Matiere Focale
(photo par Dr Devo)
Chers Gens, On ne critiquera pas les distributeurs dans cet article. Enfin, peut-être un peu à la fin. Commençons par une bonne nouvelle : Elvis est vivant ! Ce n'est pas une métaphore mais un fait. Elvis est vivant, il a vieilli certes, mais il est vivant. Bonne nouvelle, je vous le disais. Et un bienfait n'arrivant jamais seul, Don Coscarelli, le mystérieux et culte réalisateur de PHANTASM, son grand chef-d'œuvre au montage et au sujet aussi singuliers que magnifiques. Elvis est donc vivant. Il est tout vieux, il faut bien le dire. Disons même qu'il a, pour être plus précis, l'âge de ses artères. Il vit dans une maison de retraite aux USA, une petite maison de retraite pour pensionnaires peu fortunés. Le visage un peu bouffi par l'âge (mais moins qu'on ne pouvait le supposer), creusé de rides, c'est bien normal, mais les favoris et une vague coupe rappellent que c'était lui, le King, le roi du rock n' roll. Que reste-t-il de notre idole ? Bah, pas grand chose. Il a du mal à se déplacer, reste tout le temps dans son lit ou presque, regarde son mutique voisin de chambre tousser à la mort. Mais le cerveau fonctionne à peu près dans les moments de lucidité où il commente et s'interroge sur sa drôle de destinée, qu'il finit là, éloigné de tous, et éloigné de sa propre image. Un petit vieux qui trouve bien cruelle la fin du parcours. Le reste du temps, il a la tête dans le coltard. Plusieurs facteurs déclencheurs vont avoir lieu. La mort de son voisin de chambre mutique, devant ses yeux, sans que cela ne suscite de drame : la mort à l'œuvre, tranquillement et même banalement. Quelques jours après, la fille de cet ex-cothurne vient chercher les affaires de feu son père. Elle récupère quelques vêtements et met à la poubelle les quelques vieilles photos et la Purple Heart (médaille militaire) du paternel. Elvis demande à les récupérer. Premier choc. La nuit qui suit, Elvis (et le film) a un flash. Une des pensionnaires aurait été tué par une sorte de scarabée monstrueux caché dans une boîte de chocolat ! La vieille dame est effectivement morte le lendemain. Pour une fois, Elvis décide de prendre son déambulateur et d'aller voir un de ses camarades, le seul qui le prenne encore vraiment et de tout cœur pour Elvis. Ce copain, un peu foufou, c'est Jack. C'est un petit noir moustachu. Jack a une sérieuse vision de son existence : on a essayé de l'assassiner en 1963 ("Ils" ont essayé de l'assassiner). Comme ça n'a pas marché, "ils" ont récupéré son corps agonisant, l’ont remodelé grâce à la chirurgie esthétique, et l'ont "peint en noir", et ainsi il était neutralisé : qui croirait que Jack, ce petit noir moustachu, c'est... Ben oui, le meilleur pote d'Elvis est un petit noir élégant qui est persuadé d'être John Fitzgerald Kennedy ! Elvis n'y croit pas une seconde, mais JFK est le seul à le respecter encore en tant qu'Elvis. Bah, ce n’est pas un mauvais bougre. En attendant, Elvis s'ennuie, et sa seule et désagréable distraction dans la journée, c'est la visite de l'infirmière ironique qui vient "refaire son pansement". En effet, Elvis a une sérieuse infection au pénis, qui demande à être nettoyé tous les jours, moment humiliant s'il en est. Le King pense que c'est un cancer mais que personne ne veut le lui dire. Bah, à cet âge, quelle importance ? Et puis les flashs concernant le monstre-scarabée continuent dans la tête d'Elvis. Un autre pensionnaire meurt. Voilà qui intrigue "The Pelvis" beaucoup, ça le fait cogiter. Et ce jour-là, quand l'infirmière vient nettoyer son sexe meurtri, Elvis a une érection. Pour lui, c'est clair : c'est parce qu’enfin, il s'intéresse à quelque chose (le monstre-scarabée), et que cette chose est en train de lui redonner une raison de vivre et une vie sociale ! Pour Elvis, il est temps d'empoigner le déambulateur et d’enquêter sur cet étrange monstre qui tue les pensionnaires avec son vieux pote JFK... Mon dieu, quel film ! Quelle idée de faire un film pareil ! Qu’est-ce qui peut se passer dans la tête de Coscarelli ? On ne sait pas et on s'en fout. Comment décrire l'étrange ambiance de ce film ? Ce n'est pas facile. L'humour du générique, et notre découverte dans les premières minutes d'Elvis le Vieux, voilà qui est complètement loufoque et qui paraît largement délirant. Ça le sera, et en même temps ça ne le sera pas du tout. Les premières séquences, malgré les "flashs" que subit Elvis, "flashs" sans doute dus à la fatigue et à l'ennui qui le plonge dans le coltard comme on dit, malgré ses flashs, dis-je, Coscarelli rythme drôlement son film, avec une espèce de faux rythme, de slowburn, retraçant formidablement l'apathie de cette vie de petit vieux, apathie presque fantastique où les causes sont floues, mais où le sentiment est réel, et ce sentiment s'appelle la solitude. Une des premières grandes scènes est celle où la fille de son ex-voisin de chambre vient chercher les affaires de son père. Comment peut-on jeter des photos à la poubelle, pourquoi n'est-elle jamais venue ? "Je suis déjà venue, le jour où je l'ai fait entrer ici" dit la fille. L’humour et la tristesse du film sont contenus formidablement dans cette réplique. Un humour très caustique, cruel, pas bête. Et l'aspect hénaurme du personnage d'Elvis ! Quelle idée ! Elvis retraité ! Et c'est peut-être là le plus étonnant : via ce personnage loufoque, et même supra-loufoque, par ce personnage donc, c'est là que Coscarelli réussit à construire son film, et les fondations de la maison sont très étonnantes. Même si BUBBA HO-TEP est un film fantastique, c'est le personnage d'Elvis qui pose la chronique sociale, eh oui, vous avez bien lu, la chronique sociale qui fonde son film ! Le film, qui montre Elvis en déambulateur traquer une momie sanguinaire avec son pote JFK devenu noir suite à un complot, est un film du "cinéma du réel" ! Un jour, vous verrez peut-être ce film. Un jour. Alors pour ne rien vous gâcher, maintenant que je vous ai donné l'étrange hypothèse de ce film (un film sur les vieux qui est aussi un film de momie), il va falloir faire vite, ne pas trop expliquer la chose, ne pas trop dire ce qu'on a ressenti, et vous laisser découvrir la chose dans toute son incongruité. Car ce film, plus qu'un autre, reste complètement étonnant. Après avoir été pris par la main dans un postulat loufoque mais touchant, le film nous fait entrer dans un monde étrange, et on serait bien malin de savoir où il va nous emmener. Et ça, c'est le vrai charme et la beauté absolue du Cinéma, une sensation trop rare qu'on s'attachera ici à ne pas trop gâcher. Coscarelli est en grande forme, et pas seulement parce qu'il a pondu un chouette scénario ! Même si on est sans doute en dessous de l'incroyable virtuosité de PHANTASM, le niveau est très haut. Le film a sans doute bénéficié de moyens relativement modestes, mais il n'empêche, c'est assez beau. Le montage, assez discret, est très précis et permet de temps à autres de beaux parallèles simples et touchants (la récurrence du pont, d'un rêve à l'autre, par exemple). Les scènes dialoguées sont très bien montées. Les comédiens semblent se placer et jouer pour le montage, pour le rythme, là où d'habitude, on a l'impression que les réalisateurs en général font leur montage en fonction des prises. J'aime bien. La photo est vraiment superbe. Fantastique la nuit, très jolie, comme un réminiscence inconsciente de BARTON FINK, sauce moderne, aidée en cela par un très joli décor des couloirs de la maison de retraite. Le jour, la lumière est superbe également, avec beaucoup de caractère. Les réalisateurs devraient s'en souvenir : une lumière travaillée, même simple, donne une incroyable impression de luxe à votre film. Le cadrage est souvent très bien, là aussi quelquefois stylisé ou quelquefois très discret, comme cette formidable scène où Elvis va "déambuler" dans le jardin avant d'être dérangé par l'infirmière. Et évidemment, une des grandes forces du film, ce sont les acteurs, tous formidables, sans exception. Bruce Campbell, ex-héros de la saga EVIL DEAD, est absolument sensationnel et d'une rare précision. Jamais il ne bascule dans la parodie, dans l'imitation ou dans le grand-guignol. Il livre un personnage très riche, à l'aise dans toutes les nuances. On savait l'acteur attentif et pas bête, mais on le découvre là absolument grandiose. On saluera aussi Ossie Davis (voir photo), romancier, acteur, dramaturge et activiste politique (!), récemment décédé, ici en JFK black. Ella Joyce, que je ne connaissais pas et qui joue ici le rôle de l'infirmière, est à tomber par terre. Je l'adore ! Un grand film, donc, que ce Coscarelli, grand film aussi peut-être parce qu'en tant qu'amateur (entre autres !) de cinéma fantastique, on peut voir dans BUBBA HO-TEP un formidable hommage par la bande à ce cinéma, comme MATINEE (PANIQUE À FLORIDA BEACH) de Joe Dante, mais un hommage en demi-teinte, mine de rien, sur une façon de voir le fantastique comme autre chose qu'un film d'effet spéciaux, et autre chose qu'un film "de genre", avec des histoires balisées et des thèmes qui reviennent sans cesse. Le Fantastique, c'est cela sans doute, mais c'est d’abord autre chose. Un cinéma de l'incongruité sans doute. On imagine que Coscarelli a mis beaucoup de son propre parcours dans cet Elvis vieillard, usé, qui jadis renonça à la musique (à ce titre, le passage sur la pub du Marathon Elvis en dit peut-être autant sur Coscarelli que sur le King) mais qui, dans la dernière ligne droite, se remet debout. Le réel et le fantastique sont à jamais mêlés dans ce qui pourrait être vu comme un formidable documentaire (hé !hé !). Le film a été réalisé en 2002. Il est passé dans nombre de festivals, largement soutenu par le public. Bien entendu, malgré l'aspect émouvant, intelligent et populaire du film, qui aurait très bien pu se vendre sur le thème (Elvis croulant) ou sur l'image de Bruce Campbell que mêmes les jeunes connaissent grâce aux EVIL DEAD, bref, malgré tout cela, aucun distributeur n'a voulu sortir le film, maintes fois annoncé sur nos écrans et maintes fois annulé [Le film finira par sortir début 2006, probablement trop tard, ceci dit. NdC]. Même chose pour une édition DVD. C'est vraiment à se pendre, un total scandale. Pour sortir une bouse irakienne, mal montée, mal jouée, pas éclairée et au scénario beau comme un roman Harlequin, sur 6 copies / France, là ça marche, et tout le monde se bat pour le sortir (et pour toucher les subventions du ministère : on appelle ça une sortie technique, c'est-à-dire qui ne se fait que pour toucher les subsides issus de vos impôts, et dont le score en salles n'a aucune importance). Quel monde dégoûtant, Elvis a raison. Et si jamais vous arrivez à vous procurer une copie de ce film beau et très émouvant, vous comprendrez que mes gueulantes contre les distributeurs qui ne sont pas assez cultivés, qui ne savent pas vendre un film correctement et qui ne savent pas écouter les attentes de leur public (ce qui les amène régulièrement à prendre des risques financiers absurdes !), vous comprendrez mon désarroi pour ce film placé directement en maison de retraite, dans les limbes de la non-distribution, vous privant par la même de l'immense cadeau qu'il représente. On pourrait appeler ça de la censure économique. Et dire que dans l'article d'hier, on voyait que le distributeur le plus passionné de France, E.D, connaissait de graves problèmes financiers... Bah, je sais, je m'emballe, et sans doute BUBBA HO-TEP n'est-il pas le choc intergalactique qu'est PHANTASM, mais il n'empêche, c'est grâce à des films comme celui-là, populaires, intelligents et émouvants, que nous gardons cette passion vitale pour le cinéma, parce que c'est le genre de films dont on sait, dès le générique de fin, qu'on va les garder longtemps en nous, et parce qu'on sait, malgré tout, que c'est un des grands films qu'on aura vu cette année. Et de vous (nous) voir privés de tout cela par une poignée d'imbéciles, et professionnels en plus, ça, au-delà des polémiques, c'est insupportable. Tristement Vôtre, Dr Devo. Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !
Jeu 26 mai 2005
25 commentaires
Non. Tu l'as vraiment vu ???? Où ??? Quand ??? Comment ??? Pourquoi pas moi ??? Je suis mort de jalousie !!! C'est la première fois que Coscarelli sort de la franchise des PHANTASM dans laquelle il s'est laissé enfermer (si on ne prend pas en compte son BEASTMASTER très bancal) et les échos étaient très positifs, on a fréquemment entendu que le film allait sortir incessamment sous peu, mais l'attente se prolonge depuis des plombes. La vie est mal faite. J'ai énormément de respect pour Coscarelli et j'espère mettre la main sur celui-ci dans un avenir proche.
Attention docteur, il y a une étourderie dans ton article : le très bon MATINEE (PANIQUE A FLORIDA BEACH)est un film de Joe Dante et non de John Landis.
Attention docteur, il y a une étourderie dans ton article : le très bon MATINEE (PANIQUE A FLORIDA BEACH)est un film de Joe Dante et non de John Landis.
Le Marquis - le 26/05/2005 à 13h05
Je modifie ça tout de suite Marquis, et vous promet que vous verrez le film très bienôt! [J'ai aucun mérite, je lis l'avenir!]
Vous en avez bien de la chance Warly! je crois que le filme existe en dvd en zone 1. a vérifier!
Dr Devo
Vous en avez bien de la chance Warly! je crois que le filme existe en dvd en zone 1. a vérifier!
Dr Devo
Dr Devo - le 26/05/2005 à 13h14
C'est étonnant comme le scénario de ce film pourrai ressembler à une nouvelle de P.K. DICK.
Staner - le 26/05/2005 à 13h38
Pas si étonnant : K Dick a écrit quasiment tout ce qu'on pouvait écrire (de bien) sur le thème de la réalité et de son simulacre. "Le Pire n'a jamais pris fin".
Quand je serai grand, je ferai un blog sur Dick...
Quand je serai grand, je ferai un blog sur Dick...
lenonox - le 26/05/2005 à 14h35
Le rapprochement avec Dick est très pertinent!
Dr Devo.
Dr Devo.
Dr Devo - le 26/05/2005 à 14h51
Le DVD est effectivement sorti aux states depuis un sacré bout de temps, d'ailleurs je l'ai moi meme vu à Bruxelles, au BIFF y'a whooo genre 2 ans. C'est effectivement GRANDIOSE !
Par contre arretez de lancer des fleurs à Coscarelli pour le scenar, vu que le film est ligne pour ligne une nouvelle de Joe Lansdale ... Je vous conseille donc en passant de lire son bouquin de nouvelles 'writer of the purple rage' c'est du tout bon (dans le genre) !
Peace.
Par contre arretez de lancer des fleurs à Coscarelli pour le scenar, vu que le film est ligne pour ligne une nouvelle de Joe Lansdale ... Je vous conseille donc en passant de lire son bouquin de nouvelles 'writer of the purple rage' c'est du tout bon (dans le genre) !
Peace.
PreZ - le 26/05/2005 à 15h02
Prez, Coscarelli mérite des fleurs, il mérite même un grand bouquet, ne serait-ce que pour PHANTASM qu'il a écrit, réalisé, monté et photographié. Le mérite d'une adaptation ne tient pas à l'oeuvre qu'elle adapte - sinon, toutes les adaptations de textes de qualité seraient de qualité (or nous avons tous vu TOTAL RECALL) mais à la qualité de l'adaptation elle-même et à la mise en scène. Je ne connais pas Joe Lansdale, c'est édité en France ? C'est le fils de Michael ?
Le Marquis - le 26/05/2005 à 18h18
Mince, on est vraiment pas aider en France... Encore une perle qui nous passe sous le nez... Tu me prête la cassette :)
Que font les distributeurs ? C'est vraiment la honte de voir de grands films arriver dans nos salles avec des années de retard, et ce malgré le succès populaire ou le potentiel commercial des films en question. Ces gens là ont du caca dans les yeux.
Que font les distributeurs ? C'est vraiment la honte de voir de grands films arriver dans nos salles avec des années de retard, et ce malgré le succès populaire ou le potentiel commercial des films en question. Ces gens là ont du caca dans les yeux.
SOLYNK - le 26/05/2005 à 19h04
Solynk,
on est bien d'accord. Avec cette nuance prés: BUBBA HO-TEP n'arrivera pas en France avec retard. Il n'arrivera sans doute jamais en france!
Dr Devo.
on est bien d'accord. Avec cette nuance prés: BUBBA HO-TEP n'arrivera pas en France avec retard. Il n'arrivera sans doute jamais en france!
Dr Devo.
Dr Devo - le 26/05/2005 à 19h08
Respects