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[Photo : "I've seen the Future and , boy, it's rough..." par Dr Devo]

 

 

Chers Focaliens,
 
Tiens, je double la mise et je dis re-banco, je remets tout ce que j'ai sur le tapis et je rejoue. Je mise encore sur le documentaire, ce qui n'est pas dans mes habitudes, vous le savez, et en plus comme il y a quelques jours, on va reparler de musique !
Jeff Feuerzeig (oh mon Dieu ! Ce nom est un cauchemar pour le critique mal réveillé !), qui apparemment se spécialise dans le doc musical (il a réalisé un truc sur le groupe Half Japaneese, qu'on croise aussi ici et que je ne connais pas, ni le groupe ni le film, je veux dire), nous propose ici de suivre les pas de l'étrange Daniel Johnston que, lui, je connais, et je m'en vais vous dire pourquoi. J'ai toujours aimé écouter des musiques un peu bizarres, mais surtout dans le sens d'improbable ou d'incongru, en parallèle des autres choses que j'écoute. Et comme souvent, j'ai découvert totalement par hasard Daniel Johnston, il y a quatre ou cinq ans, juste avant qu'il ne devienne célèbre, ou plutôt "culte", en Europe. Juste un quart de millisecondes avant, ce qui est généralement le cas, j'ai une espèce de talent pour ça, arriver dans les contrées vierges trois millisecondes avant le débarquement des cars de touristes ! Là, c'était au détour d'une célèbre compilation de musique américaine improbable. J'ai tout écouté et ai accroché à divers morceaux, surtout le formidable Langley School Project et sa fabuleuse reprise du MAJOR TOM de Bowie (quasiment mieux que l'original !), ou encore, c'est là que j'ai enfin retrouvé la piste de la très improbable Mrs Miller, grosse dame noir au jeu de piano et à la voix très approximatifs et qui tire tous les tubes des années 60 dans toutes les directions les plus inavouables. J'étais tellement heureux d'écouter de nouveau Mrs Miller que j'avais découverte par hasard sur une radio étudiante en 1996, alors qu'était à mes côtés Overfab! Je me souviens très bien de ce dimanche après-midi où nous nous sommes regardés, médusés, hilares et sans doute émus devant le rouleau compresseur de la brave dame ! Bref. Très vite je n'écoute dans la compilation que ces deux chansons.
Ce n'est que plus tard, en préparant un court-métrage, que je réécoute tout en entier et là, par contre, le seul morceau qui m'ait sauté aux yeux fut le WALKING THE COW de Daniel Johnston, un truc visiblement auto-produit, enregistré, sans doute en direct et à l'arrache, et dont j'aurais bien eu du mal à identifier la source. Là aussi, on était en pleine musique improbable, dans une sorte d'innommable souffrance, absolument dévastatrice pour mon petit cœur d'artichaut. Comme souvent dans ce cas-là, j’ai bien pris le soin de ne pas me renseigner sur le bonhomme, ce qui est sans doute le mieux à faire, le temps de digérer la chose. Ce n'est qu'après que je découvris qui était ce gars étrange, et depuis, THE DEVIL AND DANIEL JOHNSTON est venu nous raconter le personnage.
 
Johnston est né dans une famille sans vraiment de problèmes, où il vit avec ses parents et ses deux sœurs. Une personnalité un peu décalée, certes, mais dont rien ne préfigure son étrange destin. Très vite, il est attiré par tous les moyens d'expression quels qu'ils soient, du dessin (sur cahier à spirales) à l'enregistrement d'interminables cassettes sur un petit magnétophone bas de gamme. Le reste est fourni par les parents, à savoir un vieux piano et une caméra super 8. Tout se passe pour le mieux, jusqu'à ses débuts à la fac. Très actif, Daniel participe à tout ce qui est artistique, du marching-band de l'école à la collaboration aux projets graphiques d'un de ses camarades qui deviendra un fidèle ami. Ce dernier dit bien que Johnston est un autodidacte complet, qu'il n'apprend rien mais développe et perfectionne sa capacité à dessiner de manière étrange des choses souvent au feutre ou au stylo bille, inspiré de l'univers des comics ou enfantins qu'il détourne, absorbe et rejette sur le papier comme un reflet étrange de sa propre existence. Les choses se gâtent vite. Les parents Johnston sont vite avertis par la fac que leur fils ne suit pas les cours ou presque, qu'il divague quelque peu. Daniel Johnston semble complètement incompatible pour une vie autonome et solitaire. Bien que jeune adulte, il semble errer plus que vivre quand il est tout seul. Est-ce une forme de dépression ? Ou est-ce un petit grain de folie ? En tout cas, il ne peut rester seul et s'assumer normalement comme un garçon de son âge. Ses parents le ramènent chez lui, et Johnston continue là de faire ce qu'il fait de mieux, c'est-à-dire enregistrer des chansons bizarres sur une sorte de petit home studio rudimentaire fait d'un magnétophone relié à un micro, du piano familial, et de petits magnétophones monos pourris pour faire les dubs ! Il décroche un job à MacDonald où bien vite on s'aperçoit qu'il ne peut pas faire grand chose. On le met donc responsable du nettoyage des tables, le poste le plus simple. Johnston devient alors cette espèce de grand inadapté bizarre. Il produit des albums dans sa chambre qu'il enregistre sur cassettes, cassettes dont il assure le design par ses propres dessins, et qu'il ré-enregistre sans fin à chaque fois qu'il veut donner une "copie" à ses amis ou aux gens qui veulent simplement bien l'écouter, ce qui représente un travail de titan. Il acquiert une petite réputation bizarre, régulièrement des gens passent au MacDo voir l'auteur de ces chansons décalées jusqu'à ce que l'animateur d'une émission de musique locale le rencontre, et stupéfait, assiste au spectacle de Daniel Johnston lui donnant son premier album auto-produit. C'est le choc ! Certains de ses amis sont déjà sur le cul, mais pour cet animateur, au delà de l'aspect un peu foufou et dingo de son auteur, ces chansons sont quelque chose d'inclassable et de fascinant, sorte de folk déglingué qui ne ressemble à rien. L'audience de Johnston s'étend un peu plus dans la région grâce à cette émission de radio. Mais parallèlement, l'inadaptation de Daniel Johnston gagne du terrain. Le type est visiblement rongé par un trouble existentiel, et sans doute maladif, plus profond. A travers le documentaire, on suit le parcours chaotique de Daniel à mesure que ces troubles l’embrument de plus en plus. La maladie (autisme ? trouble bipolaire ?) s'étend, et la petite renommée de Johnston aussi. Il participera à un festival à Austin, pas loin de chez lui, où il médusera son public, et se fera remarquer, un peu plus tard, dans une émission sur MTV où un animateur sillonne les USA pour montrer les groupes locaux. Quand Johnston passe, c'est un premier choc, et une première audience nationale. On finira par parler de lui de plus en plus. Les Sonic Youth, premier grand soutien de Johnston, essaieront de le faire travailler, notamment, en le faisant venir à New York. Et en 1992, c'est l'explosion, un peu par hasard. Kurt Cobain, leader de Nirvana, porte un t-shirt à l'effigie d'un des premiers albums de Johnston lors d'une remise de prix sur MTV. Voilà qui intrigue le monde et le grand public. Et pendant un an, dans la presse ou dans les émissions, Cobain continuera de porter le même t-shirt qui va intriguer les fans et la profession, et qui va propulser Johnston, le sortir de l'anonymat. Et cette année-là, Johnston est interné dans un établissement psychiatrique, bien loin du buzz qu'il est en train de déchaîner dans les médias. Car pendant tout ce temps, il s'est enfoncé encore plus dans sa maladie et dans les brumes de son cerveau qui le rendent imprévisible, voire violent...
 
En regardant THE DEVIL..., si vous ne connaissez pas Johnston, vous allez effectivement tomber des nues, et pénétrer dans un univers très étrange. La personnalité de Johnston est proprement insaisissable. Bien que le réalisateur interviewe longuement sa famille et ses proches qui expliquent avec patience comment ils ont découvert sa musique (ça fait quand même un choc au début !), et surtout les parents de Johnston, dans la maison familiale, là où il vit encore de nos jours. S'il est présent ça et là dans ces images prises de nos jours, Johnston parait paradoxalement assez loin de nous. Je m'explique. Tous les protagonistes de l'histoire témoignent, bien sûr. On voit quand même Johnston en concert ou backstage, de nos jours. Dans la maison familiale, on le voit passer dans le salon ou regarder un film super 8. On le voit chanter en direct une seule fois spécialement pour le documentaire, dans sa chambre. Mais malgré cela, il ne dira rien ou presque au réalisateur, et semble toujours un peu lointain. Physiquement, Johnston (pourtant énorme maintenant, il doit bien faire 120 kilos ou quelque chose comme ça) est une sorte de présence fantomatique, une présence/absence, un coup je suis là, un coup non. On parle de lui sans jamais s'arrêter, on essaie de démêler ce qui se passe dans sa vie (qui outre sa maladie n'a pas grand chose d'extraordinaire ou plutôt se situe à la frontière du banal et de l'extraordinaire), mais alors même que l'intéressé n'est que quelques mètres plus loin, on ne le voit quasiment pas ! C'est la première qualité de ce documentaire ! On sent que le processus s'est fait sans doute assez naturellement, mais n'empêche, ça fonctionne : Daniel est là, mais loin, si loin et si proche, et la connaissance qu'on peut avoir de lui, même physiquement, semble un peu floue, un peu lointaine, et décalée, assez décalée pour qu'on ne comprenne pas totalement ce qu'on est en train de nous raconter ! C’est une grande qualité du film, je le disais. Là où dans n'importe quel documentaire, surtout sur la musique, on est censé se rapprocher de l'artiste, ici, on s'éloigne au fur et à mesure, ou plutôt on tourne autour, alors qu'il est là, juste sous notre nez. Le système fonctionne à 100%, et rend le film, malgré certains aspects formels assez classiques (dont les satanées interviews qui, ici, curieusement, passent assez bien !) bizarrement sensuel ! Ça a de la texture et de la matière. Evidemment, le système "fantomatique" nous renvoie cruellement et même avec violence la maladie de Daniel dans la figure (chose que le documentariste sait aussi désamorcer par un certain humour à froid ! J'y reviens !). Mais cette présence spectrale qu'incarne Daniel est renforcée par un autre aspect du film, très important et dont je ne vous parlais pas volontairement. En faisant ce documentaire, Feuerzeig dispose d'une chance inouïe, quelque chose qui va l'aider à faire un portrait incarné (même s'il est spectral et étrange, comme je le disais) : Johnston n'a jamais arrêté d'enregistrer des trucs. Sa passion pour les musicassettes qui lui servent autant de bandes masters pour sa musique que de journal intime sont déjà une source extraordinaire. Et là où le film devient stupéfiant, c'est à cause de la quantité astronomique de films super-8, quelquefois sonores, puis vidéo (Mmmmmmm ! Du Hi-8 en plus, le plus beau de tous les formats vidéo !). Ces films, souvent couplés au contenu des musicassettes, tordent le documentaire et le mènent dans une dimension supplémentaire étonnante. Si le Daniel Johnston contemporain hante le film, nous sommes abreuvés d'images plus ou moins vieilles de lui, de photos aussi, qui tracent un portrait mouvant du garçon. En même temps que ces images, plutôt anciennes mais pas seulement, prennent de la place dans le film et cristallisent le personnage dans sa jeunesse d’adolescent et de jeune adulte, point de départ de ses problèmes mentaux, on assiste aussi, paradoxalement, au changement et au vieillissement de cet étrange héros, on assiste médusé au travail du temps, ce qui est aussi un facteur de sensualité du film, quelque chose qui le rend étonnamment incarné et qui décuple largement son impact, et le fait dépasser ainsi le cadre d'un documentaire classique. La quantité énorme de ces documents d'époque permet de découvrir le personnage, mais aussi dessiner son énigmatique silhouette, et voilà qui nous plonge, à distance bien sûr, dans une espèce de brume mentale, brume qui nous fait ressentir avec force l'étrange mal qui ronge Johnston. C'est à mon sens la grande force du film, le fait que la chose soit complètement immergente en quelque sorte, et qu'on garde une espèce d'intimité mais aussi de distance avec le personnage qui du coup, reste impénétrable et dont la détresse touche logiquement au plus profond.
 
Un mot sur la "mise en scène". [Quoi ? On n’a pas le droit d'employer ce mot pour parler d'un documentaire ? Ah pardon, je ne savais pas !] Feuerzeig soigne beaucoup sa copie. Le cadrage des interviews est plutôt soigné, voire même très correct, et la photographie et l'étalonnage (dans la copie que j'ai vue, c'est-à-dire en DVD) est très loin de l'indigence habituelle du genre. Le travail sur les images retouchées (dont certaines pour avoir un "rendu" super-8) passe curieusement très bien. Les interviews sont toujours intéressantes, bien que certaines soient plus convenues, ce qui d'ailleurs permet d'aérer assez stratégiquement l'ensemble du documentaire. Le reste est tellement intéressant que même ce passage obligé passe très bien, c'est un bon point. Le montage des archives est souvent pertinent, et le seul split-screen du film (lorsque Johnston regarde les vieux rushes super-8 où on voit son amour de lycée) est hallucinant, car il montre à la fois la puissance de cette fille dans l'univers de Johnston et ancre notre héros dans une sorte de no man's land intense (des deux côtés du split-screen !) entre fossilisation du passé, et éternel présent. C’est un plan presque violent que Feuerzeig place assez tôt dans le film, avec un sens certain de l'intelligence stratégique. Bien vu. Sinon, certains passages sont "en reconstitution" mais selon un modus operandi assez rigolo, car il s'agit de faire des petites séquences naïves presque en caméra subjective. Le reste du documentaire est tellement mature que cette naïveté voulue, un peu fabriquée, marche d'une étrange manière et donne paradoxalement beaucoup de force aux témoignages qui accompagnent ces moments qui racontent souvent des périodes de grand désespoir, de violence et de tristesse insondable de la vie de Johnston. Le système permet de se rendre compte, mais toujours à distance, de la difficulté quotidienne de sa vie. Et puis toutes ces petites séquences se heurtent à une autre séquence, qui utilise le même dispositif (caméra subjective) sauf qu'il s'agit là d'un document réel et non-mis en scène, d'époque donc, auquel les séquences de "reconstitution" de Feuerzeig s'opposent et s'enrichissent, créant là un étrange point de vue, très riche et beau. Il s'agit de la séquence où les Sonic Youth essayent de retrouver un Johnston errant dans les rues de New York, très inquiets visiblement. Un des membres du groupe (qui n'apparaît pas à l'écran dans la séquence mais dont on entend les voix) filme les rues à travers la vitre d'une voiture, et au fur et à mesure l'image devient de moins en moins précise, jusqu'à se terminer par le moment où ils retrouvent effectivement Johnston errant sur un parking. A ce moment précis, le plan est quasiment noir, on ne voit rien sinon quelques vagues lumières. C'est le deuxième trou noir bouleversant du film (avec la séquence en split-screen). Je note aussi un beau moment dans le dernier hôpital psychiatrique où Feuerzeig cadre un distributeur de boisson ! Je vous laisse découvrir ça. [Ce passage était pour moi d'autant plus délicieux que je ne savais absolument pas ce qu'était le Mountain Dew !] Le reste, c'est l'histoire que le fait ! Il y a plein de chose bouleversantes (l'hallucinant accident d'avion) comme des choses assez anodines mais touchantes. Là aussi, je vous laisse le plaisir de la découverte.
En filigrane, on voit très bien également comment Johnston est vu par ses fans. Les archives parlent aussi d'elles-mêmes, très souvent. Daniel méduse les gens et une bonne part du public se rend à ses performances un peu comme on va au zoo, souvent incrédules, voire rigolards. [Ce que le doc n'élude pas, ce que je trouve assez honnête !] Quoi qu'il en soit, on voit bien que Johnston traîne un public fervent de fidèles, malgré la rudesse de sa musique. Car il reste aussi la musique, assez dure à décrire. Souvent brute de décoffrage, utilisant un système d'enregistrement low-fi dans les premiers temps, on pourrait la ranger du côté du folk. Johnston est extrêmement prolifique et dans le tas, je trouve que pas mal de ses chansons ne présentent que peu d'intérêt (à mes yeux !!!!!) et sont assez brinquebalantes. Pour la moitié d'entre elles, c'est vraiment étonnant ! On peut même être sur le cul ! Là c'est souvent passionnant, voire même à l'occasion totalement sublime. J’ai une préférence pour les vieilles chansons mais pas seulement, les chansons les plus tradis (les plus proches du folklore américain ancien), et celles qui ont les paroles les moins événementielles, voire les plus abstraites (WALKING THE COW encore une fois, qui est une splendeur galactique) même si, là aussi, ce n'est pas une règle absolue. Certains textes anecdotiques (au sens propre) sont vraiment beaux et offrent des ellipses ou des débrayages complètement incongrus mais superbes. Les chansons qui ont des variations rythmiques plus marquées sont souvent très belles. Quand on écoute les morceaux plus produits, on s'aperçoit qu'il ne faut pas pousser très loin cette production pour donner un habillage différent mais souvent magnifique aux chansons de Johnston. C’est quelque chose qu'il faudra que j'explore d'ailleurs. [Et encore, je dis ça, alors que ma préférence naturelle va aux chansons enregistrées sur le mode low-fi !] Comme pour n'importe quel artiste, Johnston donne dans le boire et le manger, mais quand ça frappe, ça frappe très juste, et sans chercher beaucoup vous pouvez trouver une bonne dizaine de chansons absolument sidérantes de beauté, et touchantes bien au delà du personnage, c'est-à-dire musicalement, ce qui est l'essentiel.
Le documentaire pourrait peut-être être plus un chouïa plus concis dans son extrême dernière partie, mais Feuerzeig a fait un travail soigné, souvent bouleversant mais de la bonne manière. Si on peut être légitimement ému par le personnage et son entourage qui ont vécu des épreuves assez dures, la personnalité de Johnston évite qu'on sombre dans le pathos le plus suintant. Le gars et sa maladie ne sont jamais aimables, et limitent bien le fameux syndrome Elephant Man ("c'est un humain comme nous finalement") et la condescendance qui va avec. Le documentaire, s'il peu légitimement passionner, n'est pas un parcours sympa et émouvant au pays du Joyeux Handicap, mais aussi un parcours difficile, voire douloureux. Si Feuerzeig a su aussi mettre en évidence le désarroi quelquefois amusé des proches de Johnston, souvent avec une petit pointe d'humour d'ailleurs, le personnage lui-même est suffisamment brut de décoffrage et son parcours inamical pour créer éventuellement des affinités fraternels sans jamais laisser la porte ouverte à l'apitoiement sordide, humide et convenu des spectateurs en mal de compassion. Si c'est pour verser une larme d'empathie sur le "petit génie débile" (qu'il n'est pas !) mais tellement attachant que vous regardez le documentaire, vous allez être très déçus et sans doute mal accueillis. Car la force de THE DEVIL AND DANIEL JOHNSTON est justement de garder son "héros" à distance, de réaliser la difficulté de l'approche et de nous confronter à l'énigme finalement. La brume dans le cerveau de Johnston fait écho à celle qui est la nôtre à mesure qu'on essaie de l'approcher. On ne verra le bonhomme que d'assez loin, mais il sera là pour nous hanter d'une manière rugueuse. Ses chansons étranges étant sûrement une passerelle improbable entre notre rive et la sienne. Il serait quand même judicieux à l'heure où les documentaires sont si facilement distribués en salles (malgré leur qualité souvent exécrable esthétiquement, formellement ou dans le fond, rappelez-vous de JESUS CAMP ou de l'ignoble UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE) que ce film bizarre, sans prêchi-prêcha, plutôt franc du collier, et pas laid en plus, trouve le chemin du public français. [D'autant plus qu’avec un bon étalonnage comme celui-là, voilà qui serait fort beau à regarder en 35mm !]
 
Scrupuleusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Vendredi 24 août 2007

recommander publié dans : Pellicula Invisablae

[Photo : "Final Infinite Total Complete Wars" par Dr Devo,

d'après une photo du groupe Sigue Sigue Sputnik]

 

Chers Focaliens,

 


Non, non, non, ce n'était pas la semaine de la fesse sur Matière Focale, et ce malgré les deux articles sur DESTRICTED (
ici, et ici). Passons maintenant à quelque chose de complètement différent, et allons jeter un œil dans une rubrique que nous n'avons pas alimentée depuis longtemps sur ce site, la rubrique Pellicula Invisiblae, consacrée aux films inédits en France, ceux qu'il faut aller chercher dans l'arrière-boutique du magasin si on veut avoir une chance de les voir !

 


Rendons à César ce qu'on lui doit : c'est grâce à Bertrand du site
Multi Paucis que j'ai vu le film, dont je connaissais le projet. Effectivement, il y a un an ou deux, je tombais sur IMDB sur la fiche de ce film en préparation et qui devait échoir à un grand réalisateur dont j'ai depuis largement oublié le nom. La brioche du film était complètement emballante, pour une fois. Le projet a dû rencontrer des problèmes, et voilà que la chose tombe dans les mains du réalisateur Mike Judge, ici également co-scénariste avec, excusez du peu, Ethan Coen (de son vivant !). Alors, accrochez les ceintures et mettez votre casque, car ça décoiffe sévère !

 


2005, aux USA. L’armée américaine, qui n'est jamais à cours d'idées plus ou moins utiles, lance une expérience scientifique top secrète, pour une raison totalement inconnue : ils veulent essayer de congeler des êtres humains ! Mouais ! Toujours est-il que les prototypes de caissons d'hibernation sont au point, reste à choisir des cobayes.

 

Luke Wilson, un gars absolument normal, dénué de la moindre ambition, a toujours travaillé dans l'armée. Il est documentaliste dans les archives d'un obscur sous-service de l'armée, service d'archives qui n'est jamais consulté par qui que ce soit. Toute la journée ou presque, Luke Wilson attend donc un éventuel "client" qui n'arrive qu'une fois tous les 4 ans, en regardant la télé ! C'est un placard. On lui propose, un peu de force, d'être le cobaye de l'expérience sur l'hibernation. L’armée l'a choisi car Wilson est le militaire statistiquement le plus moyen qui soit : QI moyen, pression artérielle moyenne, poids moyen, taille moyenne, capacité respiratoire moyenne, etc. Physiquement et mentalement, Wilson est moyen, c'est-à-dire sans intérêt, pas très futé, sans rien d'extraordinaire et sans intérêt. De plus, comme il est célibataire et sans attache familiale, voilà qui fait de lui le candidat idéal si l'expérience dérapait : ça serait plus facile de cacher le cadavre sous le tapis. L'armée choisit également une femme moyenne. Ne pouvant trouver la femme moyenne en son sein, elle se tourne vers la société civile et finit par engager contre quelques malheureux dollars une prostituée, complètement à côté de la plaque, et un peu bébête. On endort donc nos deux cobayes et on range les deux caissons d'hibernation dans un endroit top secret, pour un an. Evidemment, l'expérience foire ! Suite à un quiproquo très drôle et que je garde secret, Wilson et sa compagne d'expérience ne sont pas décongelés un après mais 500 ans après, et encore, par accident. USA, 2505 donc ! La situation n'est pas brillante. Les villes ressemblent à des dépotoirs, l'écologie et l'agriculture sont ruinées. [La décharge d'ordures des USA est devenue un territoire immense et les déchets ménagers et autres forment un véritable état à lui tout seul avec ses canyons, ses vallées, ses montagnes entièrement faites d'ordures, et un jour bien sûr, on rajoute un peu de déchet, juste une benne, mais tout s'effondre, et toute la géographie change, et c'est un tsunami d'ordures qui envahit les villes américaines !] Bref, les USA dans 500 ans, c'est la catastrophe : pouvoir autoritaire et stupide, niveau de vie déplorable et encore plus grave, la population est devenue bête ! Oui, bête ! Le QI de l'américain moyen a été divisé par deux ou trois ! On sait à peine lire, et à peine écrire. La société n'est plus qu'une société de labeur et de divertissements, toujours débiles ! Luke Wilson, individu particulièrement peu brillant, même si c'est un bon garçon, un gars qui n'a jamais brillé par son intelligence ou par son sens pratique, se retrouve alors dans une société fabuleusement bête où il est, et ce très largement, le plus intelligent être humain sur Terre. Vu le contexte, c'est le nouvel Einstein ! Les ennuis ne font que commencer pour Wilson, qui très vite va se faire agresser par cette société sans foi ni QI ! Après s'être fait arrêter par la police puis condamner (je vous laisse voir pourquoi), Wilson est emprisonné. A l'entrée de la prison, on lui fait faire des tests d'intelligence, et les résultats sont formels : il n'y a pas eu d'être humain aussi intelligent que lui depuis la création des dits tests ! Wilson décide, à sa sortie de pénitencier, de se mettre en quête d'une éventuelle machine à remonter le temps (car si la société s'est bêtifiée, par contre, le progrès technique continue), seul moyen de quitter ce cauchemar qu'est devenue l'Amérique du futur !

 


IDIOCRACY est vraiment un drôle de projet comme les USA se le permettent de temps en temps. On imagine très bien un Joe Dante tomber amoureux instantanément d’un tel film qui se base, comme le fait souvent le réalisateur américain, sur une ou deux idées seulement, mais extrêmement loufoques, et qu’il pousse jusqu’au bout, jusqu’à les épuiser et en retirer tout le jus possible. Ici il y en a deux : l’hibernation et la baisse progressive à travers les âges du QI moyen de la population occidentale. [Cette baisse du QI moyen est d’ailleurs expliquée de manière complètement soufflante et drôlissime dans la longue introduction du film. Et, sans vous dire de quoi il en retourne, il s’agit d’une histoire de… fracture sociale ! C’est parce que les classes favorisées se sont déconnectées de la réalité que l’intelligence a fui le monde ! Je vous laisse découvrir ça, car c’est absolument délicieux !]

 

On comprend aussi, en voyant le film, pourquoi les distributeurs français l’ont sorti en essayant de ne faire absolument aucune publicité pour le film ! C’est une sortie technique ! Car en réalité, je viens de l’apprendre en rédigeant cet article, ce film est sorti en France il y a deux semaines (le 25 avril !), dans l’anonymat le plus total, et dans un nombre de salles sans doute inférieur à trois (pour toute la France). Là aussi, on constate que ma fameuse théorie sur le QI des distributeurs est rigoureusement exacte ! Au-delà de ça, l’affaire de la vraie fausse distribution d’IDIOCRACY est nettement intelligible pour le focalien moyen. Déjà, les distributeurs français sont très gênés pour vendre tout projet qui sort un peu de la norme et fait preuve d’un peu de loufoquerie et d’originalité dans le sujet. DONNIE DARKO par exemple fut sorti avec un nombre dérisoire de copies alors que le film avait marché partout. Et il a fallu quatre réalisations de Wes Anderson pour que ses films soient enfin distribués comme de grands films populaires (et donc rentables), malgré l’affolant casting saturé de stars qu'emploie dans chacun de ses longs métrages le réalisateur américain. Alors sortir IDIOCRACY, pour le distributeur français moyen, ça devait être un casse-tête insoluble, malgré, là aussi, le fait que le film puisse être potentiellement très populaire ! Passons…

 


Mike Judge, en tout cas, n’a pas boudé son plaisir. Le créateur de BEAVIS ET BUTTHEAD s’est adjoint ici les services d’Ethan Cohen, avec qui il a co-écrit le scénario. Et côté scénario, justement,  ça assure ! Après l’idée de principe, totalement brillante comme je le disais, les deux compères ont pris les bonnes options en délimitant sévèrement l’ampleur du terrain de jeu, et permettant ainsi de faire un film avec les moyens relativement modestes dont ils disposaient, et d’une, et d’appliquer totalement la méthode Dante. Au lieu de faire prendre au récit des allures cosmiques et des développements alambiqués et sans fin, Judge et Coen ne verront l’histoire que sous un seul angle et un seul point de vue. Et c’est la narration (pas l’histoire donc) qui fera office de trouble-fête, de metteur en relief. Bien joué ! C’est un peu, si vous voulez, le contraire d’un SPIDERMAN 3, chargé jusqu’à la gueule d’intrigues, sous-intrigues et développements parallèles et qui se retrouvent à tout survoler, à ne rien approfondir, à ne rien rendre vivant, et Raimi se retrouve au final devant une succession de vignettes toutes plus attendues les unes que les autres, toutes simplettes comme un épisode de DORA L’EXPLORATRICE. Et évidemment, on retrouve là le défaut de la plupart des films qui confondent la narration, et l’histoire. Et je parle pas de mise en scène en plus, par décence…

 


Ben si, parlons en de mise en scène, mais revenons à IDIOCRACY. Bon, les moyens étant ce qu’ils sont, les effets numériques se font discrets et Judge privilégie une peinture assez laide (en termes de couleurs et de matière des décors et objets notamment) du monde de l’an 2500, qui ressemble peu ou prou à un vaste supermarché crado et dévasté. Pour ce faire, on utilise beaucoup le matte-painting, on se débrouille avec le décor en insistant sur un ou deux objets technologiques, le reste étant assuré par l’emploi d’assez nombreux figurants tous castés à la même enseigne : la bêtise et la plouquerie. Là aussi, c’est bien joué : on se retrouve dans un film où semblent avoir été concentrés dans le même espace tous les figurants refusés dans les films hollywoodiens normaux ! Des gros, des moches, des abrutis et des gens comme vous et moi. SPIDERMAN 3, au hasard, fait le contraire. Il met la patate sur des décors de ville supposés somptueux. Il place des figurants qui ont tous l’air de sortir de Beverly Hills (la scène de tango dans le club de jazz, où chaque figurante sort d’un épisode de ALERTE A MALIBU et où aucune femme n’est en dessous du 90c !). Et question figurants, c’est la catastrophe, car ils sont utilisés, et encore, sont-ce des vrais ou des avatars numérisés, en plan d’ensemble. Quand on rejoint le sol (quant McGuire arrive au restaurant par exemple) les plans sont trop serrés pour qu’on voie quoi que ce soit. Au final, le film est plastiquement totalement désincarné et on a l’impression de se balader dans une ville de jeu vidéo où se baladent quelques maigres "personnages non-joueurs" comme diraient les rôlistes. Ici, c’est le contraire. Au lieu de concentrer les efforts techniques et la direction artistique vers le plan d’ensemble, IDIOCRACY met l’accent sur le "décor au sol", sur le théâtre des opérations des personnages. Le film paraît du coup assez luxueux, et la mise en scène est bien plus facile : car quand on porte l’effort sur le plancher des vaches, sur les décors et les figurants autour des personnages, ben on peut se permettre, puisque le décor est soigné et qu’il existe en dur, de spatialiser l’action ou le dialogue ! C’est tout bête. Les figurants, tous très très bien choisis (c’est un des délices du film, ce soin aux figurants et aux seconds rôles même les plus courts), marquent donc un étrange territoire du cinéma contemporain. Cet Amérique de ploucs comme vous et moi (j'insiste), rappelle, de manière encore plus extrême en quelque sorte, cette espèce de volonté utopiste forcenée des frères Farrelly de réintroduire les physiques ostracisés dans le champ de l’image ! Le sujet d’IDIOCRACY étant la masse et sa bêtise ou encore l’écrasement de l’individu par la Société, on comprend bien que ce soin dans le casting et cette volonté de faire rentrer de force dans le cinéma ceux qui n’y ont pas accès professionnellement est le choix juste, et même assez beau, du film.

 


Ceci dit, pour le reste, ce n’est pas non plus du Peter Greenaway ! La mise en scène est soignée, mais basique. Le montage est plutôt nerveux (on se sent assez écrasé par la masse de choses qui se passent pendant une grosse quarantaine de minutes) mais simple, sans trouvaille. Le cadre est correct. C’est donc une réalisation correcte et soignée, mais sans exploit. Ceci dit, le contexte est bien mis en valeur et les personnages sont très soutenus. On pourrait regretter par exemple de ne pas avoir quelque chose à la Jay Roach, qui réalisait un peu dans le premier AUSTIN POWERS sur le même mode idiot et incisif que IDIOCRACY (les deux films sont presque jumeaux) ce qu’on aimerait voir ici : plus de sens visuel, et plus de scènes jouant directement sur la mise en scène. Mais bon arrêtons de faire notre mijaurée et saluons quand même l’immense plaisir qu’est ce film.

 


IDIOCRACY scotche son monde presque tout le temps. La société occidentale de demain est devenue un cauchemar logique où enfin, le court-terme a pulvérisé le moyen et le long. Il en résulte que la ville moderne de 2500 ressemble à une espèce de quartier populaire désaffecté mais high-tech (paradoxe). Les rues sont des espèces de zones de semi-friche. Le niveau intellectuel de la population est catastrophique. Le langage, élément très drôle, le moteur du film, s’est appauvri dans une espèce de slang où l’onomatopée a autant d’importance que les trois mots qu’on réutilise à tout bout de champs (ce qu’on observe en France d’ailleurs depuis quelques mois… Après avoir vu le film, faites un tour dans la rue et vous verrez de manière accrue comment la communication non-verbale ou volontairement simplifiée du point de vue verbal a fait un grand bond en avant, par rapport à il y a deux ans par exemple. Lors du soir de l’élection, et n'y voyez absolument aucun message politique, des petits jeunes, près de chez moi, au lieu de bramer un slogan du genre : « Sarkolène, salaud, le Peuple te surveille et aura ta peau, je te sodomise », ont crié la chose suivante : « Sarkozy… Euh Euh (rires, accompagnés du rire entendu des gens qui entouraient le petit jeune en question ; connivence non-verbale) Sarko ! t’es qu’un… Hahaha ! Euh.. Sodomisé ! »). Luke Wilson se trimballe dans le film avec un accent et une expression tout à fait moyens du XXIème siècle, et du coup, perd énormément de temps et prend des risques qui pourraient s’avérer mortels car, 1) personne ne le comprend, et 2) son langage paraît tellement ampoulé qu’on le prend pour un, et je cite, «pédé ». Judge joue à fond cette carte, avec beaucoup de drôlerie. Si la population ne comprend pas les idées parfois simples de Wilson, c’est que leur langage est bloqué, que le mot a presque disparu et que toute espèce de nuance ou de discours incluant des conséquences dans le temps est tout bonnement impossible à comprendre. Bien vu.

 


Pour le reste, c’est un cauchemar à la Guy Debord ! La société est toute entière vouée au spectacle de masse. Le président des USA (formidable personnage, sans doute le meilleur président US de l’histoire du cinéma, joué par Terry Crews, un acteur tout bonnement phénoménal) est une sorte de grand black bodybuildé, accroc aux haltères, et il se déplace avec le peuple dans les stades où l’on propose des matchs de gladiateurs à 1000 contre 1 ! C’est le mythe de la démocratie proche du peuple, et même pire, égale au peuple, "enfin" réalisé ! Tout le monde est dans la même culture, tout le monde se distrait de la même manière, au même moment. L’économie du pays repose sur une seule société, complètement dépassée par les événements, et qui produit des produits de dernière nécessité sans aucune espèce de discernement. Ainsi, le pays est encore capable de produire du Fanta et des barres chocolatées, donc il ne fait que ça ! La communauté scientifique, plutôt que de régler des problèmes de récoltes, a beaucoup fait avancer la recherche sur la calvitie qui, je vous rassure, a presque disparue ! En fait, l’occident ressemble à ce que prédisait totalement, et avec un sens de l’anticipation soufflant, le groupe de rock synthétique SIGUE SIGUE SPUTNIK au début années 80 : le monde moderne construit son économie et sa servitude sur le jeux vidéo, le divertissement de masse (dont le sexe « vitrinisé », commercialisé et pour tous), l’appauvrissement de la pensée à quelques concepts cultes et fourre-tout totalement creux (celui de Matrice, par exemple, au sens keanureevesien du terme), et sur l’exploitation immobilière ! Le monde est devenu un système de slogans, et IDIOCRACY montre bien au final que les prédictions depuis Orwell se sont affinées. Big Brother est une marque, en fait, et la société s’est jetée à corps perdu dans sa propre prison, et avec le sourire encore !

 

IDIOCRACY décrit en ce sens, l’évolution rigoureusement exacte d’un monde où le pouvoir est placé dans la masse indivisible de la majorité, majorité trop occupée à consommer de la culture ou du fanta pour pouvoir faire autre chose, ou pour se sentir malheureuse. L’intérêt général et globalisé a gagné, et la population et les institutions ne forment plus qu’une masse informe et uniforme. Le fascisme se fait sans révolution ou prise de pouvoir sanglante, s’installant tranquillement par le langage et par la masturbation (et oui !), et avec, bien entendu, la bénédiction de tout le monde. Amen.

 


En plus d’être complètement dévolutionniste, IDIOCRACY démontre que la masse populaire est toute prête à réaliser son grand fantasme : être au pouvoir, fût-ce au détriment des intérêts basiques de la société. C’est dans cette volonté de tous à devenir des ploucs de caravane (cf. la géniale introduction du film), que le peuple réalise enfin son rêve : reprendre les leviers de décision aux élites, qui bien évidemment ont le nez de faire semblant de les lui donner. Voilà qui conduira, au nom de la majorité, à la destruction de l’idée de peuple elle-même au profit de l’idée de "masse plouque", et qui, il y a quand même une justice, détruira l’Elite elle-même. Si tu veux que Sarkolène sorte du Château, tape 1, coût total de l’appel 0,58 cts + 0,34 cts/minute, hors forfait).

 


« Peuple… Hahaha ! T’es que… Euh… Un sodomisé ! »

 


Fraternellement Vôtre,

 


Dr Devo.

 

 

 

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Vendredi 11 mai 2007

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(Photo : "Do You Think You Are ?" par Dr Devo)


Chères Focaliennes, Chers Focaliens,
 
Le cinéma, ça tient à quoi ? À peu, à très peu... On peut bricoler dans son coin un film fantastique quasiment tourné en décors réels, sans rien y rajouter sinon trois acteurs, et ça marche du tonnerre, comme chez Cassavetes. On peut faire des grosses productions boursouflées et obtenir quelque chose de tout à fait convenable, comme SIN CITY par exemple. Il suffit d'oublier un détail dans une grosse machinerie ("Ooops, l'échelle de plans !") et tout tombe par terre malgré les trois ou quatre cents spécialistes impliqués dans la fabrication du film. [Il paraît que pour le slasher débilosse mais fortuné URBAN LEGEND 2, dont tout le suspense tient sur le retournement final, la production (réalisateur, producteurs, acteurs, distributeurs, scénaristes, consultants divers...) ne s'est rendue compte que le scénario était tout bonnement surréaliste et strictement impossible que quelques semaines après la sortie du film en salles !] Ça tient donc à peu.
 
Il y a des moments divins dans la vie d'un cinéphile. Des moments qui constituent une frontière, avec un avant et un après très nets. Plus rien en sera jamais comme avant. Belle phrase. Ça n'arrive pas tous les jours. Ce qui n'empêche pas d'être fabuleusement ému régulièrement. Mais cette impression de pas en avant devant un film, c'est autre chose et ça dépasse le fait qu'un film soit sublime ou non. Il y a une catégorie de films, catégorie très subjective (quoique... pas plus que le reste après tout) qui transcende tout. La crème de la crème, la liqueur exquise des Dieux. Pour le dire simplement, il y a des films qui sont tellement sublimes qu'ils semblent n'avoir été faits que pour vous, et parfois même, par vous ! Ça, les amis, croyez-moi, c'est le point G du cinéma !
 
Doris Wishman, dont le nom ne dira quelque chose qu'à une poignée d'aficionados (personnellement, je ne la connaissais pas) est une pionnière en son genre. Elle fut la prêtresse du cinéma de sexploitation américain, souvent (et sans doute abusivement, si j'en crois les témoignages et même si les deux ont des points communs) considérée comme une Russ Meyer au féminin. [Rappelons aux plus jeunes d'entre nous, Russ Meyer est un des plus grands cinéastes que nous ayons eu la chance d'avoir, chez nous, en Amérique !] Plutôt que de dire des bêtises, je vous conseille de lire le très drôle et très complet article de notre ami, sur son site Série Bis. Là, vous trouverez tous les "énormes" détails sur Wishman !
 
L'histoire nous est racontée par un inspecteur de police (je crois). Il s'agit de la famille Kent, qui vit dans une ville tranquille des USA dans les années 70 ou 80. Le père Kent est content. Il a réussi à élever ses deux filles tout à fait correctement, et les voilà jeunes femmes désormais. Justement, un soir, la première, dont je me rappelle pas le nom mais que nous appellerons Laurie, se fait assassiner (alors qu'elle prenait un bain, comme par hasard) par sa propre sœur Jenny. Après ce geste macabre, Jenny trébuche et s'empale accidentellement sur la hache qu'elle vient d'utiliser pour mettre fin aux jours de sa sœur ! Sur ce, le mari de Laurie, qui était en voyage pour la journée, travail oblige, découvre les deux cadavres et, affolé, appelle la police, où il tombe sur notre narrateur-inspecteur. Quand ce dernier arrive sur place, il découvre que le mari s'est pendu ! [C'est plus compliqué que ça, et sur ce point, le récit se contredit, mais c'est dur à expliquer !] C'était un 15 octobre ! Pauvre famille Kent.
Restons dans la famille. Le père de Laurie et Jenny a un frère qui, lui aussi, a deux superbes filles. Il s'agit de Sally et Vicky. Ce n’est pas non plus la joie chez ces deux cousines (par rapport aux deux mortes du premier paragraphe. Suivez un peu !). Il y a quelques années (sublime séquence de flash-back), Vicky a été enfermée dans un centre psychiatrique après avoir tué deux jeunes hommes qui couraient dans les espaces verts alentours. C'était un quinze octobre. Et la voilà qui, des années après, ressort, une fois sa peine purgée. Encore très faible, Vicky découvre comment les choses ont évolué autour d'elle. Sa sœur Sally et son frère sont opposés à sa remise en liberté ! Voilà qui promet une chaude ambiance à la maison, d'autant plus que Sally a profité de l'enfermement de Vicky pour sortir avec Billy, son petit ami ! La cata !
Un grand sentiment de solitude s'abat sur Vicky. Encore fragile, elle ne sait comment réagir dans un monde aussi hostile... Jusqu'au jour où elle croit encore entendre des voix qui la poussent à la violence... Incapable de savoir si elle est redevenue folle ou non, Vicky va voir son oncle (le père de Laurie et Jenny, capice ?) la seule personne qu'elle estime et en qui elle ait confiance. Mais ce dernier refuse de la voir... Sally et Billy, de leur côté, font tout pour que Vicky retourne en hôpital psychiatrique. Tandis que Vicky s'enfonce dans la confusion mentale, les meurtres reprennent de plus belle !
 
Voilà grossièrement résumées les cinq premières minutes de A NIGHT TO DISMEMBER. Et jamais film n'aura aussi bien porté son nom. Là où le film se fait lors du visionnage évidence et beautés divines, il confronte le témoin que je suis à un problème qui tient quasiment du cas d’école. Comment vous faire entendre, dans tous les sens du terme, ne serait-ce que le début d’un embryon de sensation, même par procuration ?
 
La reprise.
 
Ce qui est bien dans ce film, c’est que la scène suivante est totalement possible. Un homme discute avec une femme, à l’intérieur d’une maison. Champ sur la femme, il fait jour, le soleil frappe à travers les carreaux. Contrechamp sur l’homme : il fait nuit ! Retour sur la femme : il fait effectivement nuit et ce n’est plus la même actrice. Voilà A NIGHT TO DISMEMBER. Maintenant, l’erreur serait d’imaginer un film truffé d’erreurs de script ou de raccords. Ce n’est pas le cas. L’erreur serait d’imaginer, comme on le dit souvent, Doris Wishman en lointaine cousine d’Ed Wood, le ringardissime (voire nullissime) dont on dit que ses films (dont certains sont très mauvais, il faut bien le dire, et sont dénués d’un quelconque intérêt) sont les plus mauvais du monde… Et puis un jour, on tombe sur un GLEN OR GLENDA complètement expérimental certes, mais superbe et qui se tient de bout en bout, sans l’ombre d’un second degré. Malheureusement, je n’ai pas vu d’autres films de Doris Wishman. Ils sont, de l’avis de tous, assez nanaresques. Ceci dit, ici, point de cela. Il convient de prendre A NIGHT TO DISMEMBER avec un absolu sérieux. Certes, il est permis de rire devant les raccourcis géniaux et les ellipses quantiques qui ne cessent de défiler sous nos yeux, mais c’est parce que le film est ludique, et que de fait, si on le compare à la façon (médiocre, car c’est un art qui n’a quasiment pas évolué) de faire du Cinéma qu’ont les autres (et comme disait la poète « Je ne suis pas les Autres… »), le métrage devient bien sûr très malpoli, inversé serait-on tenté de dire. On rirait alors comme nous rîmes il y a peu en regardant le superbe et très inédit, si j’ose, LONESOME COWBOYS, vague cousin du film de Wishman, mais "enfant de l’évidence" comme dirait un autre poète, enfant du même sang. Car il y avait aussi de ça, et que de ça même, dans le western inversé (dans tous les sens du terme !) de Warhol. [On reparlera de ce film très bientôt.]
 
Intervient ici la question du volontaire. Oui, mais on s’en fout ! L’imagination et le travail sont les deux valeurs qui semblent fonder ou non l’intérêt d’une œuvre d’art. Duras nous a pourtant répété que non, c'est une affaire d'Intuition et de Fulgurance. Alors bien sûr, les fervents défenseurs intégristes de la politique des auteurs (où les analystes considèrent que la carrière globale des réalisateurs est plus importante que le film lui-même, vaste fumisterie), ça les intéresse, vous comprenez, cette histoire de volontarisme, et c’est pour ça, pour se rassurer, comme si d’ailleurs l’Histoire et l’histoire apportaient les preuves d’une quelconque valeur artistique, qu'ils convoquent la notion qui induit, bien sûr, une autre vue de l'esprit : la Beauté Universelle, mythe récurrent ! [On sait depuis de nombreuses recherches focaliennes que la Beauté Absolue et Objective n'existe pas, et que de plus, s'il fallait tendre vers quelque chose de semblable le critère ne serait pas forcément géographie ET temporel ! Passons.] Ça leur permet de donner une valeur objective et quantifiable au film, comme au patinage qu'on dit "artistique" justement. Il n’est alors pas illogique de donner une note ! Trois axels, un double salto, 6.8 ! Or il n’en est rien. Sur les sites Internet, on trouve des critiques de A NIGHT TO DISMEMBER… Et pas qu’un peu. Dont celles des admirateurs, ou plutôt des aficionados de Wishman. Et tous de considérer le film comme la poilade surréaliste du siècle. Le nec plus n’importe quoi. L’imbattable. Tous !
 
Entre ici, Doris Wishman, et que tout le reste te soit pardonné. Comment est-il possible, par quelle malédiction suprême, ce film ne fut jamais cité nulle part, et personne qui ne le prenne au sérieux, c'est-à-dire comme un projet totalement abouti !
Voici l’histoire. En 1979, Wishman tourne un film. Le labo chargé de développer les bobines en perd 60% ! 60% du film ont disparu ! Quatre ans plus tard, en utilisant des stock-shots de ses autres tournages et en retournant certaines scènes, Wishman réussit à boucler A NIGHT TO DISMEMBER. Quatre ans après ! Imaginez ça, au calme, assis sur votre chaise pendant cinq secondes, et dans le silence le plus complet. 4 ans. Comment ne pas considérer dès lors ce film comme une œuvre à part entière ? Comment ne pas prendre en compte l’abnégation sublime de Doris Wishman, qui tenait tellement à ce film qu’elle ne l’a jamais laissé tomber ! Quelle passion ! Alors oui, même aux yeux des amateurs hardcore de la politique des auteurs, oui, même pour eux, A NIGTH TO DISMEMBER ne peut pas être considéré par dessus la jambe. [Ce paragraphe est surtout destiné aux lecteurs de Mad Movies, magazine qui justement est aussi intégriste sur ces questions de politique des auteurs que nos amis des Cahiers ou de Positif ! Comme quoi les extrêmes se rejoignent.] Arrêtons le second degré cinq minutes, par pitié. Et voyons le film pour ce qu’il est : une chose sublimissime, où certains raccords vous plongeront dans le vertige absolu du plus beau des grand-8 poétiques, où un collage, où une ellipse, qu’elle soit dans l’image ou dans le son (ici industriel jusqu’à la moelle) vous arrachera des larmes d’émotion. Car la voilà, au fond, la vérité : A NIGHT TO DISMEMBER se regarde avec un kleenex, avec une boîte de kleenex même. La structure est la plus grande source de sensualité et de poésie. Ce film est beau. Et quand c’est beau, on pleure. [Pas quand c’est émouvant, c’est différent. Cf. le plan large sur Shirley McLaine dans IN HER SHOES, qui valait bien un an de cinéma art et essai français.]
 
Allez, pour vous donner une idée, dévoilons trois beaux principes du film.
 
Tout d’abord, le film est tourné à l’italienne. C’est une des raisons pour lesquelles le son du film est merveilleux. En effet, tous les dialogues et les bruitages (quand il y en a) sont post-synchronisés. Et comme il n’y pas énormément de moyens, c’est souvent l’inspecteur-narrateur qui fait toutes les voix. On voit alors tel personnage, homme ou femme, parler à l’image, et l’inspecteur qui dit la réplique en même temps. Très joli. Mais ce n’est pas systématique. De temps en temps, une actrice vient doubler les personnages féminins. Encore mieux, quelquefois, il y a du son-ON (direct) mais qui n’est pas enregistré de la même manière que le reste, à savoir avec un son plus étouffé, plus sourd, avec beaucoup de souffle. Voilà une superbe façon de mettre des phrases en exergue, qui, du coup, nous paraissent fabuleusement poétiques par l’enregistrement lui-même, qui leur donne alors une portée émotive indéniable (je pense notamment à ce pourtant simple "quelque chose ne va pas avec Vicky" qui m’a ému aux larmes). Ajoutez à cela une musique incessante et orchestrale, probablement piquée à un autre film, musique dramatique qui est interrompue constamment, par elle-même ou par des espèces de passages jazzy-funky de pacotille fabuleux. Les deux registres s’interrompent sans cesse. Ça peut commencer par la musique orchestrale pendant dix secondes, puis cinq secondes jazz, puis trois secondes d’orchestre de nouveau interrompu, mais par lui-même (par un autre morceau, par exemple) quatre secondes plus tard. Wishman sait ce qu’elle fait : elle joue avec les timbres, elle fait varier en direct les niveaux de volume ! Imaginez les millions de possibilités de ce système superbe. Le montage image est déjà très perturbé et complètement cubiste. Mais avec ce son complètement industriel et sériel, le film gagne en abstraction et voit sa poésie exp(l)osée à la puissance deux ! Car l’image et le son se contredisent tout le temps, ou non, instaurent plutôt des rythmes de collage et des ellipses qui ne sont pas raccords entre eux, qui ne jouent pas de simultanéité, mais qui obéissent chacun à une logique indépendante, avec en plus, régulièrement, des moments d’interaction et de contradiction plus ouvertes. Il y a alors une espèce de duel chaotique du son envers l’image et réciproquement. Déjà le thème des hémisphères.
 
Le montage image et la mise en scène globale sont aussi très heurtés, mais ne jouent pas complètement sur le chaos. Il interviennent plutôt sur une logique de destruction partielle, nuance. On se dit rapidement que l’image et le montage narratif en général ne visent pas le collage abstrait, mais qu’ils ne sont pas non plus valides au sens conventionnel du mot montage (raccords, ellipses, etc. n’ont pas la logique des films narratifs traditionnels). En fait, le film est entre les deux. On se dit que c’est trop "mal foutu" en apparence pour être du cinéma classique, et pas assez abstrait pour être quelque chose de totalement non-narratif. L’impression superbe qui s’en dégage est celle, totalement onirique et banale (d’où l’impression souvent dans le film, et c’est une de ses thématiques, de rêve éveillé ou de réalité déformée), d’un film qui semble tomber et tout de suite se rattraper. Comme dans un rêve donc, où l’échappée lyrique, poétique et incontrôlable contredit sans cesse, et est contrariée sans cesse, par le besoin d’un retour à l’ordre logique de la pensée rationnelle. Que peut-il y avoir de plus émouvant que cette logique hybride qui donne naissance à une superbe ode dis-narrative, et qui fait sans doute qu’on n’est jamais sûr de ne pas regarder un documentaire (eh oui !) dont on ignore un peu, ou dont on ne sait pas complètement quel est le sujet. [Comme la conclusion du film l'indique clairement, de manière simple et encore une fois poétique...]
 
Enfin, la mise en scène reprend quelques thèmes rassemblés autour de celui de l’identité. Celui de l’identité de la personne agissante (magnifique cadrage sur les pieds qui semblent être les vrais personnages de l’histoire par moments, thématique introduite par le super dialogue "pourquoi mets-tu les vêtements de ta sœur ?", bien en amont de la résolution du film ! Que c’est beau !). On retrouve également un jeu de perceptions non pas troublées, mais doubles, à la fois réelles et symboliques, dans lequel le film se construit (car le film se construit sur le chaos). On pense bien sûr alors à PERSONA de Bergman et à son jumeau astral TWIN PEAKS, FIRE WALK WITH ME de David Lynch. On pense énormément à ce dernier film, bien sûr. Peut-être à cause de la tristesse outrée du jeu de son actrice (Samantha Fox, présentatrice américaine de télé devenue égérie du film pour adultes, et qui critiqua vivement ensuite l’industrie pornographique – on ne la confondra pas avec la chanteuse homonyme anglaise et protubérante des années 80). Et aussi à cause de certaines scènes à tomber par terre, comme celle de la première hallucination de Vicky (quand elle sort de sa chambre pour arriver dans une pièce qui se plonge dans le noir, thème récurrent qui contaminera les autres personnages), ou encore la fabuleuse séquence de la panne électrique (j’ai rarement vu plus beau) où Vicky et sa sœur se rapprochent en miroir dans un champ/contrechamp impossible, car interrompu par trop de plans d’inserts (Vicky=Sally dès lors ? Ou est-ce Samantha Fox qui regarde son personnage ?). C’est sublime.
 
Un autre exemple vous donnera une idée de la chose. La scène du massacre en voiture. C’est assez lent. La tante sort de la voiture, horrifiée par ce qui est en train d’arriver. Elle commence à courir, mais au bout de deux pas, préfère s’endormir sur le bitume, presque dans un geste de prière ! Cut. Une silhouette en plan subjectif, en contre-plongée et flou, baignée dans une lumière bleue et froide (comme si la balance des blancs était ratée). Cut. La main de la tante sur le bitume. Cut. Retour sur la silhouette de l’assaillante. Cut. Gros plan sur une hache. Cut. Retour sur les doigts de la tante bizarrement posés sur une plaque de métal bleu ! Les doigts viennent d’être coupés par la hache ! Pourquoi cette plaque métallique bleue ? Mais oui, bien sûr, a-t-on à peine le temps de se dire, c’est la couleur du contrechamps sur l’assaillante, mais c’est trop tard, cut, on revient sur l’assaillante qui, une fois le meurtre effectué et les doigts coupés (sur ce plan donc), est enfin identifiable (disparition du flou !). Que c’est beau ! Que c’est abstrait, cette construction en parallèle absurde et cette couleur bleue du meurtre qui voyage d’un plan à l’autre et permet la cohérence de l’ensemble. [Normal dès lors qu’on sache qui est l’agresseur. Les éléments disparates (comment croire à une tentative de meurtre si soudaine ?) sont enfin rassemblés, d’abord par le thème chromatique. Ensuite, le montage lui-même peut valider la scène comme étant logique ou faisant partie d’un même ensemble. C’est magnifique. Sur cette petite scène, là, carrément, il y a plus de cinéma qu’en vingt ans de cinéma européen ! [Si l’on excepte Von Trier, Greenaway ou Russell !]
 
Comme on le voit, les motivations de A NIGHT TO DISMEMBER (titre qui, au-delà du jeu de mot, dit clairement les intentions de montage, et évoque aussi clairement le sujet du film lui-même : comprendre une suite d’éléments hétérogènes dont il est vital qu’on puisse donner un sens, fût-il abstrait) sont clairement poétiques, et le modus operandi est d’une radicalité tout à fait magnifique. Il est impensable que ce film n’ait jamais dépassé son statut d’œuvrette débilo-culte, de grand film foutraque. Comme les réalisateurs les plus prestigieux le savent, un film se construit sur l’accident, sur la déviation irrégulière de la couture. C’est sans doute pour ça que A NIGHT TO DISMEMBER semble nous plonger au cœur même, au cœur le plus sombre, du Cinéma. Nous sommes là exactement dans ce que les américains (donc nous) appellent le HOME OF THE BRAVE.
 
Il est urgent de restaurer l’intégrité critique de ce film.
 
Passionnément Vôtre,
 
Dr Devo
 
PS : Ce qu’on pourrait faire, c’est consacrer une série d’articles sans fin à ce film. Je peux prêter ma copie à ceux qui veulent en faire une critique (positive ou non). Ça pourrait faire un bon feuilleton, ça ! Et les réactions seraient sans doute très différentes d'une critique à l'autre. Allez… Si ça intéresse quelqu’un, contactez-moi (colonne de droite !).
J’ai oublié de vous parler du plus important : la façon dont les gens sont tués dans le film ! Allez, je vous laisse découvrir ça et je ne pipe mot !
Il est clairement évident que le jour où je gagne au loto, ce film est le premier dont je rachète les droits et que je distribue sur notre territoire !
Dans la séquence du meurtre des deux garçons, Wishman introduit clairement l'idée que c'est la répétition qui crée le meurtre, ou tout du moins le macabre. La boucle est mortifère !
Très étonnante scène de sexe, moins bien filmée que le reste, mais dont on pourrait reprendre le principe ailleurs...
 
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Mardi 17 octobre 2006

recommander publié dans : Pellicula Invisablae
(Photo : "On se lève tous... (le meurtrier était là)" par Dr Devo)


Chers Focaliens,

C’est très souvent qu'on reçoit dans sa boîte à mail des pubs pour des festivals ou des courts-métrages. En général, même si je regarde toujours, je n'en parle pas en général, pour plusieurs raisons, et surtout pour des causes simples de médiocrité artistique, aussi bien chez les destinateurs amateurs que professionnels qui, dans 98,56 % des cas, font quand même rien qu'à imiter les autres (petit un), que s'imiter les uns les autres (moyen deux), et qu’imiter les trucs "qui palpent" comme on dira ci-dessous, c'est-à-dire les choses qui marchent (grand et impardonnable trois : préférer être réalisateur plutôt que faire des films, j'y reviens).

Dans ces trois causes, on retrouve : petit hun, la cause du très mauvais niveau général stagnant depuis 70 ans du cinéma mondial, moyens poussins (réfléchissez...) le très mauvais niveau qualitatif du cinéma européen, notamment art et essai, et Grande Troie, le niveau désastreux du cinéma français qui, en termes de rapport entre le nombre de films produits, les moyens mis en œuvre (en pré-production, tournage, post-production, puis marketing et distribution) et le nombre de films tout juste réussis ou supérieurs, est le cinéma le plus désastreux de la Planète.

Appendice B. Le cinéma d'animation : "Au secours !", cria-t-il en silence. [Là aussi en proportion, bien sûr, que de déchets...]

Dans mon formidable article paru dans la récente REVUE DU CINÉMA actuellement en kiosque, article intitulé VADE MECUM par d'autres que moi (oui, je fus re-titré !), je réponds en une trentaine de pages à la question désinvolte mais sérieuse "qu'est-ce que le cinéma ?", et aussi, plus curieusement, à la question "combien faut-il de surréalistes pour visser une ampoule ?". En chemin, j'en viens à cette sentence (je reformule en d'autres mots, mais avec exactitude) : "Pourquoi les frères Lumières ou Tata Jeannette n'ont jamais fait de cinéma ?" : ça, on l'a vu. [Il faut lire l'article pour comprendre l'allusion, désolé.] Mais pourquoi, alors qu'il n'a jamais été aussi facile de faire un film, fût-ce en vidéo, pourquoi y a-t-il aussi peu, et même pas du tout, de films de particuliers qui soient du cinéma ?
Laissez moi reformuler. nous en avions déjà parlé lors du Festival du Film de Téléphone Portable de Lille. Mr Mort disait en substance que ce festival était une honte et un gouffre de finances publiques (parce que c'est nous, contribuables, qui payons ça !), parce que justement, le caméscope DV, déjà, c'était un moyen de faire des films sublimes ! Et que personne n'en faisait ! Personne. Bref, ça fait déjà quelques années que le moindre caméscope est à 250 euros, et que les ordinateurs d'entrée de gamme permettent de monter un film et de le traiter les doigts dans le nez. La pratique du cinéma en France ne s'est pourtant ni démocratisée, ni étendue, ni améliorée.

Voilà pourquoi je consacre aujourd'hui un article à LAÏKAPARK (épisode zéro) de Benoît Forgeard. Pour vous dire à tous que oui, c'est possible, et non, non et non, vous n'avez aucune excuse. Si vous pensez que j'exagère, changez de site, très franchement. Mais regardez le film avant ! Hé hé ! Et puis revenez sur Matière Focale deux jours après, en pleurant : vous serez pardonnés sans problème, et on n'en parlera jamais plus, de l'Incident.

Forgeard, ce n'est même pas toi qui m’as envoyé ton court-métrage. Peut-être même pas un de tes amis.
Je crois que ton film est vraiment une très bonne nouvelle pour le cinéma français. Tu aurais pu torcher un machin vendable pour Canal Plus qui fasse deux minutes vingt-deux, tu l'aurais vendu, mais non, tu as préféré que ce soit très long (10 minutes 30), au profit de ton film, justement.

Ton film est la plus puissante évocation de l'Artiste que j'aie vue depuis des années, et encore, sûrement pas dans des œuvres françaises. J'ai pleuré plusieurs fois en dix minutes. D'abord, grâce la diction durassienne qui est celle des comédiens dans la scène de la lecture de la Lettre Syndicale et dans le choix des prénoms. Puis dans la coupure, cette sublime saillie tendre et pourtant quotidienne et vulgaire qui brise la séquence de comédie musicale (sur les paroles qui concernent "l'industrie du film", l'interruption par le plan de la caravane), et enfin quand j'ai compris pourquoi, encore plus que les textes de vidéomaton des ouvriers (déjà beaux et qui apportent pour ceux qui ne l'auraient pas compris tout l'aspect documentaire du film), ce qui était important dans ces petites annonces ("même le cinéma est tenu en échec, là", me disais-je), c'était les dates ! Les dates, bon sang ! Que la métaphore était claire ! Que c'est beau.

Du coup, cher Forgeard, toi que je ne connais pas, permets-moi de te dire que ton film est une des choses les plus pessimistes que j'aie vues, et peut-être le seul film français digne qui rendent compte de l'état de notre pays, à travers un petit pan infime de son industrie. LAÏKAPARK, épisode zéro, est peut-être le seul film valable réalisé ces dernières décennies sur la condition ouvrière. Quasiment le seul acceptable en tout cas.

Quant à toi, cher lecteur, je te bassinais souvent, c'est vrai, en disant que le cinéma documentaire est ailleurs, que le cinéma du réel tel qu'il est pratiqué est toujours, toujours et toujours, à plus ou moins grande échelle, mais toujours, une imposture et une compromission. Grâce à ce film que tu vas pouvoir regarder (lien plus bas), tu vas voir et comprendre ce que je disais. Merci de ta patience, en tout cas.

Forgeard, entre ici, toi et ton cortège d'ouvriers, car en plus, ton film prouve que l'on peut faire un film chez soi, qu'on peut faire un film sans avoir de problème d'acteurs, qu'on peut faire un film avec du montage beau (ici la bande sonore notamment, magnifique bruit de mât à la fin), et qu'on peut faire un documentaire qui peut ne pas en être un, et qui sache toujours rester poétique. Qui tente le beau, en inventant son propre code esthétique, ici plus que risqué.

Bravo.

Ceux qui veulent voir l'épisode zéro :
cliquez ici !

Passionnément Vôtre.
 
Dr Devo

PS : Remerciement à Invisible de m'avoir montré ce film. Et comme il disait d'un autre court-métrage fabuleux dont on parlera bientôt ici (encore sublime et encore français), c'est carrément "fait avec le slip sur la tête, c'est sublime".
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Mercredi 27 septembre 2006

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[Photo: "Naissance d'une Notion" (Le Marquis)]
Chers Focaliens,
 
De retour au bercail, même pas le temps de poser son sac, car les affaires continuent. On revient quelques instants sur les beaux moments offerts par l'Étrange Festival (qui se déroule à Paris jusqu'au 12 septembre).
 
Si leur premier film, largement surestimé, était quand même regardable, Keith Fulton et Louis Pepe changent leur fusil d'épaule, et en même temps, pas tout à fait, avec ce TOM ET BARRY, FRÈRES DE SANG, titre un peu débilosse, bien loin de l'extraordinaire beauté du titre original : BROTHERS OF THE HEAD. En effet, leur premier film, LOST IN LA MANCHA, beau succès modeste, racontait en temps réel les déboires de Terry Gilliam, et surtout de son équipe, sur le tournage, avorté pour de multiples raisons (dont, à mon humble avis, un horrible assistant-réalisateur). Ce documentaire, bien moins passionnant que prévu, pâtissait sans doute de certaines clauses légales (la production essayait de faire marcher les assurances à l'époque), et du coup, des questions primordiales et dérangeantes n'étaient pas abordées. Après tout, les deux compères ont dû être eux aussi bien marris (excellent pour faire chauffer plein de choses, pourtant) d'assister à la catastrophe qui les emmenait bien loin de leur travail de départ, et pour cause...
 
BROTHERS OF THE HEAD se présente comme un documentaire qui revient sur un fait méconnu de l'histoire du rock. Tom et Barry Howe sont de grands adolescents, et nous sommes dans l'Angleterre des années 70. Les deux frangins ne sont pas seulement jumeaux mais carrément frères siamois, reliés par un impressionnant mont de chair qui les lie par la poitrine, chose assez cinématographique !
Nos deux gars, un peu sauvages, et même carrément, sont quasiment "achetés" par un magnat de l'industrie discographique qui voit là l'occasion de faire un coup médiatique, histoire de se remettre après le coup du destin qui s'est abattu sur un autre groupe sur lequel il fondait énormément d'espoirs, détruits en plein vol par le chanteur qui n'a rien trouvé de mieux que de noyer sa voiture et son propre corps dans un réservoir d'eau (rigolo !). Les deux frangins ne sont pas musiciens, n'y connaissent rien du tout, mais le prix offert à leurs parents pour les "élever" (dans tous les sens du terme) est suffisamment intéressant. On sépare les siamois (ha-ha-ha !) de leur famille pour les enfermer dans un grand château où ils vont être obligés d'apprendre la musique, puis de composer. La vie se fait en vase-clos, entourés de quelques musiciens, de prof de musique, et surtout d'un superviseur payé par la maison de disque. [Ah, c’est la Star Academy, alors ! NdC]
Récalcitrants dans un premier temps, les siamois finissent par se prendre au jeu sans rien renier de leur mystère et de leur caractère bien trempé. Ils se mettent même à composer. Petit à petit, l'idée de départ s'incarne, et le groupe est en train de passer du statut de concept marketing à celui de réalité tangible. Ils finissent par faire leur trou, ce qui n'est pas sans poser de problèmes.
Le film est un recueil de témoignages de ceux qui les ont croisés à l'époque, mais aussi un montage d'images. Car en effet, dans leurs moindres déplacements, à tous moments, presque 24 heures sur 24, un documentariste suivait les deux rockers, et il a tout filmé !
 
Bah, décidément, ils aiment le documentaire, nos amis Fulton et Pepe ! Quoique, documentaire, c'est vite dit. Il faudrait plutôt parler de mockumentary, genre anglo-saxon qui consiste à faire de faux documentaire qui cachent en fait de vrais fictions (FORGOTTEN SILVER de Peter Jackson) ou qui font un peu les deux (PUNISHMENT PARK, le fabuleux film de Peter Watkins).
BROTHER OF THE HEAD est bien un vrai-faux doc, ce que je ne me permettrais pas, bien évidemment, de critiquer. La présentation est effectivement celle d’un documentaire : témoignages divers (dont celui de Brian Adliss, l’auteur de SF dont le film est l’adaptation du livre, ou encore Ken Russell qui est, rappelons-le, un des trois ou quatre plus grands réalisateurs vivants, ou encore des acteurs qu jouent « à être » Bidule ou Machin). À chaque témoignage, un petit sous-titre vient nous rappeler l’identité de l’intervenant et son rôle dans l’affaire. Le cas de Ken Russell est intéressant, car le réalisateur est censé ici avoir tenté de faire un film sur les deux frangins, film dont on verra d’ailleurs quelques extraits, qui n’ont ostensiblement pas été réalisés par Russell (et qui sont assez anodins, à l’exception de l’ouverture et d’un joli plan avec les deux frères alors enfants en train de faire des trucs bizarres à l’extérieur de la maison !).
Pepe et Fulton (les deux font la paire-euh !, comme dirait le Marquis) poussent le bouchon encore un peu plus loin en intégrant carrément cette histoire assez abracadabrantesque de documentariste suivant les deux frères tout au long de leur carrière, même dans les moments les plus intimes, dispositif qui rajoute un tiroir supplémentaire (en 8mm) dans le tiroir.
 
Belle idée en tout cas. Le côté fabriqué, inventé pour le marketing du groupe des deux frangins, rajoute une touche surréaliste et triste au film. Les deux ne sont pas maîtres de leur destin biaisé, et vont freiner des quatre fers avant de reprendre les choses en main, et n’en faire quasiment, et autant que cela soit possible, qu’à leur tête justement. L’entame du film est donc très agréable, et semble promettre une long-métrage aux multiples tons, un peu loufoque, mais aussi grave, chronique d’une tragédie annoncée. Les multiples tiroirs de la narration rajoutent encore à ce sentiment de patchwork brouillant les pistes. Le début de l’histoire, l’achat des deux frères contre un contrat de musique, est tellement improbable qu’on se demande assez vite ce qu’elle cache. La personnalité des jumeaux et leur infirmité extraordinaire qui modifie chaque moment de la vie ordinaire font le reste. Le film crée facilement l’attente. Notamment grâce à la musique, sorte de punk-rock basique et tout à fait classique, sans intérêt réel mais aussi sans la prétention propre au cinéma quant il s’agit de créer de la musique dans l’univers d’une fiction. Le charme vient aussi sûrement du fait qu’on ne sait pas de quoi parle le film : la naissance d’un groupe de rock ? L’étude d’un phénomène marketing ? Une rétrospective sur l’histoire du groupe ? Une enquête sur un fait divers bien plus sordide ?
Puis on s’aperçoit également que le couple de jumeaux nous appelle mystérieusement. On a envie de savoir. Comment font-ils, eux qui sont siamois ? Comment font-ils pour jouer, pour se mettre en colère, pour s’habiller, pour montrer ou cacher l’excroissance qui les lie ? Comment ça se passe ? Et comme on parle de rock n’ roll, bien sûr, on en vient assez facilement à la question : comment ça se passe pour les choses de l’amour et du sexe ? Ce à quoi le film répond de biais, bien que le sujet soit traité. Une fois ce premier suspense résolu, on se dit qu’un jour ou l’autre, tout cela prendra fin et on comprend le but du film : l’image de frères siamois attachés est la parfait incarnation du groupe rock historiquement, qui risque la mort des deux artistes, ou de l’un d’entre eux (mais alors lequel ?), si on sépare les membres du groupe. Le cordon de chair qui les fait siamois incarne parfaitement la principale cause d’anéantissement d’un groupe rock (historiquement) : la séparation, le split. Si le film continue de jouer avec cette idée, sans vraiment la dire mais en l’utilisant de manière quasi inconsciente ou abstraite, ça va être sympa, se dit-on…
 
Malheureusement, la question du cordon monstrueux des deux frères sera aussi abordé, de manière assez frontale et métaphorique mais pas forcément dans la perspective rock de l’ensemble. Plutôt dans la perspective scénaristique, et sans vraiment d’enjeux. Ensuit, il suffit de « laisser refroidir » et d’attendre le bon moment pour couper le dit cordon. À ce moment-là, le film révélera qu’il n’est pas un film rock, malgré les nombreux extraits de concerts (filmés de plus en plus, au fur et à mesure, de manière uniforme, malgré l’assez joli mixage), malgré le sujet, mais une métaphore pour le film, pour le scénario, pour l’art et donc pour l’exemple ! Quel dommage ! L’intention est d’autant plus évidente qu’ensuite, une fois la question ombilicale abordée, le film devient carrément plus grave, voit disparaître toute sa fantaisie (pourquoi n’avoir pas gardé l’humour et l’exagération du début, en continuant avec ce drame qui apparaît environ 45 minutes avant la fin ?), et donc le joli ton ambigu du début (que raconte-t-on, et non pas est-ce vrai ou faux ?) devient curieusement univoque. Alors apparaissent les coutures, et les plus grandes maladresses du film : son absence complète d’humour, l’aspect parfois maladroit de son scénario (le personnage de la petite amie déstabilisatrice dont le statut est bougrement ambigu, mais dont les deux réalisateurs ne font absolument rien au final), l’exploitation du « good twin/bad twin » exprimée déjà 100.000 fois au cinéma et ici traité sans nuance, et surtout l’aspect de plus en plus répétitif de la mise en scène dans cette deuxième partie sans rythme et sans enjeux, la faute se partageant entre une mise en scène qui effectivement se relâche sans transformer l’essai du scénario de la première partie, et de l’autre la faute à un scénario qui n’a strictement plus rien à dire ensuite, sinon à enfiler les petits clichetons tranquillement. On est loin en tout cas du petit ton iconoclaste qui commençait à s’installer dans les premières minutes, et de toute façon bien loin des possibilités d’un tel sujet et de son contexte.
 
Dommage car le film de nos deux compères anglais contient pas mal de qualités : cadrage tout à fait correct (en 1.85 pourtant), lumière travaillée et plutôt belles, deux très bons acteurs principaux, un bon mixage des parties concert, etc. Et ce avec peu de moyens et avec humour quelquefois. Malgré tout, en voulant faire déboucher le film sur quelque chose de moins abstrait et de plus convenu (étanchéité de la «réalité » et des « séquences oniriques », refus de l’abstraction, refus de faire fissurer le dispositif, peur de surprendre généralisée). On reste sur l’image de ce personnage féminin principal qui reste là, planté avec un magnétophone débarqué d’on ne sait d’où, et qui fait entendre la voix des deux siamois disparus. Cette scène splendouillette et archi-usée représente bien le film : elle n’avait rien à faire là, ne rajoute rien au film, et le faire basculer du côté du mélo le plus tristement attendu. De plus, on a bien cette impression-là, nous spectateurs : assister au film sur un vieux magnétophone, là où on s’attendait à rencontrer les deux frangins en personne.
 
Malgré un joli projet et une sublime métaphore rock, le film est beaucoup moins punk que ces deux héros, et semble bien terne et sans personnalité particulièrement forte. On a vu et on voit souvent film plus infamant, mais on frissonne quand même devant la volonté des « jeunes » réalisateurs de vouloir faire des choses si sages (en rendant hommage à Russell en plus !). Dommage, car ici et là, sur le plan esthétique, et même si le montage ne casse pas trois pattes à un canard, le film avait quelques qualités…
 
Mais alors, Docteur, me diriez-vous, c’est quoi ces histoires ? Tu dis que l’Étrange Festival, c’est le top, et en même temps, tu dis que BROTHERS OF THE HEAD, est encore un film raté ! Ouais, ouais… Attendez de voir la suite, et accrochez vos ceintures car les choses sérieuses approchent…
 
Tranquillement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Vendredi 8 septembre 2006

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[Photo : "Outre les limites de la Psychose (J.Stefano)" (Le Marquis]
Chers Focaliens,

On me pardonnera ces quelques jours d'absence, mais c'est pour la bonne cause, puisque me voilà en "exploration parisienne" pour vous parler de l'Étrange Festival, fabuleuse source de découvertes et / ou déjanteries qui rassemble chaque année une population hétéroclite de cinéphiles. L'œuvre quasi-intégrale ou presque de Derek Jarman il y a deux ans (dont beaucoup de choses rares), la découverte radieuse de Christoph Schlingensief l'année dernière (voir articles sur UNITED TRASH et FREAKSTARS 3000), et autres rétrospectives richissimes ou découvertes improbables, l'Étrange Festival se distingue par sa programmation qui n'a aucun équivalent, d'une part, et par sa cinéphilie pointue et précise ; en ces temps de sclérose en matière de distribution, l'Étrange Festival est quasiment un des derniers lieux d'exploration. J'en profite pour rappeler d'ailleurs que Lundi 4 novembre à 22h00 au cinéma du Monde (métro Bonne Nouvelle) sera projeté en double-programme avec un documentaire sur Matthew Barney (ce qui devrait déjà être absolument passionnant) le sublime film de Jean-Christophe Sanchez, THE RALLY 444, dont j'avais déjà vanté les immenses qualités dans ces pages. Pour l'instant, c'est le plus beau film de l'année, d'assez loin. La projection aura lieu en présence du réalisateur (rien que pour ça, ça vaut le prix du ticket) et en ma présence.
Si vous êtes focaliens et que vous passez par là (ce qui fera de vous le cinéphile le plus brillant de France, au vu du programme de cette séance), faites-vous connaître afin que nous nous serrions la main, voire que nous allions boire un verre entre focaliens ! [Certains ont déjà confirmé leur présence !]. Ne loupez pas en tout cas THE RALLY 444, car le monde de la distribution et de la production ignore royalement la verve créative de Sanchez, ce qui est la plus belle injustice artistique depuis longtemps sur notre beau territoire ! Vous êtes prévenus ! [En plus d'être unique et beau, THE RALLY 444 est absolument drôle ! Méfiez vous de l'étiquette "expérimentale" qu'annonce le programme, c'est loin d'être le cas au sens strict du terme !] [Hem ! NdC]

Cette année, c'est THE GREAT YOKAI WAR de Takashi Miike qui a ouvert le bal (sous l'œil du président grolandais, qui nous a flanqué un beau rébus pour ouvrir les festivités), réalisateur assez respecté en France et dont je n'ai pas vu grand chose, ses polars notamment, à part le sketche de TROIS EXTRÊMES, LA MORT EN LIGNE, et AUDITION (découverte de l'Étrange Festival, là aussi) film assez troublant par contre.

On suit l'histoire d'un petit garçon vivant avec son grand-père gâteux et une mère peu présente. Lors d'une cérémonie folklorique dans son village, il est désigné par le "dragon" de la cérémonie "Chevalier Kirin" de l'année. La légende veut que le chevalier Kirin aille tout seul dans la montagne toute proche pour vaincre des esprits maléfiques. Voilà qui tombe bien car un être mi-esprit mi-humain aux pouvoirs gigantesques est en train d'organiser la révolte des Objets. Ces derniers, mis au rebus par les humains, sont sur le point de se relever et de prendre la revanche, transformés par leur étrange chef en créatures mi-machines mi-démons. Ce soulèvement, s'il va à son terme, devrait non seulement permettre la naissance d'un monstre encore plus terrible, mais aussi annoncer la venue d'un Âge de Ténèbres pour toute la planète ! Fichtre ! Cet étrange maître du Mal au volant de cette révolution des Objets est flanqué d'une jeune et terrible assistante sadique et dominatrice (mais habillée de blanc, ce qui est rare chez les dominateurs !), qui a pour tâche de capturer toutes les créatures et esprits qui vivent au Japon (et qui sont invisibles aux yeux des humains). Une fois capturés, ces monstres surréalistes (un mur qui parle, un extraterrestre forgeron et unijambiste, une tortue presque ninja  et surtout improbable, une femme au cou de serpent, un parapluie avec une langue de trois kilomètres de long, etc.) mais sympathiques sont transformés en affreuses machines de guerre meurtrières et infernales ! En se baladant près de la montagne, le petit chevalier Kirin découvre une de ces créatures : une sorte de petite marmotte bizarre. En devenant son ami, Kirin se met à voir tous les Monstres, et commence à comprendre son destin de sauveur de l'Humanité. L'enfant étant assez peureux, et les monstres assez peu unis dans la lutte contre le mal, l'affaire est loin d'être dans le sac.

Miike, après le polar et l'horreur froide, nous offre ici un film bien étrange et surtout doté richement. L'animal fait feu de tout bois ! Le film est gorgé d'images de synthèse, d'animation image par image (un peu), de marionnettes et d'acteurs maquillés en monstres très délirants. Quelques secondes suffisent à comprendre la chose. Il s'agit en fait d'un film fantastique syncrétique mêlant différents genres japonais : le film de monstre, les délires techno-apocalyptique pessimistes, la comédie outrée très exagérée, les mythologies cryptiques à monstres multiples sur-compliquées (et que seuls les enfants semblent comprendre, dans le  genre POKEMON), etc. Bref, on est dans un film à plusieur