intérêt général et globalisé a gagné, et la population et les institutions ne forment plus qu’une masse informe et uniforme. Le fascisme se fait sans révolution ou prise de pouvoir sanglante, s’installant tranquillement par le langage et par la masturbation (et oui !), et avec, bien entendu, la bénédiction de tout le monde. Amen.

 


En plus d’être complètement dévolutionniste, IDIOCRACY démontre que la masse populaire est toute prête à réaliser son grand fantasme : être au pouvoir, fût-ce au détriment des intérêts basiques de la société. C’est dans cette volonté de tous à devenir des ploucs de caravane (cf. la géniale introduction du film), que le peuple réalise enfin son rêve : reprendre les leviers de décision aux élites, qui bien évidemment ont le nez de faire semblant de les lui donner. Voilà qui conduira, au nom de la majorité, à la destruction de l’idée de peuple elle-même au profit de l’idée de "masse plouque", et qui, il y a quand même une justice, détruira l’Elite elle-même. Si tu veux que Sarkolène sorte du Château, tape 1, coût total de l’appel 0,58 cts + 0,34 cts/minute, hors forfait).

 


« Peuple… Hahaha ! T’es que… Euh… Un sodomisé ! »

 


Fraternellement Vôtre,

 


Dr Devo.

 

 

 

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Vendredi 11 mai 2007 5 11 /05 /2007 13:48

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(Photo : "Do You Think You Are ?" par Dr Devo)


Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
Le cinéma, ça tient à quoi ? À peu, à très peu... On peut bricoler dans son coin un film fantastique quasiment tourné en décors réels, sans rien y rajouter sinon trois acteurs, et ça marche du tonnerre, comme chez Cassavetes. On peut faire des grosses productions boursouflées et obtenir quelque chose de tout à fait convenable, comme SIN CITY par exemple. Il suffit d'oublier un détail dans une grosse machinerie ("Ooops, l'échelle de plans !") et tout tombe par terre malgré les trois ou quatre cents spécialistes impliqués dans la fabrication du film. [Il paraît que pour le slasher débilosse mais fortuné URBAN LEGEND 2, dont tout le suspense tient sur le retournement final, la production (réalisateur, producteurs, acteurs, distributeurs, scénaristes, consultants divers...) ne s'est rendue compte que le scénario était tout bonnement surréaliste et strictement impossible que quelques semaines après la sortie du film en salles !] Ça tient donc à peu.
 
Il y a des moments divins dans la vie d'un cinéphile. Des moments qui constituent une frontière, avec un avant et un après très nets. Plus rien en sera jamais comme avant. Belle phrase. Ça n'arrive pas tous les jours. Ce qui n'empêche pas d'être fabuleusement ému régulièrement. Mais cette impression de pas en avant devant un film, c'est autre chose et ça dépasse le fait qu'un film soit sublime ou non. Il y a une catégorie de films, catégorie très subjective (quoique... pas plus que le reste après tout) qui transcende tout. La crème de la crème, la liqueur exquise des Dieux. Pour le dire simplement, il y a des films qui sont tellement sublimes qu'ils semblent n'avoir été faits que pour vous, et parfois même, par vous ! Ça, les amis, croyez-moi, c'est le point G du cinéma !
 
Doris Wishman, dont le nom ne dira quelque chose qu'à une poignée d'aficionados (personnellement, je ne la connaissais pas) est une pionnière en son genre. Elle fut la prêtresse du cinéma de sexploitation américain, souvent (et sans doute abusivement, si j'en crois les témoignages et même si les deux ont des points communs) considérée comme une Russ Meyer au féminin. [Rappelons aux plus jeunes d'entre nous, Russ Meyer est un des plus grands cinéastes que nous ayons eu la chance d'avoir, chez nous, en Amérique !] Plutôt que de dire des bêtises, je vous conseille de lire le très drôle et très complet article de notre ami, sur son site Série Bis. Là, vous trouverez tous les "énormes" détails sur Wishman !
 
L'histoire nous est racontée par un inspecteur de police (je crois). Il s'agit de la famille Kent, qui vit dans une ville tranquille des USA dans les années 70 ou 80. Le père Kent est content. Il a réussi à élever ses deux filles tout à fait correctement, et les voilà jeunes femmes désormais. Justement, un soir, la première, dont je me rappelle pas le nom mais que nous appellerons Laurie, se fait assassiner (alors qu'elle prenait un bain, comme par hasard) par sa propre sœur Jenny. Après ce geste macabre, Jenny trébuche et s'empale accidentellement sur la hache qu'elle vient d'utiliser pour mettre fin aux jours de sa sœur ! Sur ce, le mari de Laurie, qui était en voyage pour la journée, travail oblige, découvre les deux cadavres et, affolé, appelle la police, où il tombe sur notre narrateur-inspecteur. Quand ce dernier arrive sur place, il découvre que le mari s'est pendu ! [C'est plus compliqué que ça, et sur ce point, le récit se contredit, mais c'est dur à expliquer !] C'était un 15 octobre ! Pauvre famille Kent.
Restons dans la famille. Le père de Laurie et Jenny a un frère qui, lui aussi, a deux superbes filles. Il s'agit de Sally et Vicky. Ce n’est pas non plus la joie chez ces deux cousines (par rapport aux deux mortes du premier paragraphe. Suivez un peu !). Il y a quelques années (sublime séquence de flash-back), Vicky a été enfermée dans un centre psychiatrique après avoir tué deux jeunes hommes qui couraient dans les espaces verts alentours. C'était un quinze octobre. Et la voilà qui, des années après, ressort, une fois sa peine purgée. Encore très faible, Vicky découvre comment les choses ont évolué autour d'elle. Sa sœur Sally et son frère sont opposés à sa remise en liberté ! Voilà qui promet une chaude ambiance à la maison, d'autant plus que Sally a profité de l'enfermement de Vicky pour sortir avec Billy, son petit ami ! La cata !
Un grand sentiment de solitude s'abat sur Vicky. Encore fragile, elle ne sait comment réagir dans un monde aussi hostile... Jusqu'au jour où elle croit encore entendre des voix qui la poussent à la violence... Incapable de savoir si elle est redevenue folle ou non, Vicky va voir son oncle (le père de Laurie et Jenny, capice ?) la seule personne qu'elle estime et en qui elle ait confiance. Mais ce dernier refuse de la voir... Sally et Billy, de leur côté, font tout pour que Vicky retourne en hôpital psychiatrique. Tandis que Vicky s'enfonce dans la confusion mentale, les meurtres reprennent de plus belle !
 
Voilà grossièrement résumées les cinq premières minutes de A NIGHT TO DISMEMBER. Et jamais film n'aura aussi bien porté son nom. Là où le film se fait lors du visionnage évidence et beautés divines, il confronte le témoin que je suis à un problème qui tient quasiment du cas d’école. Comment vous faire entendre, dans tous les sens du terme, ne serait-ce que le début d’un embryon de sensation, même par procuration ?
 
La reprise.
 
Ce qui est bien dans ce film, c’est que la scène suivante est totalement possible. Un homme discute avec une femme, à l’intérieur d’une maison. Champ sur la femme, il fait jour, le soleil frappe à travers les carreaux. Contrechamp sur l’homme : il fait nuit ! Retour sur la femme : il fait effectivement nuit et ce n’est plus la même actrice. Voilà A NIGHT TO DISMEMBER. Maintenant, l’erreur serait d’imaginer un film truffé d’erreurs de script ou de raccords. Ce n’est pas le cas. L’erreur serait d’imaginer, comme on le dit souvent, Doris Wishman en lointaine cousine d’Ed Wood, le ringardissime (voire nullissime) dont on dit que ses films (dont certains sont très mauvais, il faut bien le dire, et sont dénués d’un quelconque intérêt) sont les plus mauvais du monde… Et puis un jour, on tombe sur un GLEN OR GLENDA complètement expérimental certes, mais superbe et qui se tient de bout en bout, sans l’ombre d’un second degré. Malheureusement, je n’ai pas vu d’autres films de Doris Wishman. Ils sont, de l’avis de tous, assez nanaresques. Ceci dit, ici, point de cela. Il convient de prendre A NIGHT TO DISMEMBER avec un absolu sérieux. Certes, il est permis de rire devant les raccourcis géniaux et les ellipses quantiques qui ne cessent de défiler sous nos yeux, mais c’est parce que le film est ludique, et que de fait, si on le compare à la façon (médiocre, car c’est un art qui n’a quasiment pas évolué) de faire du Cinéma qu’ont les autres (et comme disait la poète « Je ne suis pas les Autres… »), le métrage devient bien sûr très malpoli, inversé serait-on tenté de dire. On rirait alors comme nous rîmes il y a peu en regardant le superbe et très inédit, si j’ose, LONESOME COWBOYS, vague cousin du film de Wishman, mais "enfant de l’évidence" comme dirait un autre poète, enfant du même sang. Car il y avait aussi de ça, et que de ça même, dans le western inversé (dans tous les sens du terme !) de Warhol. [On reparlera de ce film très bientôt.]
 
Intervient ici la question du volontaire. Oui, mais on s’en fout ! L’imagination et le travail sont les deux valeurs qui semblent fonder ou non l’intérêt d’une œuvre d’art. Duras nous a pourtant répété que non, c'est une affaire d'Intuition et de Fulgurance. Alors bien sûr, les fervents défenseurs intégristes de la politique des auteurs (où les analystes considèrent que la carrière globale des réalisateurs est plus importante que le film lui-même, vaste fumisterie), ça les intéresse, vous comprenez, cette histoire de volontarisme, et c’est pour ça, pour se rassurer, comme si d’ailleurs l’Histoire et l’histoire apportaient les preuves d’une quelconque valeur artistique, qu'ils convoquent la notion qui induit, bien sûr, une autre vue de l'esprit : la Beauté Universelle, mythe récurrent ! [On sait depuis de nombreuses recherches focaliennes que la Beauté Absolue et Objective n'existe pas, et que de plus, s'il fallait tendre vers quelque chose de semblable le critère ne serait pas forcément géographie ET temporel ! Passons.] Ça leur permet de donner une valeur objective et quantifiable au film, comme au patinage qu'on dit "artistique" justement. Il n’est alors pas illogique de donner une note ! Trois axels, un double salto, 6.8 ! Or il n’en est rien. Sur les sites Internet, on trouve des critiques de A NIGHT TO DISMEMBER… Et pas qu’un peu. Dont celles des admirateurs, ou plutôt des aficionados de Wishman. Et tous de considérer le film comme la poilade surréaliste du siècle. Le nec plus n’importe quoi. L’imbattable. Tous !
 
Entre ici, Doris Wishman, et que tout le reste te soit pardonné. Comment est-il possible, par quelle malédiction suprême, ce film ne fut jamais cité nulle part, et personne qui ne le prenne au sérieux, c'est-à-dire comme un projet totalement abouti !
Voici l’histoire. En 1979, Wishman tourne un film. Le labo chargé de développer les bobines en perd 60% ! 60% du film ont disparu ! Quatre ans plus tard, en utilisant des stock-shots de ses autres tournages et en retournant certaines scènes, Wishman réussit à boucler A NIGHT TO DISMEMBER. Quatre ans après ! Imaginez ça, au calme, assis sur votre chaise pendant cinq secondes, et dans le silence le plus complet. 4 ans. Comment ne pas considérer dès lors ce film comme une œuvre à part entière ? Comment ne pas prendre en compte l’abnégation sublime de Doris Wishman, qui tenait tellement à ce film qu’elle ne l’a jamais laissé tomber ! Quelle passion ! Alors oui, même aux yeux des amateurs hardcore de la politique des auteurs, oui, même pour eux, A NIGTH TO DISMEMBER ne peut pas être considéré par dessus la jambe. [Ce paragraphe est surtout destiné aux lecteurs de Mad Movies, magazine qui justement est aussi intégriste sur ces questions de politique des auteurs que nos amis des Cahiers ou de Positif ! Comme quoi les extrêmes se rejoignent.] Arrêtons le second degré cinq minutes, par pitié. Et voyons le film pour ce qu’il est : une chose sublimissime, où certains raccords vous plongeront dans le vertige absolu du plus beau des grand-8 poétiques, où un collage, où une ellipse, qu’elle soit dans l’image ou dans le son (ici industriel jusqu’à la moelle) vous arrachera des larmes d’émotion. Car la voilà, au fond, la vérité : A NIGHT TO DISMEMBER se regarde avec un kleenex, avec une boîte de kleenex même. La structure est la plus grande source de sensualité et de poésie. Ce film est beau. Et quand c’est beau, on pleure. [Pas quand c’est émouvant, c’est différent. Cf. le plan large sur Shirley McLaine dans IN HER SHOES, qui valait bien un an de cinéma art et essai français.]
 
Allez, pour vous donner une idée, dévoilons trois beaux principes du film.
 
Tout d’abord, le film est tourné à l’italienne. C’est une des raisons pour lesquelles le son du film est merveilleux. En effet, tous les dialogues et les bruitages (quand il y en a) sont post-synchronisés. Et comme il n’y pas énormément de moyens, c’est souvent l’inspecteur-narrateur qui fait toutes les voix. On voit alors tel personnage, homme ou femme, parler à l’image, et l’inspecteur qui dit la réplique en même temps. Très joli. Mais ce n’est pas systématique. De temps en temps, une actrice vient doubler les personnages féminins. Encore mieux, quelquefois, il y a du son-ON (direct) mais qui n’est pas enregistré de la même manière que le reste, à savoir avec un son plus étouffé, plus sourd, avec beaucoup de souffle. Voilà une superbe façon de mettre des phrases en exergue, qui, du coup, nous paraissent fabuleusement poétiques par l’enregistrement lui-même, qui leur donne alors une portée émotive indéniable (je pense notamment à ce pourtant simple "quelque chose ne va pas avec Vicky" qui m’a ému aux larmes). Ajoutez à cela une musique incessante et orchestrale, probablement piquée à un autre film, musique dramatique qui est interrompue constamment, par elle-même ou par des espèces de passages jazzy-funky de pacotille fabuleux. Les deux registres s’interrompent sans cesse. Ça peut commencer par la musique orchestrale pendant dix secondes, puis cinq secondes jazz, puis trois secondes d’orchestre de nouveau interrompu, mais par lui-même (par un autre morceau, par exemple) quatre secondes plus tard. Wishman sait ce qu’elle fait : elle joue avec les timbres, elle fait varier en direct les niveaux de volume ! Imaginez les millions de possibilités de ce système superbe. Le montage image est déjà très perturbé et complètement cubiste. Mais avec ce son complètement industriel et sériel, le film gagne en abstraction et voit sa poésie exp(l)osée à la puissance deux ! Car l’image et le son se contredisent tout le temps, ou non, instaurent plutôt des rythmes de collage et des ellipses qui ne sont pas raccords entre eux, qui ne jouent pas de simultanéité, mais qui obéissent chacun à une logique indépendante, avec en plus, régulièrement, des moments d’interaction et de contradiction plus ouvertes. Il y a alors une espèce de duel chaotique du son envers l’image et réciproquement. Déjà le thème des hémisphères.
 
Le montage image et la mise en scène globale sont aussi très heurtés, mais ne jouent pas complètement sur le chaos. Il interviennent plutôt sur une logique de destruction partielle, nuance. On se dit rapidement que l’image et le montage narratif en général ne visent pas le collage abstrait, mais qu’ils ne sont pas non plus valides au sens conventionnel du mot montage (raccords, ellipses, etc. n’ont pas la logique des films narratifs traditionnels). En fait, le film est entre les deux. On se dit que c’est trop "mal foutu" en apparence pour être du cinéma classique, et pas assez abstrait pour être quelque chose de totalement non-narratif. L’impression superbe qui s’en dégage est celle, totalement onirique et banale (d’où l’impression souvent dans le film, et c’est une de ses thématiques, de rêve éveillé ou de réalité déformée), d’un film qui semble tomber et tout de suite se rattraper. Comme dans un rêve donc, où l’échappée lyrique, poétique et incontrôlable contredit sans cesse, et est contrariée sans cesse, par le besoin d’un retour à l’ordre logique de la pensée rationnelle. Que peut-il y avoir de plus émouvant que cette logique hybride qui donne naissance à une superbe ode dis-narrative, et qui fait sans doute qu’on n’est jamais sûr de ne pas regarder un documentaire (eh oui !) dont on ignore un peu, ou dont on ne sait pas complètement quel est le sujet. [Comme la conclusion du film l'indique clairement, de manière simple et encore une fois poétique...]
 
Enfin, la mise en scène reprend quelques thèmes rassemblés autour de celui de l’identité. Celui de l’identité de la personne agissante (magnifique cadrage sur les pieds qui semblent être les vrais personnages de l’histoire par moments, thématique introduite par le super dialogue "pourquoi mets-tu les vêtements de ta sœur ?", bien en amont de la résolution du film ! Que c’est beau !). On retrouve également un jeu de perceptions non pas troublées, mais doubles, à la fois réelles et symboliques, dans lequel le film se construit (car le film se construit sur le chaos). On pense bien sûr alors à PERSONA de Bergman et à son jumeau astral TWIN PEAKS, FIRE WALK WITH ME de David Lynch. On pense énormément à ce dernier film, bien sûr. Peut-être à cause de la tristesse outrée du jeu de son actrice (Samantha Fox, présentatrice américaine de télé devenue égérie du film pour adultes, et qui critiqua vivement ensuite l’industrie pornographique – on ne la confondra pas avec la chanteuse homonyme anglaise et protubérante des années 80). Et aussi à cause de certaines scènes à tomber par terre, comme celle de la première hallucination de Vicky (quand elle sort de sa chambre pour arriver dans une pièce qui se plonge dans le noir, thème récurrent qui contaminera les autres personnages), ou encore la fabuleuse séquence de la panne électrique (j’ai rarement vu plus beau) où Vicky et sa sœur se rapprochent en miroir dans un champ/contrechamp impossible, car interrompu par trop de plans d’inserts (Vicky=Sally dès lors ? Ou est-ce Samantha Fox qui regarde son personnage ?). C’est sublime.
 
Un autre exemple vous donnera une idée de la chose. La scène du massacre en voiture. C’est assez lent. La tante sort de la voiture, horrifiée par ce qui est en train d’arriver. Elle commence à courir, mais au bout de deux pas, préfère s’endormir sur le bitume, presque dans un geste de prière ! Cut. Une silhouette en plan subjectif, en contre-plongée et flou, baignée dans une lumière bleue et froide (comme si la balance des blancs était ratée). Cut. La main de la tante sur le bitume. Cut. Retour sur la silhouette de l’assaillante. Cut. Gros plan sur une hache. Cut. Retour sur les doigts de la tante bizarrement posés sur une plaque de métal bleu ! Les doigts viennent d’être coupés par la hache ! Pourquoi cette plaque métallique bleue ? Mais oui, bien sûr, a-t-on à peine le temps de se dire, c’est la couleur du contrechamps sur l’assaillante, mais c’est trop tard, cut, on revient sur l’assaillante qui, une fois le meurtre effectué et les doigts coupés (sur ce plan donc), est enfin identifiable (disparition du flou !). Que c’est beau ! Que c’est abstrait, cette construction en parallèle absurde et cette couleur bleue du meurtre qui voyage d’un plan à l’autre et permet la cohérence de l’ensemble. [Normal dès lors qu’on sache qui est l’agresseur. Les éléments disparates (comment croire à une tentative de meurtre si soudaine ?) sont enfin rassemblés, d’abord par le thème chromatique. Ensuite, le montage lui-même peut valider la scène comme étant logique ou faisant partie d’un même ensemble. C’est magnifique. Sur cette petite scène, là, carrément, il y a plus de cinéma qu’en vingt ans de cinéma européen ! [Si l’on excepte Von Trier, Greenaway ou Russell !]
 
Comme on le voit, les motivations de A NIGHT TO DISMEMBER (titre qui, au-delà du jeu de mot, dit clairement les intentions de montage, et évoque aussi clairement le sujet du film lui-même : comprendre une suite d’éléments hétérogènes dont il est vital qu’on puisse donner un sens, fût-il abstrait) sont clairement poétiques, et le modus operandi est d’une radicalité tout à fait magnifique. Il est impensable que ce film n’ait jamais dépassé son statut d’œuvrette débilo-culte, de grand film foutraque. Comme les réalisateurs les plus prestigieux le savent, un film se construit sur l’accident, sur la déviation irrégulière de la couture. C’est sans doute pour ça que A NIGHT TO DISMEMBER semble nous plonger au cœur même, au cœur le plus sombre, du Cinéma. Nous sommes là exactement dans ce que les américains (donc nous) appellent le HOME OF THE BRAVE.
 
Il est urgent de restaurer l’intégrité critique de ce film.
 
Passionnément Vôtre,
 
Dr Devo
 
PS : Ce qu’on pourrait faire, c’est consacrer une série d’articles sans fin à ce film. Je peux prêter ma copie à ceux qui veulent en faire une critique (positive ou non). Ça pourrait faire un bon feuilleton, ça ! Et les réactions seraient sans doute très différentes d'une critique à l'autre. Allez… Si ça intéresse quelqu’un, contactez-moi (colonne de droite !).
J’ai oublié de vous parler du plus important : la façon dont les gens sont tués dans le film ! Allez, je vous laisse découvrir ça et je ne pipe mot !
Il est clairement évident que le jour où je gagne au loto, ce film est le premier dont je rachète les droits et que je distribue sur notre territoire !
Dans la séquence du meurtre des deux garçons, Wishman introduit clairement l'idée que c'est la répétition qui crée le meurtre, ou tout du moins le macabre. La boucle est mortifère !
Très étonnante scène de sexe, moins bien filmée que le reste, mais dont on pourrait reprendre le principe ailleurs...
 
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Mardi 17 octobre 2006 2 17 /10 /2006 10:38

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(Photo : "On se lève tous... (le meurtrier était là)" par Dr Devo)


Chers Focaliens,

C’est très souvent qu'on reçoit dans sa boîte à mail des pubs pour des festivals ou des courts-métrages. En général, même si je regarde toujours, je n'en parle pas en général, pour plusieurs raisons, et surtout pour des causes simples de médiocrité artistique, aussi bien chez les destinateurs amateurs que professionnels qui, dans 98,56 % des cas, font quand même rien qu'à imiter les autres (petit un), que s'imiter les uns les autres (moyen deux), et qu’imiter les trucs "qui palpent" comme on dira ci-dessous, c'est-à-dire les choses qui marchent (grand et impardonnable trois : préférer être réalisateur plutôt que faire des films, j'y reviens).

Dans ces trois causes, on retrouve : petit hun, la cause du très mauvais niveau général stagnant depuis 70 ans du cinéma mondial, moyens poussins (réfléchissez...) le très mauvais niveau qualitatif du cinéma européen, notamment art et essai, et Grande Troie, le niveau désastreux du cinéma français qui, en termes de rapport entre le nombre de films produits, les moyens mis en œuvre (en pré-production, tournage, post-production, puis marketing et distribution) et le nombre de films tout juste réussis ou supérieurs, est le cinéma le plus désastreux de la Planète.

Appendice B. Le cinéma d'animation : "Au secours !", cria-t-il en silence. [Là aussi en proportion, bien sûr, que de déchets...]

Dans mon formidable article paru dans la récente REVUE DU CINÉMA actuellement en kiosque, article intitulé VADE MECUM par d'autres que moi (oui, je fus re-titré !), je réponds en une trentaine de pages à la question désinvolte mais sérieuse "qu'est-ce que le cinéma ?", et aussi, plus curieusement, à la question "combien faut-il de surréalistes pour visser une ampoule ?". En chemin, j'en viens à cette sentence (je reformule en d'autres mots, mais avec exactitude) : "Pourquoi les frères Lumières ou Tata Jeannette n'ont jamais fait de cinéma ?" : ça, on l'a vu. [Il faut lire l'article pour comprendre l'allusion, désolé.] Mais pourquoi, alors qu'il n'a jamais été aussi facile de faire un film, fût-ce en vidéo, pourquoi y a-t-il aussi peu, et même pas du tout, de films de particuliers qui soient du cinéma ?
Laissez moi reformuler. nous en avions déjà parlé lors du Festival du Film de Téléphone Portable de Lille. Mr Mort disait en substance que ce festival était une honte et un gouffre de finances publiques (parce que c'est nous, contribuables, qui payons ça !), parce que justement, le caméscope DV, déjà, c'était un moyen de faire des films sublimes ! Et que personne n'en faisait ! Personne. Bref, ça fait déjà quelques années que le moindre caméscope est à 250 euros, et que les ordinateurs d'entrée de gamme permettent de monter un film et de le traiter les doigts dans le nez. La pratique du cinéma en France ne s'est pourtant ni démocratisée, ni étendue, ni améliorée.

Voilà pourquoi je consacre aujourd'hui un article à LAÏKAPARK (épisode zéro) de Benoît Forgeard. Pour vous dire à tous que oui, c'est possible, et non, non et non, vous n'avez aucune excuse. Si vous pensez que j'exagère, changez de site, très franchement. Mais regardez le film avant ! Hé hé ! Et puis revenez sur Matière Focale deux jours après, en pleurant : vous serez pardonnés sans problème, et on n'en parlera jamais plus, de l'Incident.

Forgeard, ce n'est même pas toi qui m’as envoyé ton court-métrage. Peut-être même pas un de tes amis.
Je crois que ton film est vraiment une très bonne nouvelle pour le cinéma français. Tu aurais pu torcher un machin vendable pour Canal Plus qui fasse deux minutes vingt-deux, tu l'aurais vendu, mais non, tu as préféré que ce soit très long (10 minutes 30), au profit de ton film, justement.

Ton film est la plus puissante évocation de l'Artiste que j'aie vue depuis des années, et encore, sûrement pas dans des œuvres françaises. J'ai pleuré plusieurs fois en dix minutes. D'abord, grâce la diction durassienne qui est celle des comédiens dans la scène de la lecture de la Lettre Syndicale et dans le choix des prénoms. Puis dans la coupure, cette sublime saillie tendre et pourtant quotidienne et vulgaire qui brise la séquence de comédie musicale (sur les paroles qui concernent "l'industrie du film", l'interruption par le plan de la caravane), et enfin quand j'ai compris pourquoi, encore plus que les textes de vidéomaton des ouvriers (déjà beaux et qui apportent pour ceux qui ne l'auraient pas compris tout l'aspect documentaire du film), ce qui était important dans ces petites annonces ("même le cinéma est tenu en échec, là", me disais-je), c'était les dates ! Les dates, bon sang ! Que la métaphore était claire ! Que c'est beau.

Du coup, cher Forgeard, toi que je ne connais pas, permets-moi de te dire que ton film est une des choses les plus pessimistes que j'aie vues, et peut-être le seul film français digne qui rendent compte de l'état de notre pays, à travers un petit pan infime de son industrie. LAÏKAPARK, épisode zéro, est peut-être le seul film valable réalisé ces dernières décennies sur la condition ouvrière. Quasiment le seul acceptable en tout cas.

Quant à toi, cher lecteur, je te bassinais souvent, c'est vrai, en disant que le cinéma documentaire est ailleurs, que le cinéma du réel tel qu'il est pratiqué est toujours, toujours et toujours, à plus ou moins grande échelle, mais toujours, une imposture et une compromission. Grâce à ce film que tu vas pouvoir regarder (lien plus bas), tu vas voir et comprendre ce que je disais. Merci de ta patience, en tout cas.

Forgeard, entre ici, toi et ton cortège d'ouvriers, car en plus, ton film prouve que l'on peut faire un film chez soi, qu'on peut faire un film sans avoir de problème d'acteurs, qu'on peut faire un film avec du montage beau (ici la bande sonore notamment, magnifique bruit de mât à la fin), et qu'on peut faire un documentaire qui peut ne pas en être un, et qui sache toujours rester poétique. Qui tente le beau, en inventant son propre code esthétique, ici plus que risqué.

Bravo.

Ceux qui veulent voir l'épisode zéro :
cliquez ici !

Passionnément Vôtre.
 
Dr Devo

PS : Remerciement à Invisible de m'avoir montré ce film. Et comme il disait d'un autre court-métrage fabuleux dont on parlera bientôt ici (encore sublime et encore français), c'est carrément "fait avec le slip sur la tête, c'est sublime".
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Mercredi 27 septembre 2006 3 27 /09 /2006 16:10

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[Photo: "Naissance d'une Notion" (Le Marquis)]
Chers Focaliens,
 
De retour au bercail, même pas le temps de poser son sac, car les affaires continuent. On revient quelques instants sur les beaux moments offerts par l'Étrange Festival (qui se déroule à Paris jusqu'au 12 septembre).
 
Si leur premier film, largement surestimé, était quand même regardable, Keith Fulton et Louis Pepe changent leur fusil d'épaule, et en même temps, pas tout à fait, avec ce TOM ET BARRY, FRÈRES DE SANG, titre un peu débilosse, bien loin de l'extraordinaire beauté du titre original : BROTHERS OF THE HEAD. En effet, leur premier film, LOST IN LA MANCHA, beau succès modeste, racontait en temps réel les déboires de Terry Gilliam, et surtout de son équipe, sur le tournage, avorté pour de multiples raisons (dont, à mon humble avis, un horrible assistant-réalisateur). Ce documentaire, bien moins passionnant que prévu, pâtissait sans doute de certaines clauses légales (la production essayait de faire marcher les assurances à l'époque), et du coup, des questions primordiales et dérangeantes n'étaient pas abordées. Après tout, les deux compères ont dû être eux aussi bien marris (excellent pour faire chauffer plein de choses, pourtant) d'assister à la catastrophe qui les emmenait bien loin de leur travail de départ, et pour cause...
 
BROTHERS OF THE HEAD se présente comme un documentaire qui revient sur un fait méconnu de l'histoire du rock. Tom et Barry Howe sont de grands adolescents, et nous sommes dans l'Angleterre des années 70. Les deux frangins ne sont pas seulement jumeaux mais carrément frères siamois, reliés par un impressionnant mont de chair qui les lie par la poitrine, chose assez cinématographique !
Nos deux gars, un peu sauvages, et même carrément, sont quasiment "achetés" par un magnat de l'industrie discographique qui voit là l'occasion de faire un coup médiatique, histoire de se remettre après le coup du destin qui s'est abattu sur un autre groupe sur lequel il fondait énormément d'espoirs, détruits en plein vol par le chanteur qui n'a rien trouvé de mieux que de noyer sa voiture et son propre corps dans un réservoir d'eau (rigolo !). Les deux frangins ne sont pas musiciens, n'y connaissent rien du tout, mais le prix offert à leurs parents pour les "élever" (dans tous les sens du terme) est suffisamment intéressant. On sépare les siamois (ha-ha-ha !) de leur famille pour les enfermer dans un grand château où ils vont être obligés d'apprendre la musique, puis de composer. La vie se fait en vase-clos, entourés de quelques musiciens, de prof de musique, et surtout d'un superviseur payé par la maison de disque. [Ah, c’est la Star Academy, alors ! NdC]
Récalcitrants dans un premier temps, les siamois finissent par se prendre au jeu sans rien renier de leur mystère et de leur caractère bien trempé. Ils se mettent même à composer. Petit à petit, l'idée de départ s'incarne, et le groupe est en train de passer du statut de concept marketing à celui de réalité tangible. Ils finissent par faire leur trou, ce qui n'est pas sans poser de problèmes.
Le film est un recueil de témoignages de ceux qui les ont croisés à l'époque, mais aussi un montage d'images. Car en effet, dans leurs moindres déplacements, à tous moments, presque 24 heures sur 24, un documentariste suivait les deux rockers, et il a tout filmé !
 
Bah, décidément, ils aiment le documentaire, nos amis Fulton et Pepe ! Quoique, documentaire, c'est vite dit. Il faudrait plutôt parler de mockumentary, genre anglo-saxon qui consiste à faire de faux documentaire qui cachent en fait de vrais fictions (FORGOTTEN SILVER de Peter Jackson) ou qui font un peu les deux (PUNISHMENT PARK, le fabuleux film de Peter Watkins).
BROTHER OF THE HEAD est bien un vrai-faux doc, ce que je ne me permettrais pas, bien évidemment, de critiquer. La présentation est effectivement celle d’un documentaire : témoignages divers (dont celui de Brian Adliss, l’auteur de SF dont le film est l’adaptation du livre, ou encore Ken Russell qui est, rappelons-le, un des trois ou quatre plus grands réalisateurs vivants, ou encore des acteurs qu jouent « à être » Bidule ou Machin). À chaque témoignage, un petit sous-titre vient nous rappeler l’identité de l’intervenant et son rôle dans l’affaire. Le cas de Ken Russell est intéressant, car le réalisateur est censé ici avoir tenté de faire un film sur les deux frangins, film dont on verra d’ailleurs quelques extraits, qui n’ont ostensiblement pas été réalisés par Russell (et qui sont assez anodins, à l’exception de l’ouverture et d’un joli plan avec les deux frères alors enfants en train de faire des trucs bizarres à l’extérieur de la maison !).
Pepe et Fulton (les deux font la paire-euh !, comme dirait le Marquis) poussent le bouchon encore un peu plus loin en intégrant carrément cette histoire assez abracadabrantesque de documentariste suivant les deux frères tout au long de leur carrière, même dans les moments les plus intimes, dispositif qui rajoute un tiroir supplémentaire (en 8mm) dans le tiroir.
 
Belle idée en tout cas. Le côté fabriqué, inventé pour le marketing du groupe des deux frangins, rajoute une touche surréaliste et triste au film. Les deux ne sont pas maîtres de leur destin biaisé, et vont freiner des quatre fers avant de reprendre les choses en main, et n’en faire quasiment, et autant que cela soit possible, qu’à leur tête justement. L’entame du film est donc très agréable, et semble promettre une long-métrage aux multiples tons, un peu loufoque, mais aussi grave, chronique d’une tragédie annoncée. Les multiples tiroirs de la narration rajoutent encore à ce sentiment de patchwork brouillant les pistes. Le début de l’histoire, l’achat des deux frères contre un contrat de musique, est tellement improbable qu’on se demande assez vite ce qu’elle cache. La personnalité des jumeaux et leur infirmité extraordinaire qui modifie chaque moment de la vie ordinaire font le reste. Le film crée facilement l’attente. Notamment grâce à la musique, sorte de punk-rock basique et tout à fait classique, sans intérêt réel mais aussi sans la prétention propre au cinéma quant il s’agit de créer de la musique dans l’univers d’une fiction. Le charme vient aussi sûrement du fait qu’on ne sait pas de quoi parle le film : la naissance d’un groupe de rock ? L’étude d’un phénomène marketing ? Une rétrospective sur l’histoire du groupe ? Une enquête sur un fait divers bien plus sordide ?
Puis on s’aperçoit également que le couple de jumeaux nous appelle mystérieusement. On a envie de savoir. Comment font-ils, eux qui sont siamois ? Comment font-ils pour jouer, pour se mettre en colère, pour s’habiller, pour montrer ou cacher l’excroissance qui les lie ? Comment ça se passe ? Et comme on parle de rock n’ roll, bien sûr, on en vient assez facilement à la question : comment ça se passe pour les choses de l’amour et du sexe ? Ce à quoi le film répond de biais, bien que le sujet soit traité. Une fois ce premier suspense résolu, on se dit qu’un jour ou l’autre, tout cela prendra fin et on comprend le but du film : l’image de frères siamois attachés est la parfait incarnation du groupe rock historiquement, qui risque la mort des deux artistes, ou de l’un d’entre eux (mais alors lequel ?), si on sépare les membres du groupe. Le cordon de chair qui les fait siamois incarne parfaitement la principale cause d’anéantissement d’un groupe rock (historiquement) : la séparation, le split. Si le film continue de jouer avec cette idée, sans vraiment la dire mais en l’utilisant de manière quasi inconsciente ou abstraite, ça va être sympa, se dit-on…
 
Malheureusement, la question du cordon monstrueux des deux frères sera aussi abordé, de manière assez frontale et métaphorique mais pas forcément dans la perspective rock de l’ensemble. Plutôt dans la perspective scénaristique, et sans vraiment d’enjeux. Ensuit, il suffit de « laisser refroidir » et d’attendre le bon moment pour couper le dit cordon. À ce moment-là, le film révélera qu’il n’est pas un film rock, malgré les nombreux extraits de concerts (filmés de plus en plus, au fur et à mesure, de manière uniforme, malgré l’assez joli mixage), malgré le sujet, mais une métaphore pour le film, pour le scénario, pour l’art et donc pour l’exemple ! Quel dommage ! L’intention est d’autant plus évidente qu’ensuite, une fois la question ombilicale abordée, le film devient carrément plus grave, voit disparaître toute sa fantaisie (pourquoi n’avoir pas gardé l’humour et l’exagération du début, en continuant avec ce drame qui apparaît environ 45 minutes avant la fin ?), et donc le joli ton ambigu du début (que raconte-t-on, et non pas est-ce vrai ou faux ?) devient curieusement univoque. Alors apparaissent les coutures, et les plus grandes maladresses du film : son absence complète d’humour, l’aspect parfois maladroit de son scénario (le personnage de la petite amie déstabilisatrice dont le statut est bougrement ambigu, mais dont les deux réalisateurs ne font absolument rien au final), l’exploitation du « good twin/bad twin » exprimée déjà 100.000 fois au cinéma et ici traité sans nuance, et surtout l’aspect de plus en plus répétitif de la mise en scène dans cette deuxième partie sans rythme et sans enjeux, la faute se partageant entre une mise en scène qui effectivement se relâche sans transformer l’essai du scénario de la première partie, et de l’autre la faute à un scénario qui n’a strictement plus rien à dire ensuite, sinon à enfiler les petits clichetons tranquillement. On est loin en tout cas du petit ton iconoclaste qui commençait à s’installer dans les premières minutes, et de toute façon bien loin des possibilités d’un tel sujet et de son contexte.
 
Dommage car le film de nos deux compères anglais contient pas mal de qualités : cadrage tout à fait correct (en 1.85 pourtant), lumière travaillée et plutôt belles, deux très bons acteurs principaux, un bon mixage des parties concert, etc. Et ce avec peu de moyens et avec humour quelquefois. Malgré tout, en voulant faire déboucher le film sur quelque chose de moins abstrait et de plus convenu (étanchéité de la «réalité » et des « séquences oniriques », refus de l’abstraction, refus de faire fissurer le dispositif, peur de surprendre généralisée). On reste sur l’image de ce personnage féminin principal qui reste là, planté avec un magnétophone débarqué d’on ne sait d’où, et qui fait entendre la voix des deux siamois disparus. Cette scène splendouillette et archi-usée représente bien le film : elle n’avait rien à faire là, ne rajoute rien au film, et le faire basculer du côté du mélo le plus tristement attendu. De plus, on a bien cette impression-là, nous spectateurs : assister au film sur un vieux magnétophone, là où on s’attendait à rencontrer les deux frangins en personne.
 
Malgré un joli projet et une sublime métaphore rock, le film est beaucoup moins punk que ces deux héros, et semble bien terne et sans personnalité particulièrement forte. On a vu et on voit souvent film plus infamant, mais on frissonne quand même devant la volonté des « jeunes » réalisateurs de vouloir faire des choses si sages (en rendant hommage à Russell en plus !). Dommage, car ici et là, sur le plan esthétique, et même si le montage ne casse pas trois pattes à un canard, le film avait quelques qualités…
 
Mais alors, Docteur, me diriez-vous, c’est quoi ces histoires ? Tu dis que l’Étrange Festival, c’est le top, et en même temps, tu dis que BROTHERS OF THE HEAD, est encore un film raté ! Ouais, ouais… Attendez de voir la suite, et accrochez vos ceintures car les choses sérieuses approchent…
 
Tranquillement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Vendredi 8 septembre 2006 5 08 /09 /2006 22:57

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[Photo : "Outre les limites de la Psychose (J.Stefano)" (Le Marquis]
Chers Focaliens,

On me pardonnera ces quelques jours d'absence, mais c'est pour la bonne cause, puisque me voilà en "exploration parisienne" pour vous parler de l'Étrange Festival, fabuleuse source de découvertes et / ou déjanteries qui rassemble chaque année une population hétéroclite de cinéphiles. L'œuvre quasi-intégrale ou presque de Derek Jarman il y a deux ans (dont beaucoup de choses rares), la découverte radieuse de Christoph Schlingensief l'année dernière (voir articles sur UNITED TRASH et FREAKSTARS 3000), et autres rétrospectives richissimes ou découvertes improbables, l'Étrange Festival se distingue par sa programmation qui n'a aucun équivalent, d'une part, et par sa cinéphilie pointue et précise ; en ces temps de sclérose en matière de distribution, l'Étrange Festival est quasiment un des derniers lieux d'exploration. J'en profite pour rappeler d'ailleurs que Lundi 4 novembre à 22h00 au cinéma du Monde (métro Bonne Nouvelle) sera projeté en double-programme avec un documentaire sur Matthew Barney (ce qui devrait déjà être absolument passionnant) le sublime film de Jean-Christophe Sanchez, THE RALLY 444, dont j'avais déjà vanté les immenses qualités dans ces pages. Pour l'instant, c'est le plus beau film de l'année, d'assez loin. La projection aura lieu en présence du réalisateur (rien que pour ça, ça vaut le prix du ticket) et en ma présence.
Si vous êtes focaliens et que vous passez par là (ce qui fera de vous le cinéphile le plus brillant de France, au vu du programme de cette séance), faites-vous connaître afin que nous nous serrions la main, voire que nous allions boire un verre entre focaliens ! [Certains ont déjà confirmé leur présence !]. Ne loupez pas en tout cas THE RALLY 444, car le monde de la distribution et de la production ignore royalement la verve créative de Sanchez, ce qui est la plus belle injustice artistique depuis longtemps sur notre beau territoire ! Vous êtes prévenus ! [En plus d'être unique et beau, THE RALLY 444 est absolument drôle ! Méfiez vous de l'étiquette "expérimentale" qu'annonce le programme, c'est loin d'être le cas au sens strict du terme !] [Hem ! NdC]

Cette année, c'est THE GREAT YOKAI WAR de Takashi Miike qui a ouvert le bal (sous l'œil du président grolandais, qui nous a flanqué un beau rébus pour ouvrir les festivités), réalisateur assez respecté en France et dont je n'ai pas vu grand chose, ses polars notamment, à part le sketche de TROIS EXTRÊMES, LA MORT EN LIGNE, et AUDITION (découverte de l'Étrange Festival, là aussi) film assez troublant par contre.

On suit l'histoire d'un petit garçon vivant avec son grand-père gâteux et une mère peu présente. Lors d'une cérémonie folklorique dans son village, il est désigné par le "dragon" de la cérémonie "Chevalier Kirin" de l'année. La légende veut que le chevalier Kirin aille tout seul dans la montagne toute proche pour vaincre des esprits maléfiques. Voilà qui tombe bien car un être mi-esprit mi-humain aux pouvoirs gigantesques est en train d'organiser la révolte des Objets. Ces derniers, mis au rebus par les humains, sont sur le point de se relever et de prendre la revanche, transformés par leur étrange chef en créatures mi-machines mi-démons. Ce soulèvement, s'il va à son terme, devrait non seulement permettre la naissance d'un monstre encore plus terrible, mais aussi annoncer la venue d'un Âge de Ténèbres pour toute la planète ! Fichtre ! Cet étrange maître du Mal au volant de cette révolution des Objets est flanqué d'une jeune et terrible assistante sadique et dominatrice (mais habillée de blanc, ce qui est rare chez les dominateurs !), qui a pour tâche de capturer toutes les créatures et esprits qui vivent au Japon (et qui sont invisibles aux yeux des humains). Une fois capturés, ces monstres surréalistes (un mur qui parle, un extraterrestre forgeron et unijambiste, une tortue presque ninja  et surtout improbable, une femme au cou de serpent, un parapluie avec une langue de trois kilomètres de long, etc.) mais sympathiques sont transformés en affreuses machines de guerre meurtrières et infernales ! En se baladant près de la montagne, le petit chevalier Kirin découvre une de ces créatures : une sorte de petite marmotte bizarre. En devenant son ami, Kirin se met à voir tous les Monstres, et commence à comprendre son destin de sauveur de l'Humanité. L'enfant étant assez peureux, et les monstres assez peu unis dans la lutte contre le mal, l'affaire est loin d'être dans le sac.

Miike, après le polar et l'horreur froide, nous offre ici un film bien étrange et surtout doté richement. L'animal fait feu de tout bois ! Le film est gorgé d'images de synthèse, d'animation image par image (un peu), de marionnettes et d'acteurs maquillés en monstres très délirants. Quelques secondes suffisent à comprendre la chose. Il s'agit en fait d'un film fantastique syncrétique mêlant différents genres japonais : le film de monstre, les délires techno-apocalyptique pessimistes, la comédie outrée très exagérée, les mythologies cryptiques à monstres multiples sur-compliquées (et que seuls les enfants semblent comprendre, dans le  genre POKEMON), etc. Bref, on est dans un film à plusieurs influences allant de la bande-dessinée aux séries télé (les monstres peuvent rappeler, avant transformation, un croisement entre les personnages du type MAGICIEN D'OZ, merveilleux donc, et monstres du type X-OR ou SAN KU KAI). C'est un grand melting-pot des genres fantastiques. L'ouverture, plus technoïde dans un premier temps, puis assez sombre par la suite, tend vers le fantastique pour enfants, voire l’horreur pour enfants (séquence du bus, la plus réussie d'ailleurs). En gardant une nette dominante apocalyptique pour la thématique, Miike oriente son film par la suite comme étant clairement un métrage destiné aux focaliens en culottes courtes.

Deuxième caractéristique : la surcharge du film. THE GREAT YOKAI WAR a bénéficié d'un gros budget. Lumières riches et variées, des effets spéciaux qui débordent de chaque photogramme, beaucoup de décors, encore plus d'images de synthèse, et une panoplie de monstres gentils absolument ahurissante, et je pèse mes mots. Je ne sais pas si le film est assez populaire au Japon pour permettre la vente de produits dérivés, mais si c'était le cas, la concurrence peut aller se rhabiller. La galerie est impressionnante. C'est simple, on a l'impression d'être coincé pendant deux heures dans le bar de STAR WARS, en dix fois plus outrancier et hystérique ; il doit y avoir, sans rire et au bas mot, trois ou quatre cents monstres différents dans le film ! C'est complètement hallucinant. Ils suivent la veine comique, pokemonienne et fantastique du film en arborant toujours un look complètement improbable (voir les exemples plus haut). En général, pour des yeux adultes et occidentaux, ils sont d'une laideur phénoménale (bien que bien foutus en quelque sorte ; c'est un jugement esthétique, pas technique), certains m'ayant paru comme quasiment "dégoûtants", à l'instar de ce parapluie à grande langue dont la débilité, l'aspect, et le comportement me font absolument froid dans le dos. Miike en a les moyens, et livre en ce sens un film assez ultime car, à moins d'augmenter la durée, on voit mal comment un film live (et même d'animation) pourrait battre une telle galerie de tronches qui semble s'étendre à l'infini.
Le reste du film est un peu à leur image. C'est la surenchère de plans, la surenchère scénaristique et la surenchère visuelle qui priment. Ça part dans tous les sens, c'est foutraque et c'est tout sauf sobre. Si l'histoire semble suivre une ligne narratrice des plus classiques, l'ambiance générale est largement foisonnante, délirante et étouffe-chrétien. C'est le chaos pendant près de deux heures. Ça hurle, ça crie, ça rie et ça fait des effets spéciaux jusqu'à plus soif. Baroque  et délirant, THE GREAT YUKAI WAR est complètement exubérant et requiert du coup une sacrée endurance pour le spectateur !

Le film se permet quelques autres audaces. Les débrayages sont parfois inattendus et iconoclaste. [Soit le son hurle, 95% du temps, soit des silences ; le film est quasiment uniquement composé de saynètes, mais peut se permettre de s'arrêter en huis-clos pendant dix minutes !] On trouve également des clins d'œil plus adultes, qui tournent souvent autour de la sexualité, ou qui renvoient aux faits de sociétés japonais (un des monstres-esprits est une femme suicidée avec son enfant mort dans le bras !). Sans que ces clins d’œil soient relayés d'ailleurs, le film préférant nettement un discours écolo et militant teinté aussi de politique (remarque étrange sur le fait que les japonais aient rejeté les "autochtones", que je ne suis pas sûr d'avoir comprise, d'ailleurs). Polluer, c'est mal, la surconsommation tuera le monde (ce qui est gonflé quand on voit comment le film incarne et vante la sur-technologie ! mouais...), l'indifférence des humains les mènera à l'apocalypse, et ceux qui ont gardé leur âme d'enfants seront sauvés ! C'est quand même extrêmement plan-plan et très moralisateur, pas très loin par exemple, mais à la sauce branchée cette fois, des discours d'une Nana Mouskouri ("petit tambour, na-na-nana-na...") ou mieux, d'un Bernard Minet ("Nous allons changer tout ça !").
On remarque aussi  une haine féroce envers les "impies" qui maltraitent les objets et polluent la planète (c'est-à-dire vous et moi ! C'est agréable !). En tout cas, la production a bien calculé la chose. Imposer un film avec autant d'effets spéciaux et avec une telle richesse alors que le contenu, très ciblé, s'adresse aux gamins monstrophiles, impose à la fois le gage "délirant" et de "sérieux" de l'entreprise, double étiquette bien paradoxale, mais maline.

Si l’on met les mains dans le moteur, la note est plus sévère. Comme je l'ai dit plus haut, la photo est assez riche. [En plus, nous avons vu le film dans une copie et une projection magnifiques, comme rarement, ce qui prouve bien que le soin apporté aux copies d'exploitation normale que nous voyons toute l'année est désastreux ! C'est du soigné en quelque sorte, bien que ce soit le bordel intégral et que les techniques d'effets spéciaux se superposent ! Malheureusement, esthétiquement, cette photo est absolument à l'avenant du reste : bourrative et d'une laideur bariolée absolument étonnante, qui peut fatiguer les plus endurants d'entre nous ! Dieu que c'est laid ! Une horreur ! Le son hurle quasiment tout le temps et essaie le plus possible de relayer par la musique notamment, mais aussi par le dialogue et les bruits d'ambiance, une volonté de tout-narratif et de tout-explicatif bien désagréable, mais qui fait partie des canons du genre (on répète et dissèque énormément les informations dans les dessins animés japonais, de télé par exemple...).
Côté montage, c'est cohérent aussi. Ça coupe dans tous les sens, et le rythme, quoique effréné et hurlant, devient rapidement monotone. Rapide mais monotone. [Rappelons ici aux réalisateurs soucieux de donner du rythme à leur film que le rythme est une question de nuances et de saillies : on peut faire un film lent mais qui soit haletant, comme faire un film rapide, saccadé, qui soit monotone, comme ici !] L'échelle de plans n'a pas énormément d'expression ni de logique. Le cadre reprend l'esthétique générale, assez dégoulinante. Bref, c'est hystérique et laid ! Il y aura un passage au dessus de la moyenne, très nettement : celui du bus (où il y a une sacré erreur d'effet spécial, d'ailleurs : sauras-tu la retrouver ?). Là, le film est vraiment plus sombre et assez drôle. Un autre plan (dans la première séquence onirique avec les maisons enchâssées : un plan en grande plongée et en plan de demi-ensemble dont la perspective et l'échelle viennent bousculer la logique de la séquence), bien amené. Pour le reste, tout cela n'a pratiquement aucun intérêt. Les plans deviennent plus larges quand les effets spéciaux l'exigent et c'est strictement tout. Sinon, bonjour le festival de plans rapprochés. Mouais.

Les critiques dialecticiens seront ravis des clins d'œil adultes du film, et vont pouvoir y aller de leur petite théorie sur le film qui forcément ne sera "pas dupe" et même "sombre". Pour les autres, on regrettera les effets de surenchère, l'esthétique affreuse et les monstres qui font mal aux yeux (et même au cerveau pour certains ; c'est sur ce point, et très largement, que le film est largement le plus pénible). Loin d'être révolutionnaire dans l'écriture, pas personnel pour un sou dans sa mise en scène, THE GREAT YUKAI WAR se révèle même antipathique par endroits, par son discours haineux et moralisateur qui, d'une autre manière que les films pour enfants habituellement, mais quand même, n'a rien à envier à des Walt Disney et consorts. Ici, la haine a remplacé les bons sentiments, mais c'est toujours aussi plat et univoque.

Quant à moi, il faudra que je vérifie avec les polars de Miike. Car pour l'instant, et vu de l'extérieur, voici un réalisateur qui me paraît largement surestimé.

Tranquillement Vôtre,

Dr Devo.
 

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Samedi 2 septembre 2006 6 02 /09 /2006 18:39

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(Photo : "The Words Get Stuck in my Axe" par Dr Devo, d'après l'affiche du film PARTY MONSTER de Fenton Bailey et Randy Barbato)

 

Chers Focaliens,
Ah, ça commence un peu à bouger dans les salles. TIDELAND de Terry Gilliam est sorti, et pour en avoir vu une séquence, il semblerait que le film, s'il tient la longueur, s'annonce comme quelque chose d'assez exceptionnel. En tout cas, visuellement, c'est très beau, et on attend avec impatience un créneau horaire permettant de vérifier la chose dans son entier ! La semaine prochaine, un autre film attire mon attention. Attention, titre débilosse de première classe : TOURNAGE DANS UN JARDIN ANGLAIS. Difficile de faire mieux ! Meurtres dans un jardin (de distributeurs) français, ça sonnait bien aussi, d'autant plus que le film de Winterbottom doit avoir à peu près autant à voir avec Greenaway qu'un Michael Bay avec Bertrand Tavernier (quoique...). En tout cas, il s'agirait de l'histoire du tournage d'une adaptation de TRISTRAM SHANDY, le fabuleux bouquin de Laurence Sterne, écrit au XVIIe, et qui est sans doute, avec ceux (ou certains) de Céline, Joyce et Robbe-Grillet, ce qui s'est fait de plus iconoclaste, drôle, moderne et visionnaire dans l'histoire de la littérature (enfin, celle que je connais, c'est-à-dire pas grand chose, en fait). Un livre qui a quatre siècles d'avance. Il y a matière à faire un beau film, d'autant plus que c'est Steve Coogan (récemment très bon dans MARIE-ANTOINETTE, et très bon acteur en général) qui joue ici son propre rôle. Quant à Winterbottom, plus qu'inégal, c'est un type qui me semble, bizarrement, très capable. Son 24 HOUR PARTY PEOPLE (déjà mené par Coogan, là aussi excellent) était tout à fait réjouissant. On verra.
Allez, en attendant, on ré-ouvre la Boîte Invisible (Pellicula Invisablae), la fameuse rubrique où l'on parle des films qu’on nous vole, qu’on nous spolie, c'est-à-dire les films qu'aucun distributeur français n'a jugé bon de nous présenter sur nos écrans, grands ou petits !
C'est Bernard RAPP qui me conseilla la chose. Et comme ce n'est pas tous les jours que l'on voit du moyen-métrage, ce fut une belle occasion de ne pas dire non à l'invitation. Ce qui fait également que c'est la seconde fois en quelques jours que nous parlons moyen-métrage, chose rare, après notre article sur THE RALLY 444, film invisible lui aussi, fabuleuse œuvre de Jean-Christophe Sanchez dont la rumeur dit que des beaux films comme ça, sans équivalent français ou international, il en a des dizaines déjà prêts à diffuser dans ses placards ! C'est Laurence Stern qu'on assassine. Mais ceci dit, ne désespérons pas, la situation n'est pas si désespérée, car après tout, Jean Réno, je vous rassure, va très bien. Et le nouvel épisode de ASTÉRIX AU CINEMA va bientôt être tourné pour un budget deux fois supérieur au précédent ! [Vous pariez combien que ça sera d'une laideur visuelle épouvantable ?]
Andrew Leman, réalisateur de CALL OF CTHULHU, a un point commun avec Sanchez : les deux font des films quasiment tout seuls, dans leur cuisine (Leman a dû être financé quand même, mais nous parlons ici de deux films à budgets microbesques, comparés ne serait-ce qu'au plus bon marché des plus modestes des films art et essai français). Et dans les deux cas, cette absence de cash ne se voit pas une seule seconde à l'écran, et même bien au contraire : ces deux films sont visuellement d'un luxe inouï. Ça sonne cliché ? Et pourtant, c'est vrai, et ma phrase, pour être honnête, aurait même dû être encore plus dithyrambique.
USA, années 20. Un jeune homme en institution psychiatrique demande à son mandataire de brûler une série de dossiers et de manuscrits. Il raconte alors comment il se les est procurés.
Ces papiers divers appartenaient à son oncle, grand archéologue. Il s'agit de plusieurs dossiers très mystérieux, dont chacun évoque des enquêtes menées par l'oncle au fil des ans. Au fil des rencontres hasardeuses, le tonton a en effet croisé des gens qui ont vécu des événements étranges et plus ou moins surnaturels. Ces témoignages disparates, l'oncle les a rassemblés en différents dossiers. Il y voit un point commun, bien que ces "affaires" soit assez hétérogènes (ça va de rêves bizarres qui rendent fou à des cultes maléfiques bien plus exotiques...), Tonton y voit une espèce de ligne directrice générale : une force obscure issue des fins des temps et du fond des âges, semblent être à l'œuvre dans ces micro-événements dispersés. Des coupures de journaux témoignant de faits également mystérieux sont aussi rassemblés, et nourrissent cette même thèse. Un plan mystérieux est en train de se dérouler. Tout mène vers cette mystérieuse entité, Cthulhu, dont on serait bien embêté de donner une définition quelconque. Le film raconte les histoires contenues dans les différents dossiers, mais aussi l'histoire qui nous apprend comment ces témoignages sont arrivés dans les mains de l'oncle ! Les abysses et la folie n'ont jamais été aussi proches, mes amis...
On aura deviné à cent lieues à la ronde que ce CALL OF CTHULHU est une adaptation de l'univers des écrits de Lovecraft. Alors, ça ne dure peut-être que 45 minutes, mais ce n'est pas une perte de temps !
Leman a choisi un chouette dispositif. Pas quelque chose d'inédit mais quelque chose de malin et, beaucoup plus important, d'inspiré, c'est-à-dire un dispositif où il puisse faire son film de façon magnifique malgré ses moyens modestes, et d'une, et surtout qui lui permette de s’exprimer pleinement en tant qu'artiste à travers un univers qui le passionne esthétiquement. Il s'agit en effet dans ce film de "recréer", en quelque sorte, un film qui semble issu des années 20/30 ! THE CALL OF CTHULHU est donc un film sonore (beaucoup de musiques) mais muet, avec intertitres et maquillages d'époque.
J'en vois déjà qui grimacent dans le fond de la salle. Ils ont tort. Certes, les chagrins pourront se dire que oui, oui, oui, Maddin fait déjà la même chose, et que tout ça ressemble à du copiage opportuniste, à une resucée stérile. Et bien non, non, et non. Et je vais m'expliquer. Guy Maddin n'est tout d'abord, et ce que je vais dire va faire hurler tout le monde mais tant pis, pas du tout dans une perspective reproductiviste. Il ne cherche pas à faire un film au look années 30 ! Il utilise, par contre, des us et coutumes similaires à ces films, des codes, visuellement s'entend, mais pour mieux les atomiser, pour les détruire et recomposer un ensemble qui n'appartient qu'à lui. Il faut être un peu aveugle pour considérer que ses films sont des resucées, des artefacts. Bien au contraire, les films de Maddin, même comparés à leur source d'inspiration, ne ressemblent à rien, c'est-à-dire ne ressemblent qu'à lui ! La manière dont il s'accapare le montage est complètement antinomique avec celle des films des années 30, et que dire, sinon, des étranges boucles de son, et même du traitement du son en général, que Maddin utilise de manière complètement antinaturelle, c'est-à-dire de manière baroque et surtout chaotique, préférant toujours la saillies à l'effet de "coulé".
Leman, lui, au contraire, serait plutôt du côté de l'artefact clairement désigné comme tel. La démarche est donc opposée à celle de Maddin. [Une dernière remarque sur le sujet : pourquoi reprocher à Leman ou à Maddin leurs procédés respectifs ? C'est vraiment stupide, à l'heure où 98,56% des films utilisent tous les mêmes procédés de mise en scène, et encore plus, les mêmes procédés scénaristiques et narratifs. Sans parler des sujets des films et des personnages qui sont tous uniformes au possible. Ainsi donc, la quasi totalité des films sont semblables et forgés dans la même zone grise, et notre ami Maddin (ou Leman) serait en faute parce qu'il fait autre chose, en s'inspirant de sources différentes ? Soyons sérieux ! Si on se pose la question de savoir qui fait un film qui lui ressemble, ou de savoir qui utilise la mise en scène de manière originale, la situation est limpide. Surtout à l'heure où plus de neuf fois sur dix, on se dit, pendant les projections, au bout de trois minutes de film : "Tiens, ce film, je l'ai déjà vu !"] Leman, donc, place son film dans une perspective imitationniste, mais dieu merci, il a suffisamment de tours dans son sac pour dépasser largement son cadre et accoucher d'un film vraiment étonnant.
Le dispositif est simple. Des codes empruntés au muet (fermeture à l'iris, utilisation des intertitres, maquillages, etc.), avec une nette prédilection pour l'expressionnisme russe ou allemand, mais pas seulement. Une photo magnifique avec de très forts contrastes, et un petit jeu de luminescence tout à fait adéquat. Les comédiens, plutôt convaincants, font office de premières brèches dans ce bloc "inspiré", même s'ils suivent une nette nuance de jeu emprunté à l'époque originale, avec donc là aussi un expressionnisme marqué. Mais cet aspect est faussé. D'abord parce que les comédiens, loin de certains génies du muet, ont toujours conscience, c'est très visible, de leurs limitations, et aussi tout bêtement parce que les faciès ont changé. Il se développe donc une espèce d'entre-deux tout à fait attrayant.
Là où le film est complètement bluffant, c'est dans sa narration. Je vais vous expliquer comment ça marche, mais avant cela, il faut préciser que le déroulé scénaristique ne se sent jamais, et pour cause : les décrochages narratifs, et même la narration tout court, sont toujours issus ou provoqués par des idées constantes de mise en scène. Pas une seule fois on ne prend le film à défaut sur ce point. Ce qui intéresse Leman au premier plan, c'est la mise en scène.

Ceci dit, la narration est vraiment superbe. Le récit se concentre sur les témoignages collectés par l'Oncle. Première médiation, ces témoignages nous parviennent par forme écrite, et donc l'omniscience de chaque histoire est bien mise à mal et fait le beau jeu du subjectif. On n'est jamais "à la troisième personne". [Comble du comble, Leman, malicieusement, se permet de tricher, comme dans la séquence de la Société d'Archéologie avec ce très beau mouvement de fuite du majordome.] Les récits de l'oncle sont introduits par le témoignage du neveu-héros. C’est lui qui introduit l'histoire, soit en parlant au présent, soit en relatant les anecdotes liées à la découverte des manuscrits et à ses propres sentiments lors de la lecture de ceux-ci. C'est déjà bien riche. Leman enfonce encore le clou en toute beauté en ménageant une trappe supplémentaire à son enchâssement ambitieux : chaque récit de l'Oncle contient des parties de témoignages de  troisième main ou des histoires internes. L’enchâssement semble alors sans fin, et les éléments se lisent aussi bien de manière horizontale (déroulé du film) que verticale, ce qui, on le verra plus bas, sert magnifiquement le propos du film sur le fond. Leman se permet même le luxe d’une relecture à la RASHOMON de certains événements, sans que l'aspect kaléidoscopique global du film ne soit diminué, ce qui est précisément un de ses points forts. La chose étant toujours soumise à la mise en scène, c'est déjà délicieux.
Tramage exquis donc que THE CALL OF CTHULHU. Belle ambition narrative même. Côté mise en scène, en plus des prérogatives de départ, ça suit, et pas qu'un peu. Le montage est vif, précis, et finit par détruire lui aussi un peu le modèle muet. Bien qu'elle soit basée sur des éléments classiques (assez loin de l'avant-gardisme de Maddin, donc), la mise en scène sait se montrer aussi bien lyrique que stricte. Miracle des miracles, Halleluyah au plus haut des cieux, THE CALL... est magnifique sur deux points où justement, même dans les films sympathiques contemporains, ce n'est jamais bon : l'échelle de plans et le cadre, parfaitement en symbiose, grands provocateurs de saillies superbes, mêlés d'une troisième cerise sur le gâteau cinématographique, à savoir une maîtrise réelle des axes ! De ce point de vue, c'est de toute beauté ! Bravo ! Et assez rare pour être souligné. On croit rêver : ces trois points sont quand même les fondements du cinéma, avec le montage (c'est même déjà du montage), et on s'étonne de voir un film qui utilise simplement ces trois leviers ! Pauvre époque !
En tout cas, c’est sur ces derniers points que le film acquière une réelle autonomie, certes, et surtout qu'il étonne par son côté sombre, très premier degré (légèrement fissuré ça et là), et aussi par sa malice globale, sa remise en jeu permanente.
Sur le plan de la direction artistique, là aussi, c'est du malin, et c'est du beau. Les maquillages sont très bons, les accessoires et costumes ne font jamais pitié (très rigolote séquence inouïte qui résume bien le ton du film). Les décors souvent simples sont très chouettes, et laissent souvent leur place à des effets spéciaux d'un luxe exemplaire, privilégiant les superpositions, les jeux (très beaux) avec les perspectives (fabuleux plan d'ensemble sur la cérémonie "vaudouisante" avec la statue magnifiée et les hommes petits comme des fourmis), jeu sur le trompe-l'œil, profondeur de champs, collages, animation excellente de la créature, etc. Ça n'arrête pas. Et loin de se complaire dans ses effets, le film reste toujours rigoureux sur le montage et ne perd jamais de vu ni son rythme global, ni sa narration tordue. Un vrai plaisir. Le film regorge de plans très beaux. Notamment, sans doute, parce qu'en plus de tout cela, la photographie arrive toujours à s’intégrer à la mise en scène et, fait rare aussi, surtout aux USA, elle n'est jamais un prétexte pour donner un "look" au film, pour le "designer". Elle se réinvente souvent bien au contraire. Notons aussi une utilisation, qu'on pourrait également qualifier de "trompe l'œil", de la musique, dont les débordements modernistes sont magnifiques, notamment dans la séquence "vaudou", où elle définit parfaitement le statut hybride du film. Et puis, signalons aussi que le film ne sur-joue pas du tout de son aspect "ancien et sale", et que le petit travail sur les rayures (sonores ou visuelles), par exemple, est d'une élégante discrétion et vient même ça et là se placer dans des plans judicieux, ce qui est assez drôle. Loin donc des films de série A qui, en général, se tuent à essayer de reproduire l'effet "vieux film" de manière absurde, exagérée et laide. Ici, c'est de la suggestion uniquement, du fin, et du documenté.
En plus de cela, et grâce à cela, le film approche de très près Lovecraft, dans une belle fidélité syncrétique. On reste dans le cadre du conte horrifique, où le basculement vers l'horreur passe toujours d’abord par un regard, ou par un récit humain. Le film a parfaitement compris également le rapport de l'auteur avec l'Indicible, notion qu'il brise respectueusement et dont j'avais déjà parlé à propos de DREAMS IN THE WITCH HOUSE de Stuart Gordon. On frisonne avec joie, donc, et on se délecte de l'essence de ces récits ; il s'agit en effet de collecter des histoires et des indices hétérogènes dont l'horreur surgit progressivement lorsqu'on s'aperçoit, avec les protagonistes, que tout cela est un plan dont on ne pourra jamais définir la structure globale, et dont les référents restent cachés dans la brume ou dans les ténèbres. Nous ne voyons qu'un bout de l'édifice, et s'en est déjà trop ! C’est dans le rassemblement du chaos en unité logique de sens que surgit l'effroi, le divin (ici maléfique) et la destruction programmée de l'humanité. En plus d'être un film beau et rythmé, n'est-ce pas dans ce très beau texte final du film (directement emprunté à Lovecraft ?) que THE CALL OF CTHULHU nous propose une définition adulte et belle du cinéma ?
Le film l'est bougrement en tout cas : chaotique et adulte...
Jouissivement Vôtre,
Dr Devo.
PS : Je note que, décidément, l'approche de John Carpenter pour son CIGARETTE BURNS était aussi complètement lovecraftienne.
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Samedi 1 juillet 2006 6 01 /07 /2006 13:03

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(Photogramme extrait du film THE RALLY 444)

Chers Focaliens,
 
Bah, ça fait longtemps qu'on vous rabat les oreilles, enfin surtout moi, sur le sujet dont nous allons parler aujourd'hui. C’était déjà le cas ici il y a quinze jours, article qui maintenant est quelque peu obsolète, vu que mon radioblog (ce grand rectangle vide sur la colonne de droite en-dessous de la pin-up au biniou) est cassé. [Ceci dit, reste le texte de l'article qui est particulièrement beau, sans me vanter.]
 
Alors oui, on va en remettre une couche en ce joli lundi de solidarité nationale (hommage à ceux qui vont travailler aujourd’hui pour des cacahuètes). Le cinéphile curieux explore toujours le paysage cinématographique avec avidité, et cherche en principe, tel un Jacques Fabres moderne, les films un peu cachés, ceux qui sont dans le fond du magasin et que l'épicier vous cache au fond de son entrepôt. On découvre ainsi quelquefois, au fil des pérégrinations sur des sites spécialisés, chez les éditeurs de films rares ou en épluchant avec soin le programme des cinémas les plus pointus, des petites merveilles dont on parle finalement peu dans les milieux ou dans les revues spécialisés. Et quelle joie de découvrir pour la première fois un Syberberg (un allemand fou et brillant), un José Mojica Marins (voir ici), ou alors son premier Derek Jarman, son premier Nicolas Roeg, son premier Robbe-Grillet, etc.
 
Dieu bénisse Internet ! Nous revoilà dans la même position que les dandys du XIXème qui importaient leur chemise en lin d'Angleterre à grands frais !
Ceci dit, quand on y réfléchit bien, tout cela est un peu la faute à l'Institution, cette pieuvre à géométrie variable. Car si les distributeurs, les producteurs, les critiques, les exploitants de salles, les éditeurs et les autres personnes dans le bizness faisaient correctement leur travail, on trouverait dans nos magasins et dans nos cinémas les films de Syberberg ou de Marguerite Duras, et à la cinémathèque, on aurait déjà fait depuis belle lurette une rétrospective Roeg. Premier point.
 
Deuxième point, la sortie des nouveaux films. Chez les producteurs et les distributeurs, la frilosité la plus extrême est de mise. À part Bruno Dumont, citez un réalisateur français "jeune" qui ait fait quelque chose qui sorte un peu de la norme. Il n'y en a pas. Ou alors, chose que je suis complètement prêt à admettre, on ne les voit pas, ce qui, dans les deux cas, relève de la faute professionnelle.
Milieu terrifié, où la prise de risque, l'intuition et l'intelligence marketing (très importante, car les films, il faut les vendre !) ont complètement disparu, la Distribution et la Production ont depuis longtemps baissé les bras, préférant pénétrer des secteurs du Marché qui existent déjà. Quelque chose qui m'a toujours étonné en France, c'est le nombre de petits producteurs, qui est complètement extravagant ! Le nombre de petits films minuscules qui sortent à deux ou trois copies, dont la carrière est pliée en quelques séances et en une semaine, et qui ne prennent même pas le temps de voyager en province, ces films sont très nombreux ! C'est hallucinant ! Et toujours ou quasiment, ce sont des films qui essaient de se caser dans les canons art-et-essai, tendance sociale ou intellectuelle... Les producteurs et les distributeurs sont contents, ces films font 100 entrées et terminent leur carrière, mais eux touchent des subventions pour la sortie. On appelle cela une sortie technique !
 
Résumons. Chez les gros, on ne se casse pas la binette, et on profite de la concentration du marché. Chez les petits, on essaie de percer le marché sur les canons déjà existants. Tout le monde essaie de vivre en symbiose. On marche sur des œufs, sans froisser personne, et on prie pour que l'équilibre fragile dure encore un peu. Les blockbusters, français et étrangers, assurent le bon fonctionnement de tout le système. Le cinéma en France va bien... officiellement.
 
Je crois que lors de la prochaine crise (cycle entre huit et onze ans en général), on va voir que le système est plus que fragile. Et ça va dégager sec, chez les petits, quand les grosses machines vont cesser de marcher à mort. [J'ai vu les chiffres des ventes de DVD en 2005 : ça sent le roussi, les mecs, et je parie ma chemise que ça ne va pas tarder à contaminer les films en salles !]
Les petits films, les petits distributeurs et les petits producteurs, ils vont morfler. Et franchement, même si j'adore et respecte beaucoup de petits distributeurs (E.D. par exemple, qui distribue les Guy Maddin), je ne pleurerai pas sur leurs tombes ! Jouer l'imitation et le marché ne peut conduire qu'à l'effondrement du système !
 
Bref. Comme je le dis, un film de produit, c'est dix films qui ne sont pas produits. Un film qui sort, c'est dix qui ne sortent pas. [Et je ne parle même pas du nombre effarant de films qui sont tournés, finis, et qui ne sortent pas, restent dans les limbes ad vitam aeternam…]
 
Bon, on ne va s'énerver non plus. Les gens ont ce qu'ils méritent. Le spectateur n'a qu'à faire preuve de plus de jugeote, et n'a qu'à jouer contre le système (les moyens sont nombreux : les possesseurs de cartes Pathugmont, par exemple, à chaque fois qu'ils vont au ciné, devraient réserver deux places pour les séances suivantes, afin que la facturation et les statistiques sur les films soient faux ! Quand vous allez voir REEKER, prenez une place pour DA VINCI CODE ou CAMPING et une place pour le film le plus minable ! N'allez pas voir ces films ! Pathugmont reversera alors trop d'argent aux distributeurs ! Le système mourra de sa propre avidité. Autre exemple : arrêtez de lire la presse professionnelle, et arrêtez d'acheter des DVD qui coûtent plus de huit euros...). De toute façon, je suis d'absolument très grande bonne humeur ce matin, il y a des matins comme ça, et je viens avec un message de paix (et de destruction du système).
 
Allez, on reprend à zéro. Ça fait un moment que je vous bassine avec L'Institut Drahomira, et pourtant, qui les connaît ?
L'Institut Drahomira est un collectif d'artistes "pluri-disciplinaires" (je cite), qui ont investi à peu près tous les champs de la création : musique (notamment à travers le groupe DRAHOMIRA SONG ORCHESTRA, donc), peinture, graphisme, photographie, littérature et cinéma. J'ai essayé de leur tirer un peu les vers du nez, mais impossible d'en savoir plus : combien sont-ils ? Quand le mouvement est-il né ? Pourquoi ? Autant de questions dont les réponses ne seront qu’officielles (voir sur leur site, les biographies sont drôlissimes mais sans doute à moitié fantaisistes !). J’ai rencontré un des membres de l'Institut il y a un peu moins d'une dizaine d'années lors d'un festival de cinéma... J'en suis encore tout abasourdi. Quelle drôle d'équipe ! Le collectif travaille beaucoup dans son coin, produit énormément d'œuvres, mais reste dans l'ombre. Ils sont infiltrés un peu partout. Je regardais l'autre jour une pub dans Libération pour le disque du musicien Arman Méliès (qui ne fait pas du tout partie de l'Institut !) et j'ai reconnu le style de la pochette, qui effectivement était bien réalisée par un drahomirien que je connais. Je sais que certains d'entre eux travaillent dans le cinéma, à des postes techniques en général, qu'ils bossent sur de gros films, etc. Bref, ils sont partout, ne font pas de bruit et ne sont, malheureusement (peut-être) pas très prosélytes. Par contre, en coulisse, ça bosse, et ça produit à tour de bras. Les Drahomiriens sont actifs ! Et je parierais ma chemise que certains grands noms se cachent dans la nébuleuse drahomirienne pour produire tranquillement, entourés de gens compétents et motivés. Il y a un petit côté RESIDENTS chez eux. Certains membres de l'Institut se dévoilent complètement et bien volontiers, et d’autres restent cachés ! Va comprendre, cher lecteur ! En tout cas, ils ont l'air de beaucoup s'amuser ! Et c'est vrai que 95% du temps, ils sont même hilarants.
 
Parmi les drahomiriens, il y en a un que je suis depuis le début, et dont j’ai eu la chance de voir, mais alors complètement par hasard, un court-métrage (un coup de bol, car je déteste les courts-métrages en général !). Depuis, je suis son travail régulièrement. Et si je vous parle de tout cela, c'est que j'ai reçu cette semaine son nouveau film.
 
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, en vérité je vous le dis : le plus beau film de l'année est un moyen métrage, et c'est un film français !
[Oui, oui, je sais, ça fait un choc... Allez fumer une petite cigarette dans le jardin, faites une pause... Tout va bien se passer de toute façon !]
Fin de l'introduction.
 
Je plaisante.
 
[À moitié...]
 
Le rallye 444 est une course mythique et mystérieuse qui a eu lieu il y a quelques années, bien que la date ne soit pas précisée. L'année dernière ? Il y a dix ans ? En 1987 ? C'est dur à dire. En tout cas, cette course automobile sur routes s'est vraiment déroulée, et dans des circonstances hors du commun. Plusieurs dizaines d’équipages participaient. Et des événements très étranges ont eu lieu, événements que le film va nous expliquer dans les détails, enfin, ceux qui sont connus du moins, à l'aide de documents inédits.
Le rallye fut aussi le lieu d'une sacrée enquête autour d'un fait divers. Deux sœurs savaient que le rallye 444 serait le théâtre d'un trafic. En effet, elles savaient que, lors de la course, un des équipages en lice allait en profiter pour faire passer incognito une énorme quantité de drogue. Ni une, ni deux, sans hésitation, les deux sœurs, qui ignorent complètement quelle est l'équipe qui doit faire voyager les substances illicites, décident de participer elles-mêmes au rallye afin de mener l'enquête. La course commence, et les événements étranges se succèdent. Des accidents ont lieu, certains volontaires, d'autres non. Quand l'hélicoptère chargé de surveiller la course et de veiller à la sécurité des pilotes arrive sur les lieux des accidents, en général les véhicules et leur équipage ont mystérieusement disparu sans laisser de trace. Un voyage subjectif et objectif commence à mesure que l'enquête avance. La course se révèle de plus en plus contradictoire et mystérieuse, et l'une des deux sœurs, en autopsiant le corps d'un pilote mort (?), découvre que celui-ci était complètement drogué ! Il semblerait alors que le chargement de drogue que les enquêtrices "undercover" cherchent, ait été, par erreur ou par calcul, plongé dans les plats préparés dans la cantine où les pilotes ont mangé avant de prendre le volant et de faire la course. Tous les pilotes seraient-ils donc drogués ? En tout cas, au fur et à mesure de l'avancée du rallye, la course devient de plus en plus mystérieuse et remplie d'événements improbables qui semblent détourner la compétition de son but originel... et qui font considérablement ralentir l'enquête ! À chaque étape, le mystère s'épaissit en même temps qu'on arrive à en définir les tenants et les aboutissants ! Et ce n'est pas le moins paradoxal et étonnant de ce rallye qui, de fait, n'a ressemblé à aucun autre... À mesure que l'enquête progresse, la course se révèle être un Mystère de plus en plus vaste et de plus en plus inattendu. La vérité sera dure à percer...
 
Par où commencer ? THE RALLY 444 est un drôle de film. Et ce n'est rien de le dire. Il va falloir abandonner nos repères les plus communs. Lors d'une des rares présentations publiques du premier long-métrage de Jean-Christophe Sanchez (dont, à l'époque, au vu de la beauté fulgurante, j'étais persuadé qu'il serait distribué, mais non... J'étais naïf, sans doute...), KILOMÈTRE, j'avais dit à mon entourage que voir ce film devrait être en quelque sorte une expérience similaire à celle qu'ont vécu les premiers spectateurs du ERASERHEAD de David Lynch, alors que ce film n'était pas encore devenu une œuvre culte et qu'il passait dans une salle unique à New York ! Non pas que KILOMÈTRE ressemblât à ERASERHEAD. Mais j'imagine que le choc, le dépaysement devait être aussi total.
En ce qui concerne le RALLY 444, on peut reprendre la même métaphore ! Comme disait le réalisateur Jean Rollin (dont les films n'ont aucun rapport avec celui dont nous parlons !), le plus beau compliment qu'on puisse faire à un film, c'est de dire qu'il "ne ressemble à rien". Ici, c'est le cas ! THE RALLY 444 ne ressemble à rien de connu.
 
Tourné en scope (format 2.35) et en couleurs, THE RALLY 444 opte pourtant pour une diffusion de teintes en noir et blanc absolument magnifiques, traversées ça et là par des tonalités vertes ou jaunes, et c'est d'abord par cette photographie inédite et, il faut bien le dire, assez phénoménale, que le film nous happe comme un brasier avale un fétu de paille ! Rien que par la photo, le spectateur, et surtout le spectateur focalien, est sur les fesses. C'est très beau. On ne sait pas très bien si le film est tourné entièrement en vidéo, et à quel moment il contient des image issues du support film. Les teintes sont magnifiquement contrastées, donnant au film un aspect hyper-construit, baroque mais aussi texturé, très étonnant. Premier point.
 
Du point de vue du montage, là aussi, comme disait le poète français, attention les soukouss' ! Le film est une sorte de voyage kaléidoscopique et surréaliste très étonnant. Les plans sont tout le temps protéiformes, et mélangent, semble-t-il, différentes sources. Chaque plan-source, pris individuellement, est cadré avec grande classe, mais Sanchez ne s'arrête pas là. Là où beaucoup de réalisateurs consciencieux usent de leurs trouvailles visuelles avec parcimonie, le réalisateur français, lui, préfère tout lâcher dans une mouvement de générosité et plus encore de gourmandise que pour ma part, je n'ai vu que chez un réalisateur, que je me permettrai de citer un peu plus bas. En tout cas, à l'écran, les images se mélangent sans cessent, les surimpressions et les fondus construisent un univers à géométrie variable qui tend à nous faire appréhender, avec une sensualité étonnante (au contraire du cinéma expérimental, c'est heureux !) la notion de plan qui, ici, s'ouvre sur des univers infinis. Non pas que la notion de plan disparaisse au profit de ces incessants mélanges. En effet, si le film multiplie jusqu'à plus soif les superpositions en tout genre, quelquefois chargées (avec humour), ou quelquefois austères, le plan reste évidemment une entité. Voilà pourquoi il faut d'emblée préciser que THE RALLY 444 appartient au genre CINÉMA (de fiction) et non pas à celui du CINÉMA EXPÉRIMENTAL, ghetto dont certains, effrayés par les audaces stylistiques incessantes de Sanchez, seraient sans doute trop heureux de renvoyer le film. Erreur ! THE RALLY 444 est complètement du cinéma !
 
D'ailleurs, pour mieux faire comprendre ce dernier point (non pas la disparition du plan, mais bien mieux, les nouvelles perspectives qui lui sont ouvertes ici), il faut tout de suite préciser que justement, le film n'est pas un maelström continu d'images en fondu, très loin de là. C’est même complètement le contraire. Le film ne fonctionne en fait que sur les ruptures et sur les saillies, et le découpage visuel ou narratif, au contraire, favorise un effet de chapitrage (paradoxalement complètement poreux ! hihi !), et la construction en scènes et en séquences précises. Ce que cette mise en scène particulière essaie de faire, et réussit haut la main, c'est de plonger son spectateur dans une expérience complètement sensuelle et motrice, une expérience qui privilégie l'exaltation des sens, et aussi l'exaltation du cerveau comme on le verra sans doute plus bas. Le jeu sur les textures aide là aussi énormément, la variété des supports utilisés, et les variations plastiques au sein de mêmes supports étant suffisamment riches pour brouiller les cartes et détruire les repères. Rien que du point de vue l'image et du montage, Sanchez réussit à accomplir un paradoxe quasiment inédit : faire de son film une expérience à la fois libre et bougrement structurée, faire un film tout en calcul (apparemment) mais aussi tout en intuitions, faire un film qui repousse les limites du cinéma mais qui soit également un plaisir de spectateur immédiat et simple.
 
L'autre pilier de la mise en scène, et pas des moindres, c'est bien entendu le son ! Et là, les amis, ça déménage ! La musique, qui semble omniprésente, est bien entendu signée par le DRAHOMIRA SONG ORCHESTRA (DSO disent les fans, m'a-t-on dit). Les collages bruitistes et rêches, les successions de samples surréalistes se mélangent donc paradoxalement à des bidouillages étonnamment précis de sons électroniques qui semblent, eux, très travaillés. Là aussi, voilà une perspective qui joue sur des paradoxes, mais qui se révèle d'une richesse étonnante, couronnant l'essence même du projet : car au final, comme souvent avec les œuvres de l'Institut Drahomira (et pas seulement en matière de cinéma), ce qui fait avancer le film, c'est le Grand Jeu ! THE RALLY 444, loin d'être un pensum de bricoleurs (certes doués) d'images, est d'abord une expérience ludique, ouverte et généreuse.
 
[Vous en vouliez, du paradoxe ? Vous en avez !]
 
Le son à lui tout seul est déjà une construction soufflante. Il superpose musique et voix-off étrangement mixée, le film, qui est à la fois récit de l'enquête autour de la course et conclusion des années après de cette même enquête à travers les quelques documents qui nous sont parvenus, ayant un statut temporel bizarre. [Un carton dès la deuxième scène du film, quasiment tout de suite après le générique, nous dit : "Quelques années plus tard..." ! Il fallait oser.] D'ailleurs, on s'interroge sur le caractère étrange de ce narrateur, qui est une narratrice d'ailleurs. Une des deux sœurs ? La voix du réalisateur ? Dieu ? Difficile à cerner. D’autant plus qu'elle se joue de nous, spectateurs, en nous faisant, si j'ose dire, de multiples clins d'œil (qui d'ailleurs m'ont fait exploser de rire plus d'une fois).
 
Enfin, nous sommes soufflés, non seulement par l'inventivité (certaines idées, même sur le papier, sont magnifiques), mais aussi par la réalisation concrète des incessants effets spéciaux du film. Là, je dois dire que je n'ai aucune idée (à une ou deux exceptions près) de la manière dont on peut obtenir des choses aussi belles. Je n'ai jamais vu ça ailleurs. Là aussi, oubliez tout ce que vous savez. Ces effets spéciaux, loin d’être gratuits, et toujours intégrés à des idées de mise en scène précises, résument bien l'ambiance du film : à la fois d'une magnificence à couper le souffle, et d'une drôlerie iconoclaste et baroque. Ainsi, on est à la fois ébahi par ces effets fabuleux qui ne semblent pas avoir été créés sur la planète Terre (je vous assure, vous n'avez jamais vu ça), et complètement stupéfait de voir comment Sanchez dévoile ses plans et dénonce lui-même leur utilisation. Ainsi, dans un plan, vous pouvez être subjugué par sa beauté (la photo de classe dont les visages s'animent par surimpression !), et dans le suivant, remarquer que ce plan en hélicoptère est fait avec un collage à la Terry Gilliam (et encore plus beau que son maître), que ces voitures qui passent sous un échangeur en banlieue d'une grande ville ne respectent pas la perspective ! Que c'est drôle !
 
Il y aurait tant d'autres choses à dire, tant d'autres choses à décrire : l'utilisation des textes à l'écran, les sur-cadrages, l'ouverture des fenêtres dans un plan, l'étalonnage miraculeux, le fabuleux sens du film que je vous cacherai soigneusement (la révélation vaut son pesant de cacahuètes !), et la puissance du rythme général de ce moyen-métrage. En tout cas, après l'invisible KILOMÈTRE, Jean-Christophe Sanchez persiste et signe, renouvelle complètement son univers, ne se répète jamais, et le résultat est d'une beauté et d'une drôlerie abyssales.
 
On retrouve des thèmes et des métaphores (au sens cinématographiques et non pas littéraire du terme) tout à fait drahomiriennes. Les cartes qui servent aux pilotes de la course sont peut-être cachées dans le paysage (dans le sens où le paysage indique la route à suivre), la course révèle une cosmogonie qui relie l’infiniment petit et l’infiniment grand, l’intérieur et l’extérieur (un thématique chère à Dali, le cinéaste et l’écrivain), il y a sans doute conspiration sous roche, mais conspiration qui était déjà là dès le départ (avant le départ, même) et qui révèle l’échafaudage complet du film, l'hypnotisme, les nouvelles théories scientifiques, etc. THE RALLY 444 est aussi à la fois un documentaire sur cette course, inventée de toute pièce et aussi complètement véridique et historique, et un mode d’emploi du film en train de se faire (hilarantes, délicieuses et belles explications concernant les cartes tridimensionnelles qui révèlent les à-plats en 2D, métaphore qui décrit complètement ce qu’est en train de faire le film ! Quelle classe !). Le tout se déroule avec rythme, et même avec une pulsation concrète et musicale, et se révèle au fur et à mesure une ode stupéfiante à la poésie la plus échevelée… et la plus ouverte, la plus populaire, puisque le film est son propre mode d’emploi. À l’instar de Robbe-Grillet, cinéaste et écrivain (dans les deux champs), Sanchez est un partisan de l’échafaudage imparfait, de la construction extrême mais qui s’entend comme un chant sensuel et troublant, qui se refuse à toute frime ou à tout ésotérisme (artistique, s’entend) et qui met un point d’honneur à dévoiler exactement où il se trouve, où est le défaut laissé ostentatoire volontairement, afin d’entrer dans le film. THE RALLY 444 donne tout et sans compter, et glorifie de fait l’Accident, l’inversement des rapports de compétition.
[J’ai noté que le film cherche sa pause, son flottement, son Eden à plusieurs reprises, et qu’on le ressent de manière complètement touchante, notamment à travers le thème annonciateur au piano ; ce sont notamment le passage avec le copain de la fille de la station-service (voir photo), les photos de classe qui s’animent et les plans finaux, qui sont encore plus beaux que le reste !).
 
La véritable énigme de ces films étant de savoir comment il est possible qu'aucun distributeur n'ait permis au public français de découvrir ces perles ! Scandale ? Oui, scandale ! À moins évidemment que l'on n’encense les gens qui font évoluer le cinéma que lorsqu'ils sont étrangers (frères Quay, Maddin, etc.). Honte sur nous ! En attendant, s’il m’était impossible de passer le film sous silence, je me résous, le cœur brisé, à devoir mettre cet article sous la rubrique Pellicula Invisiblae, qui parle des films inaccessibles pour le public ! Car tant qu’un professionnel de la profession ne fera pas son travail, nous serons privés des œuvres de Jean-Christophe Sanchez. [Et de combien de réalisateurs derrière lui à l’Institut Drahomira ?] Pendant que le bizness du cinéma français assassine le petit Mozart, on sort à la pelle des films art et essai qui ne sont que littérature filmée et qui ont renoncé à toute exploration cinématographique (et même en deçà à toute utilisation de la grammaire cinématographique !) ou des films de pays émergeants filmés avec les pied et dont les propos sont naïfs et stupides. Alors que chez nous, loin de toutes écoles, de tout courants, sous nos pieds, en France même, il y a des créateurs géniaux qui continuent coûte que coûte à produire des choses sublimes. Il est bien clair que si Sanchez s’appelait Smith ou Jefferies, et s’il venait nous présenter ses films en provenance des USA ou d’Angleterre, il y a belle lurette que toute la presse en parlerait, que les festivals se l’arracheraient, et ses films ne seraient pas réservés au regard des quelques personnes qui ont eu la chance, comme moi, de croiser par hasard l’animal !
 
Allez, maintenant, prenez votre souris, cliquez ici pour rejoindre le site de l’Institut Drahomira, puis cliquez sur le petit soleil rouge, puis sur la section cinéma, et regardez la bande-annonce de THE RALLY 444.
 
Et pleurez…
 
Tristement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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(Photogramme extrait du film THE RALLY 444)

 
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Lundi 5 juin 2006 1 05 /06 /2006 15:06

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(Photo : à gauche, un dessin du personnage de Coffin Joe, et à droite son créateur-acteur, José  Mojica Marins)


Chers Focaliens,

J'étais bien décidé à vous parler aujourd'hui du dernier Chabrol, mais le destin en a décidé autrement. Et donc, on va rouvrir le placard à mystères de ce site, c'est-à-dire la rubrique Pellicula Invisiblae, qui se concentre sur les films dont on pourrait dire que, dans le meilleur des cas, il faut se lever tôt ou être particulièrement malin et motivé pour pouvoir avoir une chance de les voir. Dans cette rubrique, on trouve aussi bien des réalisateurs méconnus que des gens totalement réputés, mais que le système de distribution (en salles ou en DVD) a écartés d'un geste auguste. [Une parenthèse pour vous signaler que LE SOLEIL, le nouveau film de Sokourov, le génial russe, sort ce mercredi après des années de purgatoire ! Bien sûr, il ne faut pas se réjouir trop vite pour autant : il n'y a que cinq copies pour toute la France ! C'est complètement dégoûtant, bien sûr, mais c'est complètement prévisible, malheureusement...]
 
Allons faire un tour du côté du Brésil, pays que nous n'avons visité qu'une fois, et encore, par la petite porte, avec Fernando Mereilles et son piteux CONSTANT GARDENER, film affreux, affreux. Et encore, le film était une production anglaise. On peut donc dire que c'est la première fois, quasiment, que Matière Focale met les pieds dans le pays. C'est l'occasion de découvrir l'étrange cinéaste José Mojica Marins, et vous allez voir, ce n'est pas triste !
 
Marins est en effet un bonhomme hors du commun. Né au Brésil d'une mère danseuse de tango et d'un père torero (si, si!), le bonhomme a un parcours complètement étrange. Précoce et très imprégné de culture populaire fantastique (notamment par la lecture incessante de comics), Marins réalise des films dès l'âge de 10 ans ! Ben oui. Il a signé plusieurs dizaines de films, fait encore l'acteur à l'occasion. C’est quelqu'un d'extrêmement populaire dans son pays, et en même temps, c’est une espèce d'extraterrestre bizarroïde. 33 films réalisés, et il n'a jamais touché un centime de subventions, contraint alors d'utiliser le système D pour lever des fonds. [Notamment en organisant une parade des enfants sur une autoroute ! Les enfants de ses amis se sont allongés sur l'autoroute et ne laissaient passer les voitures que si les conducteurs leur donnaient ne serait-ce qu'un centime !] Marins fut donc quelqu'un de populaire, malgré les problèmes incroyables de censure, entre autres, qu'il rencontra avec les autorités qui, à la fin des années 60, lui interdirent par exemple de tourner le dernier film de la trilogie Coffin Joe (j'y reviens), ou encore avec (une partie de) l'Eglise, qui considérait ses films comme pornographiques (Mouais, pourquoi pas, il y a toujours une grosse dose d'érotisme dans ses films, mais bon, en même temps, il fut menacé de censure, par exemple, pour une scène d'amour saphique filmée à 500 mètres de distance des deux actrices ! En règle générale, pour les films que j'ai vus, ses métrages sont complètement imprégnés de christianisme, détourné, réapproprié, faussement inversé, mais fabuleusement chrétien !]
 
Le bonhomme a donc une sacrée personnalité, et sans doute un moral en titanium renforcé ! Malheureusement, il a abandonné la réalisation en 1987, rêvant toujours d'achever les aventures de son alter ego de personnage, le fameux Coffin Joe !
[Bernard RAPP, l'éminence (en slip !) de ce site, a eu la chance de rencontrer José Mojica Marins ! Peut-être nous livrera-t-il ses impressions en commentaire de cet article.]
Marins est donc un tout petit peu redécouvert aux USA, principalement grâce à son personnage de Coffin Joe : un croque-mort habillé en noir, cape et haut de forme, une sorte de duplicata étrange de Mandrake le Magicien, toujours joué par Marins lui-même. Tous les deux (Marins et son personnage) ont des ongles de sept ou huit centimètres de longs (que Marins garde toujours en état, même de nos jours !). Coffin Joe, chrétien inversé dont les apparences tendent à le confondre avec une espèce de sataniste, cherche désespérément une femme qui pense comme lui afin d'assurer une descendance, un fils même, qui par son incroyable individualité, par sa personnalité hors-norme, ne pourra que bouleverser la Société et changer le Monde. Mais quand on est aussi singulier que Coffin Joe / Marins, la tâche n'est pas facile !
 
J'avais déjà vu il y a quelques années L'EVEIL DE LA BÊTE (film sur la drogue en apparence, hilarant, et brûlot phénoménal contre la société !) ainsi que CETTE NUIT JE M'INCARNERAI DANS TON CADAVRE ! ou encore À MINUIT, J’EMPORTERAI TON ÂME ! J'ai donc déjà croisé Coffin Joe. FINIS HOMINIS (LA FIN DE L'HUMANITÉ) n'utilise pas Joe le croque-mort. Mais pour notre bonheur à tous, le réalisateur tient encore une fois le rôle principal ! Et croyez-moi, c'est un délice complet !
 
Le Brésil au début des années 70. Une grande plage déserte. Soudain surgit des eaux un homme mystérieux (José Mojica Marins), nu comme un ver. Il commence alors une longue errance à travers la région. On ne le voit jamais en entier, sa nudité seule le révèle. Il erre nu à travers la campagne, puis dans la ville, et bien sûr, se fait extrêmement remarquer ! Mais plus que le choc de voir un homme nu se balader d'un pas chargé et décidé dans la ville, sans motif apparent, l'individu dégage une aura mystérieuse, si l’on en croit la réaction des gens qui le croisent. Une aura où se mêlent pas mal de peur, d'effroi mais aussi de fascination. Et la chose semble se confirmer dans de nombreux cas : une vieille femme en fauteuil roulant se remet à marcher (séquence très drôle), une femme et sa fillette échappent au viol pour la première et à l'enlèvement pour la seconde par la seule présence de cet homme mystérieux (effrayés, les bandits s'enfuient sans qu'il n'ait eu à prononcer une parole ou à faire un geste), etc. Une espèce de femme hippie lui donne des vêtements, à savoir des espèces d'habits de maharadjah (avec turban !) et un bâton ! Le voilà habillé ! On peut désormais le voir de plain-pied, et surtout découvrir le personnage charismatique, mutique et barbu. Il continue ses errances dans la ville. Il ne passe toujours pas inaperçu. Certains voient en lui une espèce de Guide spirituel, d'autres sont effrayés, etc. Dans une église où il boit sans vergogne le vin consacré, un prêtre effrayé prononce en le voyant les mots : Finis Hominis (la fin de l'homme). Ce sera désormais le nom de notre mystérieux inconnu. Quand il impose aux médecins corrompus d'une clinique privée d'opérer une petite fille pauvre à l'agonie, les autorités, déjà passablement troublées, se mettent à la recherche de Finis Hominis. Mais l'homme disparaît avec le même mystère qui empreint son apparition. Il échappe sans cesse à tout et à tous ! Si le nombre des disciples fascinés par Finis Hominis augmente, celui-ci est toujours insaisissable, et son errance l'amène à mettre le doigt sur les travers de la société. Il croise notamment un homme impuissant, des familles corrompues et cupides, une nymphomane et une communauté de hippies... Mais quel est le but de cet homme venu de nulle part ?
 
Et bien mazette, ça ne rigole pas ! L’introduction est tout simplement fabuleuse ! Filmé en noir et blanc dans un format 1.33 assez impressionnant, le film démarre par l'apparition de Finis sur la plage. Images courtes qui se gèlent en plans arrêtés où apparaît le nom des acteurs et des techniciens, choix précis de ces plans, musique contemporaine et bruit de vagues en toile de fond sonore, c'est tout bonnement magnifique. [Notamment le plan où apparaît le carton du titre : la plage est déserte pendant plusieurs plans, et quand le corps de Finis émerge des flots, l'image se gèle avec ces mots : la fin de l'homme !] Si le film ne reprend pas complètement l'étalage baroque de la série des Coffin Joe (trucages magnifiques à la Méliès, couleurs primitives et tractopelles de dialogues aussi chargés que loufoques et poétiques... et diablement précis de punkitude !), on est loin d'un cinéma classique. Toutes les audaces sont permises, et il est rare de voir un plan qui n'étonne pas. [Tiens, j'ai oublié de vous parler du préambule du film, une espèce de cosmogonie où, en voix-off, Marins explique que dans l'Univers, chaque chose et chaque être a une signification, que chaque quête a son but, même s'il est révélé plus tard... Discours qui dure bien trois minutes (sur fond d'images et de dessins du cosmos, souvent filmés en des plans rapprochés abstraits) et qui se finit sur ces mots : "Par conséquent, ce film a une raison précise d'exister !" Ce film incongru n'est donc pas une chose accidentelle, c'est une révélation en devenir ! Quelle malice !] Les dix premières minutes (tant que Finis est nu) imposent au film un montage superbe, où le contrechamp est strictement interdit, où c'est la discontinuité visuelle et sonore qui prime. C’est évidemment très beau, notamment grâce au son (j'y reviens). Puis Marins semble (dans la scène des vêtements), mettre en place un champ / contrechamp, mais il est fabuleusement biaisé par le choix des axes (la femme ne regarde pas Finis, mais un placard). On est estomaqué, et dans les dernières secondes de cette scène, une fois les habits donnés, le regard de la femme crée le contrechamp (sur Finis ! Enfin en pieds et en tête !). C’est soufflant, cette apparition in extremis. Non seulement elle contredit la construction en chausse-trappe de la scène (très courte d'ailleurs) en imposant finalement un découpage orthodoxe, mais en plus, elle donne un visage et un corps entier à cet homme mystérieux (dont on n'a vu que des parties morcelées), ce qui est extrêmement impressionnant.
Ce n'est qu'un exemple. Il y a énormément de gourmandises (comme quand Finis impose le fondu au noir à la caméra, puis impose dans le plan suivant un contrechamp en ouverture à l'image ! Diable ! Le procédé sera répété avec un contrechamp absurde et un face-caméra ! Je vous laisse découvrir ça !). Mais comme je le disais, ce n'est pas la folie baroque ostentatoire des Coffin Joe. Il y a matière pourtant. L'irruption de Finis dans la ville s'impose dans un chaos, ou plutôt dans une discontinuité très belle, mais déroutante. Le film finira par s'équilibrer au fur et à mesure dans un découpage plus standard (autant qu'un film de Marins puisse être standard, c'est-à-dire très, très peu !). Le son, lui, ne se calmera quasiment jamais. La première partie du film impose un thème musical différent par plan, et coupé avec l'image (procédé magnifique), avec des mélodies soit troublantes, soit débilisantes (et drôles : Goldfinger, La cucaracha, Raindrops keep falling on my head, et autres petites saloperies tout à fait délicieuses). Dans une des séquences les plus impressionnantes (la communauté hippie), c'est le délire : diapos projetées sur les acteurs, son en boucle des chants hippies complètement débiles, vulgarité de leur art (un des hippies peint une croûte, et tout le monde dit que c'est génial !), et vulgarité de leur propos ! Les hippies reconnaissent en Finis leur messie, mais celui-ci les enverra balader d'une superbe manière (complètement actuelle d'ailleurs, mais je ne vous dis rien, c'est trop délicieux !).
Le propos, comme d'habitude, est d'un anti-conformisme sublime, très imprégné de christianisme (Finis n'a de doctrine que le miracle de l'Homme, qui contient sa finitude mais qui est l'épanouissement et la richesse de tout ; il défend l'individu et rejette toute la Société, il accueille tous ceux qui le veulent, mais refuse que sa présence et son Mystère se transforment en discours ou en message, fût-il de paix, ce qui est admirable...). Finis fait émerger les personnalités, confond les personnes à attitudes et révèle les individualités brimées (sur tous les plans) avec une belle rigueur et une générosité magnifique. C'est très beau.
On est bien un peu en dessous, quand même, des œuvres de Marins que je citais plus haut. FINIS HOMINIS a un petit ventre mou, c'est certain. Mais le tout fonctionne tellement bien que c'est un délice absolu. À l'instar de certains autres cinéastes, très rares, beaucoup plus rares qu'on ne veut bien le dire (Greenaway, Argento, Jean Rollin auquel on le compare un peu systématiquement), Marins impose une dis-narration magnifique et fabuleusement avant-gardiste (encore aujourd'hui) à ses films. FINIS HOMINIS n'échappe pas à la règle. Jean Rollin disait que le plus beau compliment qu'on avait fait à ses films était de dire (méchamment d'ailleurs) qu'ils "ne ressemblent à rien". C'est aussi le cas de Marins. Personne ne fait du cinéma comme ça. Avec une belle rigueur et une malice infinie, avec un sens de l'humour monstrueux, mais qui ne se vautre jamais dans le second degré, Marins bâtit, ici comme ailleurs, une œuvre singulière qui révise avec jubilation les fondements cinématographiques, et qui souvent, malgré des budgets à cinquante centimes d'euros, se révèle d'une beauté tout à fait subjuguante. Son sens du cadrage notamment (ici, voyez les fabuleux plan américains, entre autres exemples), le rapproche définitivement, mais dans un tout autre style, de l'exigence d'un Russ Meyer. Cinéaste intrinsèquement populaire, Marins est aussi un réalisateur sans concession, toujours prompt (quelle richesse !) à renvoyer tout le monde dos à dos, et dont les recherches formelles sont admirables. Malgré les sujets ouvertement fantastiques, on est définitivement ici dans une logique de recherche, et si le monde était bien fait, Marins serait un homme respecté dans les cinémas art et essai. Il n'a jamais désarmé, a tourné comme un fou, et ce malgré une popularité limitée à ses propres frontières. Il y a pourtant quelque chose de fondamentalement sublime et expérimental chez cet homme, qui se caractérise autant par une farouche volonté de dis-narration que par une générosité fabuleuse. Ses films sont donc beaux, courageux, très bien écrits (ici un peu moins, quand même) et fabuleusement drôles.
 
On dit que les films du maître sont pour certains perdus, et que d'autres pourrissent lentement à la cinémathèque de Sao Paulo. C’est bien évidemment scandaleux. Pour ceux qui veulent découvrir la beauté iconoclaste de ce cinéaste trop souvent rangé dans le tiroir des "réalisateurs déliro-cultes", on leur conseillera d'investir dans le coffret américain réunissant les Coffin Joe, ou encore de se procurer sur les sites de vente d'occasion les VHS, toujours américaines, éditées dans les années 90. En tout cas, ceux d'entre vous qui iront jeter un œil à ce grand bonhomme, ne regretteront sans doute pas d'avoir fait le voyage.
 
Magiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Lundi 27 février 2006 1 27 /02 /2006 12:43

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(Photo : "Cosmos Icelle" par Dr Devo)

Chères Greta, Chers Hans,
 
On s'est laissé aller hier, un peu trop, à la poésie autochtone, et vous conviendrez aisément qu'il faut se reprendre quelque peu, et revenir à la rigueur scientifique qui est la nôtre.
 
L'avantage de faire un site sur le cinéma, et encore plus un blog, forme vulgat mais à tu et à toi, les uns les autres (les blogs étant principalement lus par des gens qui ont un blog, même s'il est spécialisé comme ici), l'avantage, dis-je, c'est qu'au fur et à mesure, et pour peu qu'on fasse les choses un tant soit peu originalement (ça sent le cirage tout d'un coup...), on développe sans le vouloir une petite cellule de fans, ou plutôt de proches (qu'est-ce que je disais). Soyons modestes, et avouons sans vergogne que oui, ça fait du bien, oui, oui, c'est assez agréable, oui je prends, merci.
Nous avons l'autre jour ouvert une nouvelle rubrique sur les Films Invisibles, perdus, ignorés, ou pas vus tout simplement, cette Toilette Zone du cinématographe où l'amateur se prend à jouer les dandys, et bien obligé, sinon c'est le néant, en important de pays lointains des films qui sont, dans les pays proches de la France, Monsieur, la France, même pas rares mais carrément inexistants, comme rayés des listes, pour des raisons X ou Y, mais généralement liées au Bon Goût et / ou au commerce, ce qui bien souvent, pour ne pas dire toujours, revient à la même chose.
Dans le cadre de cette Toilette Zone, nous avions repêché le superbe NO SUCH THING, merveille généreuse (et grrrrr, diablement aguichante par le truchement de Sarah Polley) de Hal Hartley, puis nous nous étions perdus dans le troublant et autrefois respecté, mais aujourd'hui disparu des tablettes, TOURIST TRAP de David Schmoeller.
[Deux remarques. D'abord, je viens de mettre la main sur une copie pourrie mais existante du court-métrage de Schmoeller, PLEASE KILL MISTER KINSKI, ce qui me fait penser qu'un de ces quatre, il faut qu'on fasse un petit machin sur les courts-métrages, mais pas les horribles bidules qu'on projette en festivals.
Puis, je pense qu'il y a une niche pour investisseurs ici. C'était mon rêve secret. Faire de la Toilette Zone un label cinéphile qui repêcherait tout ce qui peut l'être. Si tu as de l'argent, le goût du Ciiiinémaaaa et la volonté d'accomplir une bonne action pour l'humanité toute entière, contacte moi (dans LIENS : "féliciter le Dr Devo").]
 
On disait quoi ? Ah oui, donc, un des petits avantages, c'est d'avoir son petit groupe de camarades en rang serrés, regroupés autour de notre bannière quand l'ennemi nous attaque, comme disait la chanson populaire. Et il y a peu, j'ai eu le bonheur d'un prêt de la part d'un de ces camarades. Le gars m'a envoyé la bande de ce STEREO de David Cronenberg, qu'il en soit remercié publiquement et anonymement. N’habitant pas Paris au moment de la rétrospective cronenbergienne, où les premières œuvres passèrent aussi, que voulez-vous ma brave dame, ce prêt exceptionnel m'a quand même permis de voir un  document exceptionnel. On appelle ça la fraternité sans doute, gratuite et sans demande de retour.
 
Ça sent le chloroforme, hygiène oblige, mais il y fait bon, dans le laboratoire secret de Matière Focale.
 
Bon, il n'empêche, se cirer les pompes et les circonstances les uns les autres, ou s'automousser, ne change rien. Je plains le pauvre garçon qui devra faire un article sur ce film. Allez, dansons.
 
Tourné dans un beau 1.66 en noir et blanc, STEREO commence par l'arrivée assez étrange d'un jeune homme en hélicoptère près d'un grand bâtiment à l'architecture moderne, un poil kolossale mais épurée. Le garçon est incroyablement vêtu : cape noire presque vampiresque, tendance dandy (ça tombe bien), canne à pommeau, et visage précieux, un peu féminin, un visage à vite devenir l'égérie de Andy Warhol. Le jeune homme s'approche du bâtiment (dans une série de jolies coupes), le montage spatialise les doigts dans le nez, en veux-tu en voilà, en deux coups de cuillère à pot. Le bâtiment est fermé. Apparition d'un type en blouse blanche à l'intérieur du bâtiment où l’on retrouve, comme par téléportation où je ne sais quoi, le jeune homme capé. Il est entré.
Et, s'il vous plaît, le tout dans le plus parfait silence ! Film non sonorisé donc. Mais pas muet.
STEREO raconte, ou plutôt rend compte, de l'expérience menée par Luther Springfellow, collègue Docteur, spécialisé dans le neuronal, les réactions neurochimiques du cerveau, et psychologue, grande éminence donc, mais pas seulement puisque le Monsieur s'intéresse aussi à la télépathie, but de l'expérience qui va nous être montrée, à moins que ce ne soit narrée, j'ai un doute là, splendide doute d'ailleurs, je vous laisse juges.
Springfellow fait partie en effet d'une branche très spécialisée de la science canadienne, à savoir la Canadian Academy for Erotic Inquiry, mais ne vous laissez pas berner par l'érotique du sigle, c'est du sérieux. Aussi.
Le professeur a réuni dans son centre d'étude huit jeunes gens (dont deux femmes apparemment) qu'il va  étudier en huis-clos, et qu'il va soumettre à des expériences, clairement et incroyablement détaillées dans le film, et que je pourrais grossièrement résumer à : réduire le champ de la parole de ces individus afin de tester, à l'aide de drogue notamment mais pas seulement (je vous laisse "entendre" ça), une communication non-verbale, donc, et qu'on appellera, faute de mieux, télépathie. Deux des cobayes (évidemment, on ne saura pas vraiment lesquels, héhé !) ont même accepté de se faire opérer pour réduire les centres organiques de la voix qui, du coup, devient un instrument inutilisable... L'expérience, extrême et dépassant très largement le champs d'application de ce qu'on imagine en général en parlant de télépathie, est assez éprouvante pour les cobayes et demande beaucoup de concentration et beaucoup d'efforts, les menant à une fatigue certaine, une anxiété, même, mais aussi à certains troubles du comportement et à certains troubles sensoriels... On ne sortira pas du centre pendant les 65 minutes du film, mais attention, il y aura quand même voyage !
 
D'après les informations que m'a transmises mon ami Bernard RAPP (qui a eu la chance de voir ça en salles), notre ami Cronenberg ne renie pas totalement ce film, mais considère que sa carrière commence avec FRISSONS ! Cronenberg est sûrement l’une des deux ou trois figures qui m'ont fait, tout petit (au collège !), rentrer dans le monde merveilleux du cinématographe cher à Bresson (d'ailleurs, ce film n'est pas loin d'être bressonnien, non pas qu'il ressemble aux films du réalisateur français, mais plutôt dans le sens où il applique quasiment tous les principes du Cinématographe). Le compagnonnage cronenbergien est donc de longue date, sans sombrer dans le fanatisme hardcore, loin de là, mais pour la première fois, permettez-moi de pas être, mais alors pas du tout, d'accord avec notre ami canadien !
STEREO est complètement sublime !
Le film fonctionne sur le papier, comme dans le siège du spectateur, en immersion totale, et bluffante. Le silence règne en maître, le film, comme je vous le disais plus haut, n'étant pas sonorisé, à l'exception plus que notable d'une succession de voix-off nous expliquant calmement, mais dans les détails les plus infimes, avec une précision très rigoriste, le protocole, l'application et les corrélations de l'expérience scientifique. Ces voix-off (argumentant toutes de la même manière, et qui seraient bien au nombre de huit, comme le nombre de cobayes) interviennent régulièrement et calmement tout au long du film, non pas en brisant le silence du métrage mais, en quelque sorte, et c'est complètement paradoxal, en le soulignant, ce silence. Une atmosphère unique s'en dégage, sans vraiment d'équivalent.
Le moteur est d'une beauté exceptionnelle. Le 1.66 fonctionne à merveille, et tient ses capacités immersives de la superbe photo noir et blanc, sublime et charbonneuse à souhait, utilisant avec pertinence et un sublimissime bon goût l'architecture belle mais froide a priori (a priori seulement, car elle deviendra quasiment tout de suite très sensuelle) du centre scientifique où a lieu l'expérience. On se dit dans les premières minutes qu'il suffirait de peu pour que cette photo et ce décor basculent dans une espèce d'expressionnisme, mais ce n'est pas le cas, Cronenberg limitant ces effets d'éclairage, et utilisant à fond celui déjà existant du bâtiment (un bâtiment universitaire en fait). [Il y aura des jeux de lumières, notamment dans ce plan hallucinant où la caméra, mobile, se déplace du fond d'une petite pièce vers un couple qui fait calmement l'amour sur une table ; chose étrange et supra-splendide, la caméra se rapproche d'eux dans un travelling un peu rapide, et avec une série de petits panos bizarres, mais semble ne jamais les cadrer, mais cadrer autre chose (quoi ?), dans l'arrière plan de la pièce, pourtant presque entièrement plongée dans le noir ! Ce travelling au cadrage hésitant ou codé est un plan qui à lui seul justifie la vision du film.]
L'image n'en est pas moins expressive, même si non-expressionniste. Il y a une fusion étrange entre le cadrage (sublimissime là aussi, parmi les plus beaux plans tournés par Cronenberg), les mouvements de caméra à la fois bruts de décoffrage et précis (qui émaillent les nombreux plans fixes ; notamment une série de travellings en caméra portée renforçant les aspects labyrinthiques du métrage), le choix crucial et renversant de beauté des axes, tous sublimes sans exception, et des focales. Avec un dépouillement maximum donc, Cronenberg immerge le spectateur sous la ligne de flottaison, et installe une ambiance bougrement dépaysante, jusqu'à l'hallucination. Tous ces éléments sont inextricablement liés entre eux, mais ne fonctionnent jamais, et c'est bien là la beauté de la chose, sur le synchronisme de ces différents leviers de mise en scène, mais au contraire sur leurs rythmes asynchrones, concrets (au sens musical du terme) qui rendent complètement extraterrestre l'utilisation d'images qui pourraient être totalement banales (ce sur quoi le film joue, la proposition étant aussi celle d'un documentaire tronqué, reposant sur l'exactitude scientifique des faits). De ce fait, inutile de préciser que le montage est incroyablement rythmé et précis, faisant de chaque plan un mille-feuille d'informations cryptées à partir de (presque) rien !
 
Rigueur du discours scientifique, force fabuleuse des images, mais encore plus, superbe et ébouriffante symphonie contemporaine de l'alliance des deux. Le discours est l'expérience qui est le film.
Il y a aussi dans STEREO une dimension, non pas humoristique bien sûr, mais malicieuse, dans la façon dont les informations scientifiques (qui, contrairement à ce qu'on pourrait penser quand on découvre le dispositif rigoureux de la voix-off, passent également par l'image) sont présentées de manière progressive, jouant sur l'excentricité de l'expérience, et creusant toujours un peu plus profond dans l'exactitude et l'exploration des multiples ramifications et conséquences des prédicats de départ. Et là, on atteint des sommets d'intelligence et de malice (encore !), justement. Au fur et à mesure qu'on s'enfonce dans l'enquête, les ramifications (encore) deviennent, en quelque sorte, et même si on est assez éloigné de cet univers, proches des corrélations macroscopiques et microscopiques d'un Dali. En m'avançant dans l'atomique et le minuscule, j'explore encore plus le cosmos. On pense aussi, bien sûr, aux constructions ludiques et masquées du Nouveau roman, et même, soyons précis, à Alain Robbe-Grillet, dans ce que le film déploie une logique où l'organique se mêlera de plus en plus au scientifique pour ne former plus qu'un "un" mutant, et que l'échafaudage, au fur à mesure qu'il se déploie ET qu'on le découvre, révèle ses nombreux paradoxes. C'est là que le film, épuré et baroque à donf, trouve sa puissance atomique (puissance atomique des choses ordinaires, comme dirait l'autre). Les idées alors exprimées sont soufflantes, et je ne vous en dévoilerai que quelques unes : la relation télépathique ne se limite pas à l'échange de pensée, une bonne relation télépathique doit se construire à travers la fascination physique (mutuelle ?) de l'autre, la télépathie induit des discontinuités spatiales et temporelles, la télépathie est un échange de sensations, de procédés neurochimiques, et peut aboutir (comme je viens de le dire) à la création d'un discontinuum commun (dans le sens de collectif) et réel (dans le sens de concret) comme nouveau lieu de rencontre des participants ; le professeur Springfellow est obligé de participer à l'expérience lui-même, et en plus, l'expérience est scientifique réelle et palpable (encore !) justement parce qu’elle détruit ce qui fait d'une expérience une expérience scientifique (en d'autres termes, c'est parce que cette expérience est non-reproductible, unique et non-universelle qu'elle est complètement objective et rigoureusement scientifique !). [On retrouve dans ces deux dernières idées un déploiement quantique du film, complètement fondateur, comme le spectateur le découvrira plus tard !] On peut aussi ajouter à cela l'idée que la télépathie, dans sa première phase, inclut un rapport de domination certain ! Quant aux conclusions tirées, je vous laisse les découvrir...
Le texte scientifique s'inclue parfaitement dans le montage général, et comme chacun des éléments-leviers du film, joue à la fois le rôle d'élément régulateur et perturbateur dans l'agencement global du métrage, renforçant le fort sentiment de dis-narration ou d’asynchronisme, si je veux, et en cela, le tout nous plonge dans un univers complètement en expansion d'ailleurs, qui trouve sa cohérence extrême dans l'amalgame de ces éléments disparates. On comprendra alors le côté inquiétant sans doute (sujet oblige), mais aussi ludique ou malicieux de cette construction concrète, ou disparate si on préfère.
 
Il se dégage de STEREO l'étrange impression que les spéculations scientifiques, comme leur déroulement du reste, comme la structure même du protocole scientifique, s'étendent sur un territoire microcosmique encore, mais complètement infini, où les implications et les niveaux de lecture sont multiples : religieux (c'est dit texto), mystique, sexuel, érotique (j'y reviendrai d'ailleurs lorsque je ferai l'article sur la liste de Pierrot), mais aussi artistique (l'expérience décrivant complètement ce qu'est le cinéma), etc. Il en ressort que l'immersion est obligatoirement complète. Ce film est quasiment un credo de Cronenberg et de son univers, mais la portée universelle de ces théories a priori loufoques, et leurs déclinaisons, nous touchent au plus profond et nous contaminent comme un virus (ça, c'est pour faire plaisir aux Cahiers et à Positif, sans quoi ils m'en voudraient beaucoup). STEREO est une œuvre à la fois cérébrale et complètement sensuelle, simple, intellectuelle et précise dont la multiplicité et la fulgurance des moyens d'expression, d'une beauté formelle ahurissante, plongent son spectateur au plus profond des voyages intérieurs. Un univers drahomirien ultime (voir ici, dans la section cinéma) où tous les / nos sens seront mis à profit, incluant lui-même le spectateur dans l'expérience, et prouvant par ce fait même que l'expérience est réelle... puisque vous venez de la vivre. La classe.
 
Vous trouverez ce film sur le coffret DVD, en zone zéro et donc lisible sur tous les lecteurs, consacré à FAST COMPANY, l’un des premiers films de Cronenberg (et pas fameux, me disait Bernard RAPP, en rajoutant: "c'est quand même tellement faisandé que ça pourrait te plaire !").  Dans cette édition deux disques, vous trouverez FAST COMPANY donc, STEREO, et aussi CRIMES OF THE FUTURE, que des œuvres de jeunesse donc. Ça coûte 22 dollars canadiens et 26 dollars US. Admettons que FAST COMPANY soit mauvais, et que CRIMES OF THE FUTURE soit médiocre (chose que Bernard RAPP pourra nous dire en commentaire de cet article), c'est quand même presque moins cher qu'un DVD neuf à la Fnuck, et donc l'achat, croyez le bien, est largement rentabilisé.
 
Somptueusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Mardi 15 novembre 2005 2 15 /11 /2005 00:00

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(Photo : "Josée Dayan sur le Tournage des Rois Maudits" (Autoportrait)" par Dr Devo et le Marquis)

Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
Allons faire un petit tour dans la zone invisible, tel Jacques Fabre qui, jadis, allait chercher le café, le vrai, le trapu, le goûtu, au fond du magasin. Métaphore régulière, mais un peu délaissée ces derniers temps, voilà, c'est fait.
 
David Schmoeller est un drôle de bonhomme, et ce n'est pas tous les jours qu'on tombe sur un type aussi hors-norme sans le vouloir. Non pas qu'il soit un hyper-iconoclaste (quoique, nous allons le voir, c'est un sacré loulou...). Il faut voir plutôt en lui un inclassable, mais discret et modeste ! C'est un petit paradoxe quand on navigue dans les eaux underground, mais c'est vrai. Schmoeller n'embête personne et ne fait d'ombre à personne. Premier paradoxe.
 
Le deuxième paradoxe, ce sont ses films ! Et sa carrière ! Je ne vais pas comparer Schmoeller à Carpenter, mais imaginez un John Carpenter qui n'aurait pas décroché un gros succès avec son film HALLOWEEN... Un Carpenter qui ne serait jamais devenu "culte", même si je n'aime pas beaucoup ce mot. Il aurait alors fini sa vie comme Schmoeller. Le meilleur moyen de le définir, c'est de dire qu'il n'est à sa place nulle part, et que personne dans l'Industrie du Cinéma ne lui ressemble...
 
TOURIST TRAP est son premier long-métrage. Déjà, Schmoeller se fait produire par le célèbre producteur Charles Band, ex de l'écurie Corman, qui fonctionne sur le même principe : faire de petits films d'exploitation, de la bonne grosse série B fauchée des familles, l'équivalent moderne du cinéma de drive-in de jadis. On avait déjà évoqué Charles Band dans notre article sur LEECHES de David DeCoteau (slasher gay, mais qui subtilement ne le dit pas !). Malgré quelques succès d'estime, malgré un film assez culte chez les amateurs de fantastique et qui devait aboutir à une longue série de films (PUPPET MASTER), Schmoeller n'a jamais décollé des petits budgets de série B de seconde division... Voilà quelqu'un qui aurait dû passer à la vitesse supérieure, voire au A, et qui aurait sûrement fait des merveilles. Voilà quelqu'un qui aurait pu, enfin, sortir des gonds du genre, réaliser des films extrêmement bizarres et très personnels, comme notre ami Carpenter. Mais que voulez-vous, le destin s'acharne, et Schmoeller ne s'en sortira pas, mal compris de ses propres collègues et souvent du reste de la profession. [Le Marquis connaît mieux le dossier que moi, et s'il passe par là, il nous donnera sûrement des détails en commentaire].
 
Je n'ai pas vu énormément de ses films, mais je me souviens parfaitement de FOU À TUER, titre français un peu stupide et surtout très peu sérieux du beau CRAWLSPACE, film très étonnant. Réalisé avec un budget absolument modeste, le film dresse le portrait d'un ancien docteur SS, joué par Klaus Kinski, des années après réfugié aux USA, et qui continue ses expériences dans son immeuble truffé de passages secrets, et donc d'un labo. Ça fait très caricatural comme ça, mais le métrage était diablement troublant. D'abord parce que le film était ambigu, très sombre (bien loin de l'esprit "série B d'exploitation" des habituelles productions Charles Band), et d'une tristesse à fendre l'âme. CRAWLSPACE  est un film qui vous retourne comme une crêpe, et il offrait à feu Klaus Kinski l’un de ses plus beaux rôles, je pense. Kinski semble d'ailleurs s'être particulièrement investi dans ce film, et dans ce personnage ambigu, loin des caricatures hollywoodiennes. Ajoutez là dessus, une mise en scène troublante, et une sublime musique de Pino Donaggio ! Un beau film, très atypique.
 
Revenons en arrière et à nos moutons avec TOURIST TRAP. On va essayer de vous raconter ça du mieux qu'on peut...
C’est l'été, au fin fond du coin le plus perdu de la campagne américaine la moins spectaculaire. Un petit groupe de jeunes dans deux voitures. Ils sont là en transition d'un point A inconnu vers un point B dont on ne veut rien savoir. Le couple dans la première voiture a de l'avance sur leurs amis, mais malheureusement, ils crèvent sur une route départementale. Le mec, grand blond musclé style années 70, dégage la roue de secours, mais elle est dégonflée. Il part donc à pied vers le garage le plus proche, et laisse Mademoiselle faire une petite sieste à l'ombre.
Notre blond musclé trouve un garage / bar, bizarrement vide. Il entre dans l'arrière boutique, et trouve une petite pièce qui ressemble à une chambre. Dans le lit, une vieille dame endormie. Il la réveille, mais, horreur-malheur, il s'agit d'un ignoble et épouvantable mannequin à la mâchoire inférieur macabrement déglinguée, et qui se dresse d'un coup dans un insupportable rictus lorsque notre Blond Héros s'approche. Le mannequin semble avoir été sonorisé avec une espèce de rire grotesque et macabre. Brrr... Une fois la surprise passée, Blondin (appelons-le comme ça) s'approche de la porte d'entrée de la chambre, mais celle-ci se ferme brusquement, ainsi que les fenêtres. Dans la pièce, tous les objets se mettent à trembler étrangement, puis à vibrer carrément. Blondin est pris de panique. Il tente de sortir à tout prix. Un placard s'ouvre, et les objets sont projetés vers lui avec une force invisible mais violente... Vous devinez la suite...
Pendant ce temps là, dans la voiture, la copine de Blondin est rejointe par ses amis dans la deuxième voiture. Tout le monde embarque pour aller rejoindre Blondin au garage. La deuxième voiture tombe aussi en panne (héhé), près d'un ancien site touristique où il y avait un musée de mannequins de cire animés et un superbe lac avec cascade, dans lequel les filles ne manquent pas de se baigner.
Le vieux propriétaire des lieux (Chuck Connors) débarque et se propose d'aider les petits jeunes. C'est un vieux monsieur solitaire, un brave plouc américain. Il commence par emmener les jeunes chez lui pour aller chercher ses outils et dépanner la voiture. Là, il leur offre une bière, et leur montre l'ancien musée de mannequins construit par son frère, avant que celui-ci ne parte pour la grande ville !
 
Bon, on l'aura compris, on a ici le scénario du parfait slasher, mâtiné d'horreur de série B classique dans le style MAISON DE CIRE, l'original et son affreux remake. Et pourtant, méfions-nous des résumés forcément imprécis de ce modeste site (pas tant que ça, en fait !).
Ce qui frappe d'abord, c'est l'étrange et assez peu commune atmosphère que le film impose dès le premier plan quasiment, et ce, malgré le classicisme, c'est vrai, de l'intrigue. Atmosphère chaude en degrés Celsius, montage précis mais plutôt lent, et cadrage soigné dans un beau format 1.85. En fait, le film démarre sur un arrêt quasiment. La première voiture est déjà en panne, la deuxième ne fera que quelques mètres. L'ambiance est donc statique, le film déjà arrêté, et finalement sans introduction. Il y a assez peu de personnages, quatre filles et deux garçons, dont un (Blondin !) se fait tuer d'entrée de jeu. On ne passe pas cinquante ans à décrire les personnages. En une scène (quand les filles se baignent dans le lac près de la cascade, beau décor d'ailleurs), on a vite compris chacun de ces personnages, et quand le plouc Chuck Connors arrive, un peu inquiétant bien sûr, mais également gentil comme Pappy Brossard, il suffit d'une phrase de dialogue et de trois plans insistants sur la blonde de l'équipe (qui sera l'héroïne, et qui est la plus prude, ou du moins la moins sexy du groupe) pour comprendre les enjeux qui vont unir tout ce petit monde. C’est efficace et discret.
Ça démarre sur un pneu crevé et l'évocation du sud (un beau mais classique mouvement de caméra à la grue, seule concession ostentatoire, suivie de plans fixes très sobres), et ça suit avec l'enfermement mortel de Blondin dans la chambre au mannequin. Les objets se mettent à trembler, le mannequin est grotesque jusqu'à la peur, et dans cette scène, on est confronté à une mise en scène de genre, efficace, mais bizarre. On comprend déjà que le son aura une importance énorme (superbe introduction de la musique, puis interruption violente et silence, puis l'ignoble petit bruit de sang qui goutte hors-champ, qu'on retrouvera avec angoisse, et très discrètement, plus tard, comme un souvenir horrifique mais presque inconscient), et que le montage précis mais plus démonstratif donnera la part belle aux répétitions et fausses répétitions de plans.
L’atmosphère de cette intro et de ce premier meurtre, meurtre complètement absurde, injustifié et gratuit du point de vue du scénario, nous place dans un joli paradoxe. On a peu de personnages, et déjà, au bout de trois minutes, l’un d’entre eux a été exécuté. Le deuxième ne sera pas long à venir. Le fait de voir Schmoeller tirer très vite ses premières cartouches, là-même où il semble en avoir assez peu, est carrément anxiogène (allié à la rigueur du style). On s'attendait à ce que ces premiers événements fassent le corps central du film ! Si c'est déjà ça, c'est que le reste, et notamment le centre du film, vont nous prendre à contre-pied, bien sûr, d'où une peur, structurelle et narrative.
 
Ce premier meurtre est très ostentatoire donc, très série B, presque loufoque. On notera au passage la belle utilisation des effets spéciaux, discrets mais très efficaces. Bravo. Une fois arrivé chez Chuck Connors, on retrouve un canevas classique, avec la découverte des mannequins de cire, l'interdiction de sortir du musée et de surtout ne pas aller dans la maison en face, et avec Chuck Connors qui raconte son histoire. Le deuxième meurtre arrive rapidement, ce qui nous permet de découvrir d'autres mannequins, et de mieux comprendre leur utilisation par Schmoeller. Le film continuera sur cette voie. Les mannequins violents et grotesques, au design sublime qui fait complètement oublier leur statut classique et rudimentaire en apparence, instaurent une sacrée ambiance. On ne s'y habitue jamais, ce qui fait très peur. Au fur et à mesure, après le deuxième meurtre, on arrive à ces conclusions : le film a une trame mi-slasher mi-série B années 50 classiques, sans qu'on s'en rende compte totalement. Paradoxe dans le même temps, cette trame classique et bicéphale est complètement présente. On n'est pas dedans, mais on ne peut pas s'en défaire. Enfin, le film devient froid, malsain et glacial comme un cauchemar, et cette nuance, on sent qu'on ne la quittera jamais.
Le film en face de nous nous surprend. La froideur presque réaliste (et très stylisée en fait) de la première descente à la cave (avec un nouveau personnage, ce qui fait très peur : voilà qui n'était pas prévu du tout !) est très oppressante.
Oui, c'est cela, on met le doigt dessus. On ne sait pas vraiment à quelle sauce on va être mangé. Car la dichotomie du film continue tout le temps. Des éléments classiques et cauchemardesques (qui devraient être du divertissement agréable), mais toujours en présence, toute parasitaire, de cette froideur, et également des diverses entorses à ce que le film aurait dû être. [On remarque d'ailleurs que les personnages eux-mêmes s'en font la réflexion en sortant du lac. Si ça se trouve, ça va se finir en film d'horreur, dit un personnage, et on lui répond que ce serait alors un mauvais casting, ou quelque chose comme ça.]
La mise en scène suit. Les scènes des mannequins, incroyablement mitées et dévorées (avec beauté d'ailleurs) par la musique de Pino Donaggio (superbe une fois de plus), sont hautes en couleurs, presque amenées par le personnage de Chuck Connors (le vieux routard  de la série B – et armoire à glace, 1.96 m et ancien joueur de base-ball pro – qui amène ici son histoire, en quelque sorte). D’un autre côté, le réalisme, composé certes (pas du tout dans l'atmosphère de LA DERNIERE MAISON SUR LA GAUCHE de Wes Craven, par exemple), mais  désespéré des autres scènes, scènes de captivité en général, nous glace. Et c'est ça qui fait peur et surprend : les deux ne vont pas ensemble, ou ne devraient pas. Et un petit coin de notre cerveau nous dit : "Si, si, ça marche, et pas qu'un peu. La partie classique ostentatoire, et la partie froide, moderne, doivent déjà s'être contaminées l'une l'autre, je le sens, mais je n'arrive pas à dire où exactement". La mutation a commencé, on sent bien que les deux hémisphères du film interagissent, mais où donc ?
 
Tu la sens, l'atmosphère de cauchemar ? Ben oui, on est proche d'une construction onirique. On est en train de faire un cauchemar, où l'on s’identifie facilement, beaucoup trop facilement, et où les abysses sont vertigineuses. [D'ailleurs, l'héroïne meurt à un moment, mais se réveille quand même vivante ! La répétition de la mort, voilà un mécanisme de rêve, non ?] Il y a un moment dans le film, en ce qui me concerne en tout cas, où l’on se dit qu'on a franchi un cap, un point de non-retour, et que dès lors, le film va devenir complètement zinzin ! On sait qu'on va avoir peur, on anticipe, et c'est assez surprenant.
 
Arrêtons-là. Parlons un peu du moteur.
La direction artistique est très soignée. Décors assez classiques, voire modestes, mais bien mis en valeur par le cadre et la lumière très inventive, ou très perspicace (quand Connors ouvre les portes en appelant son frère, et brisant le noir dans lequel on était plongé par exemple). Cela est fait avec goût.
Quelques passages, et même un bon paquet, sont sublimes, notamment la blonde échappée dans la forêt, passage qui fait très peur, la première réapparition du "son du sang",, et l'incroyable montage qui préside aux scènes avec les mannequins qui, au fur et à mesure, deviennent de plus en plus originales et inattendues. Schmoeller a notamment en réserve deux ou trois mannequins horribles et effrayants, mais il les garde, le gourmand, pour des plans d'inserts, là où n'importe qui les aurait utilisés de manière ostentatoire au moment de "lâcher la purée", si je puis me permettre. Une volonté d'épure, baroque certes, mais d'épure quand même, vraiment originale, et en fin de compte généreuse (on préfère avantager le film que l'effet, le spectateur plutôt que les qualités de son propre travail).
Il y a beaucoup à dire sur l'utilisation des mannequins : dans le montage, dans le son, et même dans la façon dont le son des mannequins eux-mêmes (ils poussent des cris enregistrés !) se fera posséder par la musique de Donaggio (séquence exceptionnelle où l’on a l'impression que le meurtrier, c'est l'orchestre !), etc. Il y a aussi à dire et à apprécier sur l'utilisation de la structure, qui semble être le véritable metteur en scène du film. Souvent, les personnages sont poursuivis par le montage ou par la musique, donc.
Arrêtons-nous là, et laissons la surprise... Sachez quand même que la dernière séquence est HA-LU-CI-NAN-TE ! C'est complètement soufflant, comme si le tapis était tiré sous vos pieds ! Le grand huit ! [Remarquez que, plus qu'une trouvaille, c'est très bien construit : l'héroïne semble hésiter, on sent qu'elle va rester là, plantée !]. Cette séquence est tellement incroyable qu'elle éclipse le fameux dernier plan du film, plutôt ironique d'ailleurs. [Ce plan, également, m'a fait frissonner car il se termine sur un plan gelé : c'est ignoble peut-être, une fois de plus parce que c'est structurel ! Le gel de l'image fait plus peur que son contenu, qui n'est jamais qu'une pirouette classique de fin de série B !]
Il y a énormément de beaux plans dans le film. C'est du soigné, c'est du sérieux. [Vous apprendrez notamment à faire un gros plan avec profondeur de champ !] Et on se met à rêver que Schmoeller se soit sorti d'affaire, et qu'il ait gagné un peu de respect dans la profession, assez pour qu'il fût indépendant...
 
Schmoeller n'est jamais devenu le petit frère de Carpenter. TOURIST TRAP fut, à l'époque, beaucoup (très bien) défendu par les aficionados du cinéma fantastique, mais bizarrement, alors que dans ces cas-là, la défense des fans finit par payer, là, tout le monde a oublié ce film, tombé dans les trappes de l'histoire, ce qui est assez surprenant. On a repêché tous les réalisateurs de cette époque, mais pas Schmoeller. Il y a là un petit mystère.
On peut trouver ce film en DVD (américain). Pour pas très cher, dans une très chouette édition (avec pleins de splendouillets films-annonces des productions Charles Band ; prenez la version "spécial 20ème anniversaire" qui n'est pas spécialement plus cher, genre 10-12 dollars). Ça vaut le coup d'importer.
 
En tout cas, Schmoeller, le Frère Mineur, fait assez mal quand il s'agit de le comparer aux récents petits films fantastiques sortis cette année, comme CREEP, LA MAISON DE CIRE ou SAW. TOURIST TRAP ne suit jamais personne, et sa volonté de sortir de ces gonds (c'était un premier film !) fait plaisir à voir. On est loin du manque d'ambition de ces jeunes exemples...
 
Etonnement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Je n’ai toujours pas vu THE DESCENT, tiens... Et vous ?
 
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Lundi 7 novembre 2005 1 07 /11 /2005 00:00

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Photo : "Scandale N°2" par Dr Devo, d'après une photo de NO SUCH THING de Hal Hartley, avec Robert Burke et Sarah Polley)

Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
C'est avec un plaisir immense et une tristesse infinie que j'inaugure aujourd'hui une nouvelle rubrique : Peliculla Invisiblae. [Oui, tant qu'à faire, autant continuer dans les noms de baptême absurdes !]
Cette rubrique sera consacrée aux films que vous ne pouvez pas voir ! Ou presque. Evidemment, vous pouvez les voir. Les DVD sont en vente à l'étranger, bien sûr. Mais nous nous occuperons ici des films qui ne sont sortis ni au cinéma, ni en DVD en France, pour notre plus grande honte à tous ! Héhé !
 
Tristesse donc de ne pas pouvoir voir ce film. On a beau nous rabattre les oreilles avec les fnacs, et autres megastores, "défricheurs de talents", "plus de choix qu'avant", etc. Mais c'est complètement faux. Plus le nombre de salles de cinéma augmente, plus le nombre de DVD vendus en magasin augmente, et malheureusement, plus l'offre se restreint en termes de nombre de films disponibles ! Alors malgré tout, vous pourrez voir NO SUCH THING en DVD, mais en zone 1, car le DVD américain existe et en plus, il y a des sous-titres français. C'est vendu à 13 dollars, ce qui est assez bon marché !
 
Ça me fait penser à une réflexion que nous nous faisions, le Marquis et moi, il y a quelques jours, après avoir vu le sublimissime QUILLS de Philip Kaufman : on est dans la position des dandys du XIXème siècle, ou des amateurs de littérature des siècles précédents. Pour avoir accès aux œuvres, il faut commander les livres (enfin, les films maintenant !) à l'étranger. Quelle régression.
[Note : il y a eu des polémiques assez vives ces dernières semaines sur la dureté des critiques proposées sur ce site, dureté qui, selon nos détracteurs, que je salue bien sûr, serait particulièrement violente à l'égard des films populaires. Je ne vais pas revenir sur le fond, on s'est expliqué, et bien évidemment, je pense qu'au contraire, ce site, dans son éclectisme et sa façon de prendre tous les films sur le même niveau d'exigence, avec le même sérieux, d'où qu'ils viennent, montre à mes yeux qu'au contraire, ce site est extrêmement populaire dans sa démarche. Passons. J'aimerais que les personnes qui trouvent honteux que je descende un film comme MA VIE EN L'AIR (et encore, pour celui-là, je n'y ai pas vu que des choses nulles, même si c'est complètement médiocre !) ou que le Marquis se montre ferme et sans concession avec I, ROBOT, j'aimerais, dis-je, qu'ils se mettent deux secondes à notre place. On ne crierait sans doute pas au scandale si ces films n'occupaient pas 90% des écrans français ! Voilà ! Ce site n'a pas pour but de convaincre, mais d'apporter un éclairage sincère sur les films. Les films qui NOUS intéressent, et bien, plus le temps passe, moins on peut les voir. Disparus des écrans, les Hal Hartley, les Percy Adlon (réalisateur allemand de BAGDAD CAFÉ, et dont tous les films que j'ai vus sont très beaux), les Ken Russell, etc. Je rappelais il y a peu que, dans mon département, je n'ai même pas pu voir en salles CHRISTMAS d’Abel Ferrara, qui pourtant n'est pas un auteur confidentiel ! Et que dire de Nicolas Roeg, dont les films ne sortent plus au cinéma depuis un bail, et qui arrête le cinéma, faute de distributeur, alors que c'est un des plus grands réalisateurs vivants ? Que dire des trois derniers films de Greenaway, toujours pas sortis sur les écrans plusieurs années après leur réalisation, alors même que ces films-là sont géniaux ? Si encore IZNOGOOD ou MATCH POINT sortaient en même temps que les films de Hartley... Mais non. Et même plus, plus on truste les moyens de diffusion, plus l'offre se standardise et rétrécit. IZNOGOOD, MA VIE EN L'AIR ou I, ROBOT sont aussi des tueurs, dans le sens où ils empêchent la sortie d'autres films qui pourraient être rentables ! Un film qui sort, croyez-moi, c'est dix films qui ne sortent pas ! Et à tous les niveaux de fabrication d'un film : financement, production et distribution. Ma rubrique est triste, donc. Et le cinéma en France, finalement, fait croire que l'offre est populaire, alors que c'est tout le contraire : les films en salles sont distribués de manière élitiste, mais, et c'est là que le système est malheureusement génial de machiavélisme, c'est un élitisme des grandes masses ! Et si un spectateur qui aime les films populaires savait ce qu'il loupait, faute de distribution, il serait sans doute assez dégoûté pour ne plus aller du tout au cinéma. Car ne l'oublions pas, in fine, le prix de la place de cinéma est absolument exorbitant ! C'est vraiment un sport de luxe !]
 
Sarah Polley (qui, petite, a débuté dans LES AVENTURES DU BARON DE MUNCHAÜSEN de Terry Gilliam, et qui est maintenant une grande actrice) travaille pour une grande chaîne d'information américaine. Une chaîne qui ne couvre quasiment que les sujets à sensations. Plus il y a de morts dans une catastrophe, plus il y a de scandales, mieux c'est ! Sarah, malgré ses diplômes, est secrétaire, et le majeure partie de son travail consiste à ouvrir le courrier, et encore plus à faire du café pour les membres de la rédaction !
Loin de là, en Islande, sur une île escarpée et minuscule, à seulement une petite centaine de mètres des côtes, vit le Monstre, créature humanoïde à la force démesurée, complètement indestructible (et donc immortel, par voie de conséquence), créature cornée et effrayante. Le monstre, dans l'espèce de cabane-usine qui lui sert d'abris, est complètement dépressif, picole comme un trou et n'en peut plus. Il enregistre sur un magnéto à bande une semi-confession. Lassé de tuer les humains menaçants ou trop curieux (son travail de monstre, quoi), rendu moins rapide et moins précis par la force de l'âge, le monstre propose à celui qui écoutera la bande de venir le tuer, pour qu'enfin, il puisse sortir de ce cercle vicieux du meurtre, parcours obligatoire de son statut de monstre. Son existence ne rime à rien, ne lui apporte aucune satisfaction, aucune perspective, et il veut en finir.
C'est Sarah qui réceptionne la bande. Elle fait alors intrusion lors du comité de rédaction, et elle explique que le monstre d'Islande  a envoyé une bande, et que ce monstre, c'est lui qui a tué une équipe de la chaîne partie enquêter là-bas. Helen Mirren, la directrice de la chaîne, inhumaine et omnipotente, ne s'en souvient plus, de cette équipe morte en reportage. Or le fiancé de Sarah en était le caméraman. Elle veut partir sur les traces du Monstre. Mirren, ignoble mais professionnelle (elle dit à une des journalistes : "Si tu pleures, tu es virée !") rie déjà à l'idée d'envoyer la petite et timide Sarah, la préposée au café du matin, sur le terrain. Mais elle flaire le bon coup, et accepte. Elle ne sera pas déçue.
Sur le chemin de l'aéroport, Sarah rencontre déjà beaucoup de difficultés ! Des terroristes ont menacé de faire sauter les ponts menant à Manhattan, donc elle ne trouve pas de taxi ! Des fanatiques religieux ont propagé un gaz mortel dans le métro ! Elle arrive donc (en stop) très en retard à l'aéroport, où on lui annonce que son vol pour Reykjavik a été annulé pour être remplacé. Sarah devra aller à Bruxelles, puis à Lisbonne, et de là, prendre la correspondance pour l'Islande. Ça commence bien !
Et ça ne continue pas mieux, car l'avion se crashe au large de l'Islande. En apprenant la nouvelle, Helen Mirren jubile : il n'y aurait aucun survivant !
 
Et bien, les amis, ça faisait presque dix ans que je n'avais pas vu un film de Hal Hartley ! Et quel drôle de film ! Même si ce résumé reflète son aspect délirant et iconoclaste, n'imaginez pas un film purement fantastique, mais plutôt un étrange mélange à la croisée du fantastique, d'une certaine forme de réalisme fabriqué, et de l'allégorie. Qu'avons-nous fait de nos monstres ? Que devient un monstre quand il devient réel ? Que doit-on faire quand la science nous permet de tuer un monstre (le dernier, et à sa demande en plus !) ? À quoi sert un monstre qui ne fait plus peur à personne, et qui en est réduit à donner des conférences de presse ?!? Jolie thématique pour ce film où les notions de fraternité, d'identité, de non-sens et d'amour se crashent les unes aux autres, avec, comme toujours chez Hal Hartley, ce sentiment physiquement palpable de spleen existentiel, de beauté charnelle et d'oppression des derniers individus sensibles par une Société qui, depuis longtemps, a cessé de l'être, sensible. Et pour ceux qui n'ont jamais vu un film de Hartley, il ne faut pas oublier de souligner l'aspect incroyablement drôle (et triste) de ses films. C'est encore le cas, ici. [Note : à la demande de Pierrot, collègue blogueur, je vais bientôt faire un article collégial avec les autres collaborateurs de Matière Focale, sur l'Erotisme au cinéma. Un blogueur, qui a répondu à cette même invitation de Pierrot, citait dans les films les plus érotiques ceux de Hal Hartley, et c'est très perspicace. Le charnel et la quête des amours absolues sont incroyablement palpables dans le cinéma de Hartley, qui est avant tout, non pas un cinéma intellectuel, mais complètement sensuel.]
 
NO SUCH THING est donc, à l'image de son auteur, complètement inclassable. Le sujet est stupéfiant et nous emporte avec force, et avec une impression de facilité et de simplicité assez fabuleuse. Le non-sens global du film est délicieux. Le sens général des événements, malgré sa limpidité apparente, ne nous est compréhensible que par rebonds, toujours avec un léger décalage, là aussi extrêmement sensuel. [Un peu, mais dans un tout autre style, à l'image d'un Blier qui n'attaque jamais frontalement son scénario, et dont les dialogues, par ricochet, sont d'une drôlerie et d'un non-sens fascinants. Blier, je pense, se rattache vraiment à cette famille anglo-saxonne d'humour et de fabrication ! Ici, avec des thématiques et un style différents, c'est la même chose.]
Et Dieu que c'est bon de s'apercevoir que Hartley, loin de nos yeux, mais jamais loin de notre cœur, a continué, non seulement à bosser, mais à faire des films absolument merveilleux ! Car quand on ouvre le capot, que c'est beau, les amis ! Malgré, sans doute, une certaine modestie dans les moyens, le film dans sa globalité donne une impression de luxe remarquable. La photo, signée Michael Spiller (qui photographie depuis longtemps les films de Hartley), est sublime, complexe, et à elle seule justifie l'achat du film. On est très loin des photos soignées mais univoques de certains films. [Par exemple, MILLION DOLLAR BABY était bien photographié, mais sur une ligne qui ne changeait pas d'un iota tout au long du film, ou presque. C'était soigné, souvent très beau, mais bien loin de l'inventivité permanente qu'on trouve ici !]  Rien que par son travail, Spiller rend NO SUCH THING pareil à un écrin, d'une magnificence à couper le souffle. [Même dans des scènes banales : je pense notamment à ce plan où le Monstre se fait tabasser dans une ruelle, j'y reviendrai.]
Le cadrage, bien sûr, n'a rien perdu non plus. Un superbe 1.66 au cordeau, jouant sans cesse avec les axes, construisant et déconstruisant l'échelle de plans continuellement, ce qui a pour effet de rendre le film, encore une fois, très sensuel  et complètement étrange. On notera une bobine absolument soufflante du point de vue du cadrage, lors de la partie "médiatique" du film. Brusquement, l'échelle de plans se réduit, ou plutôt s'anéantit, pour ne laisser passer que des plans rapprochés, toujours cadrés minutieusement par contre, mais qui rendent le film complètement oppressant. Et le retour aux plans larges quelques minutes plus tard (notamment dans le plan de la ruelle dont je parlais plus haut) révèle alors une violence scotchante. Bloquer le film sur une seule nuance de cadre (le plan rapproché, donc) pendant plusieurs minutes, et sans perdre de vue la construction globale de ce cadre et de son échelle dans le reste du film (autrement dit, en faisant que cette absence d'échelle provisoire soit totalement cohérente avec le reste du film), voilà quelque chose que je n'avais, si on peut dire, jamais vu. Et c'est fabuleux, bien sûr. [Cette utilisation du plan rapproché systématique sera d'ailleurs réutilisée dans la dernière séquence, où l'échelle se réduit progressivement, jusqu'à son blocage dans un champ / contrechamp frontal (le seul du film, quasiment) d'une beauté et d'une émotion déchirantes, notamment dans la photographie, que je ne peux vous dévoiler, car ce serait monstrueux de ne pas vous laisser cette surprise qui vous fera tomber de votre siège ! Ce procédé est d'ailleurs doublé d'une très belle et très originale utilisation du plan d'insert. La classe !]
 
Le montage continue d'explorer les pistes que Hartley explorait quand on voyait encore ses films. Son et image ne sont jamais univoques, et toujours en contrepoint, voire asynchrones. Mais la musique, notamment, tend à homogénéiser le tout, et à lui rendre un aspect ouvertement lyrique, avec peu. Le film a donc drôlement de rythme, à la fois syncopé et cohérent. C’est là encore absolument original, et ça sert incroyablement l'exploitation des réflexions et des sentiments dans le film. On est en face d'un objet à la fois épuré mais rythmé, intimiste mais ostensiblement lyrique, mythique et quotidien. Que des paradoxes, mais que de l'inventivité ! En un mot comme en mille, ça n'arrête pas, et encore, avec une classe discrète, pour ne pas dire timide. Hartley ne va vous noyer sous les effets de montage ou les effets spéciaux. Son film est un laboratoire d'expériences incessantes, mais sans en avoir l'air, ou plutôt avec un sentiment de proximité et de quotidienneté vraiment soufflant.
Il faut ajouter à cela une discrète mais précise direction artistique, absolument irréprochable, et un sens du repérage miraculeux ! Hartley place sa caméra là où il faut et pas ailleurs, et en plus, choisit des lieux sublimissimes, même s'ils sont banals. D'où l'incroyable force d'un petit plan de transition comme celui de la ruelle, avec lequel je ne cesse de vous bassiner (héhé), et qui synthétise à lui seul tout l'Art du bonhomme. Photo ahurissante, cadre superbe (caméra à l'épaule d'un lyrisme foudroyant, en en faisant le minimum !), décor magnifique, etc.
[L'utilisation de la musique, qui semble former une boucle et qui ne joue pas, contrairement aux BO habituelles sur la diversité des ambiances, est vraiment étonnante également, et pleine de fêlures : elle est toujours à deux doigts, bien qu'elle soit largement ostentatoire, de former un no man's land avec les sons d'ambiances. C'est très curieux...]
 
Côté acteurs, c'est du trois étoiles. Sarah Polley est magnifique une fois de plus. Le genre qui joue avec force, sans que ce soit ostentatoire, comme une lointaine cousine de Jennifer Jason Leigh (et dans un tout autre style, bien sûr !). Robert John Burke, dans le rôle du Monstre (habitué des films de Hartley : FLIRT, THE UNBELIEVABLE TRUTH, SIMPLE MEN...) qui se faisait appeler autrefois Robert Burke tout court, assure comme un chef, et le film lui doit beaucoup car il impose un jeu paradoxalement très maquillé mais complètement charnel et physique. Étonnant. Helen Mirren est une grande dame, et dieu que ça fait plaisir de la voir. Elle a un personnage caricatural, qu'elle sait quand même rendre légèrement ambigu, mais attention, sans l'humaniser, ce que n'importe qui aurait fait sous le prétexte de la nuance. Mirren a compris que ce qui rendait efficace cette professionnelle des médias, c'était justement sa rigueur et sa maîtrise extrême de la Technique. Bravo ! Malheureusement, Helen Mirren est assez rare sur les écrans. [Ceux qui veulent essayer peuvent aller voir ETRANGE SEDUCTION de Paul Schrader, qu'on trouve pour pas très cher et dans lequel elle forme un couple assez soufflant avec l'ami Christopher Walken. Belle idée de casting et beau film.] Les seconds rôles sont soignés et choisis avec une préciosité maniaque, quelle que soit la durée de leur apparition à l'écran.
 
Quelques séquences du film sont à couper le souffle. Notamment la scène de l'opération, où Polley subit une opération chirurgicale inédite (sublimissime idée que je n'ai vue nulle part ailleurs... Je ne vous dis rien pour ne pas gâcher la surprise !). On peut noter également la fin, bien sûr, et également l'introduction magnifique, où les effets spéciaux (tous tournés en plateau !) sont d'une inventivité qui, là aussi, vous fera tomber de votre siège. Pas un effet numérique, mais une efficacité hallucinante, du cadrage et du montage. On peut faire un film luxueux avec trois francs six sous !
 
Bon, évidemment, le film fut présenté à Cannes en 2001, mais on l'a bien tenu loin de la compétition officielle, où il n'était même pas sélectionné. Personne ne l'a défendu, personne ne l'a distribué, et personne ne l'a édité en DVD. Dire que dans les années 90, Hartley était le chouchou de la critique et des amateurs d'art et essai ! Encore une fois, ça serait scandaleux si ce n'était pas aussi triste ! [Sans compter qu'il tourne un film tous les deux ans !] Chers amis spectateurs, il y a de l'or caché dans la forêt du Cinéma, et les professionnels de la profession, une fois plus, font tout ce qu'ils peuvent pour nous en priver. Dans les critiques récentes sur ce site, que j'évoquais en début d'article, on nous reprochait également d'être un peu poujado sur les bords en critiquant systématiquement les Professionnels. Mais quand on voit le scandale que représente la non-sortie de ce film, vous avouerez qu'il y a de quoi ! Allez faire un tour dans ce NO SUCH THING et, une fois émus, une fois après avoir goûté à ce nectar, vous serez absolument d'accord pour me rejoindre sur ce point. C'est sur les faits précis qu'on analyse la pertinence d'un propos. Et ce film, plus qu'un long discours, en est une preuve matérielle indiscutable !
 
Evidemment, cerise sur le gâteau de la distribution et de la production cinématographique européenne, NO SUCH THING avait tout pour être un film populaire !
 
Amicalement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Décidément, au vu des derniers films analysés sur le site (Ferrara, Hartley, Blier, Cronenberg), on s'aperçoit vraiment que Allen, Jarmusch ou Kerrigan n'ont pas fait leur travail !
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !
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Mercredi 2 novembre 2005 3 02 /11 /2005 00:00

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